RO II KS F I E II ! « K ÉTAIT-IL UN TYUA*? U
trois jours ils vont l'aire tomber sur l'échafaud, sans jugement, en vertu de leur mise hors la loi contre la Commune, 103 têtes de chefs de famille parisiens (21 le 10, 70 le 11, 12 le 12), lorsque l'humanité leur conseille de se borner à quelques-uns des principaux I
C'est uniquement dans son intérêt personnel que la Coalition intérieure a attaqué Robespierre, comme des voleurs qui se battent contre des gendarmes ; et s'ils ont montré de la résolution pour attaquer, c'est qu'on voit souvent des brigands montrer le plus grand courage pour défendre leur vie.
Ainsi, nous verrons qu'on ne fera que changer de Terreur, que les prisons ne se videront de Royalistes que pour se remplir de Républicains, et que la Terreur révolutionnaire ne cessera au profit des Aristocrates que pour faire place à la Terreur contre-révolutionnaire au préjudice des patriotes.
^ 35. — Hobespierre était-il un Tyran?
11 paraît (Y Histoire parlementaire assure que Barrère l'a répété) que Saint-Just regardait une Dictature, et particulièrement la Dictature de Robespierre, comme nécessaire pour sauver la République au milieu des divisions qui menaçaient delà perdre; il paraît même que, à son retour d'un de ses derniers voyages, il indique cette opinion dans le Comité; et cette circonstance explique comment Billaud et les autres ont pu faire voir à beaucoup de Montagnards que Robespierre aspirait à la Dictature : mais il nous semble manifeste et incontestable que Saint-Just parlait ainsi à l'insu et contre l'opinion de Robespierre. Quelque nécessaire qu'il ait cru de punir les Députés concussionnaires et prévaricateurs, ce n'est que par un décret qu'il voulait le faire, avec le consentement et la délibération de la Représentation nationale, comme pour lesGirondins,pourChabot, etc., pourClootz,etc, pour Danton, etc. Il disait, aux Jacobins (et tout démontre qu'il a toujours été sincère et sans intrigue), « que son plus « beau titre était celui de membre de la Représentation na- « tionale-, qu'il se retirerait sans regret du Comité de Salut
116 r.o:\VE*TiON. — 1794.
« public; etqucsimpIeDéputéJln'cnpoursuivraitpasmoins « vivement les fripons et les traîtres.... « Jamais il n'a pu avoir la pensée que lui ont prêtée ses ennemis, de dissoudre la Convention pour usurper le pouvoir et pour gouverner seul en Dictateur; et sa résolution de mourir plutôt que de marcher sur l'Assemblée nous paraît ne laisser aucune espèce de doute à cet égard.
Ses collègues disent qu'il était le tyran des Comités. Mais comment pourrait-il mériter ce titre? 11 n'a ni autorité exclusive, ni trésor, ni gardes ; il n'a que sa voix dans le Comité de Salut public et dans la Convention ; il n'a d'autre arme que sa parole, d'autre puissance que celle du patriotisme, de la philosophie, de la vérité, de la persuasion.
Dans la distribution des pouvoirs entre les Comités divers et entre les membres de chaque Comité, il n'est pas plus dictateur et maître que les autres, que Cambon, par exemple, qui dirige souverainement les finances, que Carnot,qui dirige souverainement la guerre.
Que les Aristocrates, les Contre-révolutionnaires, les Suspects, l'appellent un Tyran, comme ils peuvent appeler ainsi le Comité de Salut public ou la Convention tout entière et le parti révolutionnaire tout entier, a la bonne heure : mais ni les Comités, ni la Convention, ni le parti populaire, ne peuvent l'accuser de tyrannie sans s'accuser eux-mêmes decomplicité ou de la plus honteuse lâchrtè. — N'est-il pas vrai d'ailleurs que la Convention, c'est-à-dire la ligue de ses ennemis, est elle-même usurpatrice de la Dictature et par conséquent accusable de Despotisme et de Tyrannie? N'est-il pas vrai que les Thermidoriens, qui l'appellent un Tyran, vont encore usurper pendant un an cette Dictature, ce Despotisme, cette Tyrannie?
* Ce sont donc ses ennemis et ses assassins qui sont des tyrans. H ne périt, lui, que parce qu'il ne veut pas imiter la tyrannie et pas même avoir l'apparence d'un Tyran.
ROBLSl'lbHKE ÉTAIT-IL CRUEL?
$ 36. — Robespierre était-il eruel? .
Sous la Constituante, il a demandé l'abolition de la peine de mort ; il Ta demandée encore après la condamnation de Louis XVI; il s'est indigné du vote du duc d'Orléans contre son cousin.
Voudra-t-on lui reprocher son approbation du Gouvernement révolutionnaire? Mais s'il était cruel pour l'avoir approuvé, tous les membres des Comités et de la Convention, les innombrables Jacobins de toute la République, le Peuple, Paris, la France presque entière et l'Armée, seraient aussi cruels que lui. C'est lui, au contraire, qui, sans crainte de se perdre, a sauvé les 73 Girondins que les ultra-révolutionnaires voulaient immoler et qui vont être rappelés (p. 46) ; c'est lui qui a bravé la vengeance de Konsin, etc., pour empêcher un nouveau 2 Septembre (T. MI, p. 538); c'est lui qui a empêché Billaud-Varennés , etc., de sacrifier avec Danton tous ses amis (T. 111, p. 556); c'est lui qui voulait sauver la sœur de Louis XVI, dont la mort lui paraissait inutile ; c'est lui qui a fait rappeler les plus féroces Proconsuls, les Tallien, les Fouché, les Carrier, pour les empêcher de continuer leurs cruautés ; c'est parce qu'il voulait punir les barbaries de quelques Représentants qu'il s'en est fait de dangereux ennemis. Il n'était pascruel l'homme qui disait hier aux Jacobins (p. 81): Je défends encore une fois les hommes faibles , dussc-je être demain leur victime ; et si l'on s'obstinait à l'appeler cruel, il faudrait dire que les Carnot, les Prieur, les Hobert-Lindet, eux-mêmes, sont plus cruels que lui, puisqu'ils ont signé, en son absence, toutes les dernières boucheries (p. 87).
Loin d'être un homme impitoyable et cruel , c'est parce qu'il a préféré la douceur à la violence qu'il a péri lui-même. Oui, il faut le dire, il faut le répéter sans cesse, Robespierre n'a péri que parce que les moyens violents et sanguinaires répugnaient a sa philanthropie et à son humanité!
Mais du moins Robespierre n'est-il pas orgueilleux , farourhf? — Ecoutons l'Histoire parlementaire :
MtfVLftTIO*. — 1794.
• Les Montagnards qui trahirent la cause de Robespierre le îi thermidor, et dont la défection fut la seule cause de cette journée , allèguent, entre autres motifs de leur démarche , que V orgueil du chef des Jacobins les avait tous humiliés ou froissés. Ils ajoutent que ses idées religieuse*, et notamment son discours du 1 mai, ainsi que la fête du 10 juin , avaient fini de le perdre dans leur esprit. Tous ou presque tous étaient matérialistes; et, disaient-ils, ils n'avaient pas condamné Louis XVI a mort pour se donner un maître. Tel est le sentiment que nous avons recueilli , tant dans les écrits des Montagnard* qui ont publié des Mémoires que dans la conversation du petit nombre de ceux que nous avons pu consulter. La portée, toute négative de la Convention nationale ne saurait fttre mieux caractérisée. I) n'y avait dans cette Assemblée qu'un principe <le destruction.
- On conçoit fort bien pourquoi les Montagnard-, se sont accordés a reprocher a Robespierre d'avoir de V orgueil: hommes d'un talent médiocre pour la plupart et d'une probité plus que suspecte , le pouvoir dont les investissait le titre de. Représentant du Peuple les avait «mnés. Aussi, lorsqu'il arrivait a quelques-uns d'oublier leur qualité de Représentants pour ne faire attention qu'a leur p no rv <t méprisable individualité , devaient-ils entrer en fureur. 11 (■'■ ton' -m.ple que Robespierre, qui cornai - nt leur ignoianre, et leurs pn-f entions , qui savait les scandales de la vie privée, les- prévarications , les crimes, d'un grand nombre, laissât percer devant ces personnages le profond dégoût qu'ils lui inspiraient, et qu'il prit avec eux le ton d'un supérieur. VsV.rXVurgw.il démesuré des Montagnards (pu leur en a fait trouver chez Robespierre.
- Ceux qui ont vécu dans son intimité louent avec enthousiasme la pureté de ses mœurs , sa bonté , son affabilité , s i douceur. Les qualités que ses amis lui attribuent expliquent seules , eu effet , ce cortège de dévotes dont ou a voulu lui faire un ridicule. Certes , celui qui inspirait un zele si ardent pour ra cause, parmi ce qu'il y avait a Pans de femmes phi* morales et plus dévouées, devait être un homme dos et moral. A la fin d'un siècle qui avait affiché , enseigné , le plus grand mépri* pour le* femme* t qui s'était plu à les dépeindre comme des êtres frivoles , passionnes pour le plaisir, naturellement dépravés et corrompus , et cela afin d'autoriser toutes les séductions et toutes les entreprises criminelles (pie l'on tenterait contre elles , celui qui esti* niait et gui respectait encore les femmes , celui qui croyait a leur valeur morale et a leur vertu , était certainement un honnête, homme. On dit trivialement, mai- avec beaucoup de raison , que la qucshon île femme* et la question d'argent jugent la probité des individus : or,
LA FH ANCE AURAIT JUGÉ EX 8A FAVEUR. Il9
10 témoignage à peu près uniforme de l'Histoire atteste que Robespierre se conserva pun à Végard dp ces deux questions, lundis qu'elle nous montre ses ennemis dissipant dans des oryies, avec des filles de joie et «les femmes corrompues, le produit des mis qu'ils faisaient à la France. ».
y 37. Robespierre est la principale cause de tout ce que la
Convention a fait de bien.
Vous le savez, Robespierre était le Chef des Jacobins, de la Commune, du Comité de Salut publie et de la Convention : c'est lui qui, dans le Comité, dirigeait Pense uble, la haute politique et la réforme sociale; le Comité, puis la Convention, adoptaient presque sans discussion ses idées, ses plans, ses propositions ; c'est lui qui a pris l'initiative sur une foule de mesures capitales; il n'est pas un grand principe qu'il n'ait propose ou adopté et défendu, comme il n'est pas un homme qui sp soit autant identifié que lui avec la Révolution et les réformes : aussi l'Europe, l'Émigration, l'Aristocratie, ses ennemis, lui attribuent-ils tout le mal, comme s'il était réellement Dictateur ; mais, pour être juste , il faut surtout lui attribuer tout le bien, même postérieur, même lesvictoires. parce que tout a été la conséquence de quelques grands et féconds principes présentés par lui.
< 38. — X»a France aurait jugé en sa faveur.
A l'époque du décret de reconnaissance de TÈlre-Suprême (p, 12), à celle de la fête à l'Étre-Suprême ( H juin , p. 38),
11 était incontestablement le premier homme des Comités , de la Convention, de la France. Et si la question entre ses adversaires et lui avait été solennellement discutée devant la Convention en présence de la France; s'il avait exposé les divisions et l'anarchie des Comités, la nécessité de choisir entre ses rivaux et lui, et sa résolution de faire immédiatement ou bientôt cesser la Terreur, nous ne doutons pas un moment que la Convention et la France l'auraient préféré, en écartant ses concurrents. Nous ne doutons même pas que, comme nous l'avons déjà dit, si l'on avait voulu choisir un
Président, un Consul, un Dictateur , c'est sur lui que tous les suffrages se seraient réunis. Nous ne doutons pas non plus que, s'il avait demandé le sacrilice de 4 ou 6 principaux prévaricateurs, un comme cruel, un autre comme concussionnaire, un troisième comme intrigant, etc., il les aurait obtenus comme gage d'un nouveau système de modération , de probité , de loyauté et de moralité.
C'est donc la bonne cause qui a été vaincue et la mauvaise qui a triomphé ; en comparant Robespierre à ses ennemis , c'est la vertu qui a succombé sous les coups du vice et du crime.
Et comme les Jacobins, la Commune, le Peuple en masse, l'adoraient et le vénéraient à cause de sa vertu ; comme la Convention na pu détacher le Peuple de lui qu'en le trompant pour perdre son meilleur ami, c'est le Peuple lui-même que la Convention a assassiné.
Ç 39. — X.e Peuple a-t-il été coupable d'inconstance ou d'ingratitude?
Les Jacobins et la Commune ont peut-être commis de grandes fautes dans la journée du 9 thermidor ; mais, loin d'abandonner Robespierre, tous se sont compromis, dévoués et perdus, pour le défendre. — Une grande partie des Sections et du Peuple ne sont pas accourus à sa défense ou l'ont même abandonné, mais ni par inconstance ni par ingratitude, uniquement parce qu'on a négligé de leur faire connaître la vérité, et parce que les Comités et les Représentants les ont trompés par mille calomnies et par leurs décrets de mise hors la loi.
Quantauxapplaudissements et aux transports de joieexcités par le supplice de Robespierre , ce ne n^est pas au Peuple qu'il faut les attribuer, mais à la foule des membres de la Convention , de leurs nombreux clients ou amis, des aristocrates, des contre-révolutionnaires et des parents des Suspects, qui, trompés par la calomnie, s'imaginent que Robespierre est l'unique cause de la Terreur et qu'elle va finir avec lui.
LE PEUPLE A-T-IL ÉTÉ INGRAT ? l2l
Le Peuple n'est donc pas coupable vis-à-Yis de Robespierre. — Mais ne l'est-il pas envers lui-même ?
Quand le Peuple a vu tant de prétendus amis (les Mirabeau , les Lameth , les Lafavette , les Dumouriez et les Danton , etc., etc.) qui se sont vendus ou donnes à ses ennemis ; quand on lui parle tant d'une Faction étrangère qui prend le masquedu patriotisme pour mieux le trahir; quand il voit tant d'hypocrites et de traîtres; nous concevons qu'il ne sache plus à qui se fier et qu'il soit exposé à prendre son pluslidèle ami pour le plus hypocrite de ses ennemis. Quand la Révolution proclame la Souveraineté de la loi ; quand Robespierre a constamment prêché au Peuple le Respect pour la Représentation nationale ; quand il a constamment recommandé la Convention comme le drapeau delà République et son ancre de salut; nous concevons encore que ce Peuple soit exposé à croire cette Convention et les Représentants lorsqu'ils affirment et jurent qu'on vientde découvrir que Robespierre n'était, comme tant d'autres, qu'un conspirateurcontre-révolutionnairehypocritequivoulaitsefaireRoiourestaurerunRoi. Cependant, de tous les Représentants, n'est-ce pas Robespierre qui était le plus connu dans sa vie, dans son caractère, dansses habitudes, dans ses principes ? Depuis 1789, est-il un seul Député, un seul homme, qui ait plus parlé, plus écrit, ouvert son âme avec plus de franchise et de courage? Est-il un patriote plus constamment sur la brèche, moins courtisan, moins flatteur, même envers le Peuple? En est-il un qui soit plus anciennement Républicain ( il l'était dès 1789, quoique jugeant prudent de ne pas parler alors de République)? En est-il un qui ait plus contribué à la chute de la Royauté, à la condamnation de Louis XVI et à celle des d'Orléans ? En estil un qui soit plus détesté de l'Étranger ? En est-il un à qui toute transaction, toute palinodie, toute abjuration, soient plus impossibles? Ne sont-ce pas sa simplicité, sa frugalité, son incorruptibilité naturelle, sa moralité longtemps éprouvée, sa vertu, son éclatant dévouement, qui l'ont rendu si populaire? N'est-ce pas lui qui était le véritable conseiller et le
V22 convention. — 1794.
véritable guide du Peuple? N'est-ce pas sa popularité qui a popularisé le Comité de Salut public et la Convention ellemême? Et puisqu'il y avait rupture subi te entre la Convention et lui ; puisqu'il fallait choisir, sans examen, entre des hommes inconnus et cet homme éprouvé ; puisque la perfidie et la trahison pouvaient se trouver dans ses adversaires aussi bien que dans lui , la prudence et la raison ne criaient-elles pas au Peuple de tout préjuger en faveur de Robespierre . et de courir sans hésitation autour de lui? En abandonnant un moment son chef et son ami, le Peuple s'est perdu!... Mais Robespierre n'est- i l cou pab! e de rien envers le Peu pie?
■ 40. — lie Peuple seul peut lui Taire un reproche.
Malheureusement Robespierre n'est pas homme d'action, comme Rousseau qui l'inspirait de sa philosophie ne le serait pas lui-même, comme Jésus-Christ n'enapasjoué le rôle... Et ce défau t , dans sa position , lui a fai t fairedes fautes énormes que nous avons déjà signalées : ce sont des fautes d'avoir quitté le Comité de Salut public ; d'avoir laissé la direction des affaires à des adversaires qui ne lui inspiraient point de confiance ; d'avoir abandonné au Comité de Sûreté générale l'exécution de la terrible loi du 22 prairial ; de n'avoir pas demandé l'épuration des Comités avant de parler d'accusation ; d'avoir demandé la punition d'un trop grand nombre de coupables dans la Convention ; de n'avoir pas désigné les Députés menacés; de s'être trop isolé; et de n'avoir pas discuté la question de manière à fixer parfaitementl'opinion, non-seulement de la Convention mais de la France et de Paris surtout.
Ce sont des fautes immenses notamment de ne pas avoir préparé l'insurrection pour le 7 thermidor, ni pour le 8, ni pour le 9 ; d'avoir refusé, le 8 , de désigner les membres menacés; d'avoir empêché d'enlever, le soir, les membres des Comités; de n'avoir pas appelé les 3,000 élèves-officiers de l'École de Mars ; d'avoir empêché Henriot de l'enlever du Comité de Sûreté générale ; enfin d'avoir désapprouvé l'insurrection de la Commune.
LE PEUPLE SEUL PEUT LUI FAIRE UN REPROCHE. f 23
Nous concevons encore qu'il n'ait pas voulu être délivré par Henriot, dans le Comité de Sûreté générale, à 6 heures (p. 95), et qu'il ait voulu paraître devant le Tribunal révolutionnaire, quoique la Convention eût violé toutes les règles en lui refusant la parole, quoiqu'il l'eût appelée lui-même une Assemblée de brigands et d'assassins qui perdaient la République... Nous concevons qu'il pouvait encore tout sauver en s'expliquant devant des Juges, s'il n'était pas poignardé auparavant (ce qui était à craindre), s'il n'y avait pas d'émeute, et si les Jacobins, la Commune, le Peuple , se levaient avec calme, seulement pour protéger la liberté de sa défense : son accusation se serait presque certainement transformée en triomphe.
Mais quand la Commune, les Jacobins, une partie du Peuple, se sont (à tort ou à raison) compromis, pour lui personnellement autant que pour la République ; quand le tocsin sonne; quand la générale bat; quand l'insurrection estproclamée ; quand le glaive est tiré ; quand le Rubicon est passé ; quand il ne s'agit plus, pour lui, pour son frère et ses amis, pour la Commune, pour les Jacobins et pour le Peuple, que de vaincre ou de périr ; quand le mal, en cas de défaite, sera mille fois plus grand que s'il était condamné lui seul ; quand il a exhorté les Jacobins , hier soir (p. 81), à renouveler un 31 mai, si le rapport de Saint-Just et son nouveau discours étaient insuffisants ; quand il a reconnu lui-même que les conjurés l'assassinaient en lui refusant la parole et perdaient la République (p. 91) ; quand la Commune lui déclare qu'il ne s'appartient pas et qu'il se doit tout entier au Peuple et à la Patrie; quand son frère, Saint-Just, Lebas, Couthon, le pressent de sauver la République ; quand personne n'est plus convaincu que lui qu'il s'agit du sort de la France et mêmederilumanité ; comment peut-il hésiter un moment?. . . Est-ce la crainte de succomber, de laisser une mémoire flétrie, de passer pour un ambitieux, pour un usurpateur, pour un Cromwell?... Mais il triompherait presque certainement ; et d'ailleurs, il s'agit bien de cela , de sa mémoire , de lui !
C'est de la France qu'il s'agit, de l'Humanité ! Périsse noire mémoire pourvu que la Pairie soit sauvée , voilà le seul cri qui convient à son indubitable dévouement... Puis, après la victoire, s'il tient à mettre son désintéressement à l'abri de tout soupçon, il se constituera prisonnier; il demandera d'être jugé par la Nation; il se démettra de toute fonction; il proposera un autre Dictateur ; il se plongera s'il veut dans le néant de la retraite et de l'obscurité !
Ce n'est pas assez, pour le justifier, de répondre qu'il a payé ses fautes de sa vie : dans la position que son zèle et les événements lui avaient donnée , le salut de la Patrie était dans sa main ; il a demandé qu'on se reposât sur lui du salut commun ; il est donc responsable de tous les malheurs qu'ont entraînés ses fautes.
Il a volontairement couru la chance d'être viclime des hommes faibles plutôt que de les exposer dans une insurrection : mais les hommes faibles, instruments des méchants, vont égorger le Peuple ou l'enchaîner!
Ses ennemis doivent lui rendre grâce de ce qu'il a préféré la douceur à l'insurrection ; mais le Peuple et la Révolution peuvent lui reprocher d'avoir perdu ses amis pour avoir voulu ménager ses ennemis !
Absous par l'Histoire de ses rigueurs envers les contre-révolutionnaires , c'est du mal qu'il fait involontairement au Peuple par sa modération qu'elle lui demandera compte ! Ou plutôt elle gémira de son imperfection révolutionnaire; car c'est l'intention seule qui peut rendre coupable , et quel homme futjamais plus dévoué au bonheur du Peuple? Comment faire un reproche à celui qui se dévoue et qui meurt l>our le Peuple et pour l'Humanité!
§ 41. — La Commune perd Robespierre.
Si Robespierre avait été jugé par le Tribunal révolutionnaire, et si le Peuple était resté spectateur pacifique du procès, il est probable qu'il aurait été acquitté et porté en triom-
MÉMOIRE DE nOBESPIEBHE CALOMMÉE. !?&
phe : la victoire sur lu Convention était encore assurée. En l'enlevant de sa prison malgré lui, sansavoir préparé dès le matin l'insurrection, et sans marcher immédiatement et résolument sur la Convention, la Commune l a compromis et Fa perdu en se perdant elle-même. Et voyez le danger de l'anarchie, pour le Peuple surtout et surtout en Révolution ! Tout est perdu parce que la Commune agit sans consulter Robespierre , et que Robespierre résiste à l'impulsion de la Commune.
Mais, il faut l'avouer, toutes les fautes du 9 sont la suite de la faute commise par Robespierre en négligeant de préparer l'insurrection dès le 8 au soir ou dès le 9 au matin.
Les vainqueurs n'avouent jamais qu'ils n'avaient pas raison, et soutiennent toujours que les vaincus avaient tort... Après la vengeance surtout, et plus le vainqueur se montre impitoyable et cruel, plus la mémoire du vaincu doit être calomniée... Jugez donc des calomnies contre la mémoire de Robespierre, puisqu'on l'a assassiné sans lui permettre aucune défense, puisqu'on égorge 103 de ses amis en trois jours, puisqu'on immolera tout le Tribunal révolutionnaire, accusateur, jurés et juges! Pour expliquer une pareille boucherie, il faut transformer les victimes en brigands et en scélérats.
Jugez aussi des cris et des anathèmes des Aristocrates, des contre-révolutionnaires, des Émigrés et des Rois, habitués à entendre nommer Robespierre comme le Chef du Gouvernement révolutionnaire ! Ils savent bien que les Thermidoriens étaient plus cruels contre eux que Robespierre : mais c'est adroit de leur part de leur accorder une trêve, de paraître croire à leur innocence , de les caresser même , et de faire cause commune avec eux pour concentrer toutes les attaques sur Robespierre, parce qu'en flétrissant le plus pur des révolutionnaires ils flétriront indirectement tous les autres et la Révolution elle-même en sa personne. Tous s'accordent donc à rejeter sur lui tous les excès et tous les crimes.
Sa mémoire, désormais à la merci de ses ennemis triomphants (et quels ennemis I) sera donc nécessairement calomniée et flétrie... Admiré, vanté, vénéré, adoré de son vivant , il va devenir le bouc émissaire chargé de toutes les iniquités d'Israël.
Et ses ennemis saisissent tous ses papiers, tous ceux de Lebas, de Saint-Just, etc., tous ceux des Jacobins, tous ceux de la Commune, et disposent de tous ceux des Comités.
Et Courtois, qui fera un rapport sur ces papiers, longtemps après, sera maître de supprimer tous ceux qui le justifient, d'altérer les autres, de ne les imprimer que tronqués et dénaturés, et d'y substituer même de fausses pièces accusatrices.
Et Tinfàme Fouché, qui va devenir Ministre de la police, sera maître de piller et de voler les Archives publiques des Comités et de la Convention pour en enlever tout ce qui pourrait le condamner, lui et ses amis, et justifier leur victime.
Et tous les Gouvernements qui vont se succéder, tournant de plus en plus le dos à la Révolution, auront intérêt à jeter l'exécration sur son nom pour enchaîner la Démocratie. Robespierriste, Jacobin, Démocrate Reviendront des titres tellement proscrits que personne n'osera les prendre dans la crainte des persécutions, et que tous les ambitieux les accableront d'anathemes pour obtenir les faveurs du Pouvoir.
Et, son frère mourant avec lui , il ne laisse aucun parent capable d'élever la voix pour prendre sa défense, mais seulement une sœur, qu'on jette en prison, qui n'aura d'autre ressource sur la terre que la générosité d'un citoyen (Mathon) y assez courageux pour la recueillir dans sa famille, ni d'autre consolation que l'amitié d'une jeune fille (mademoiselle Mathon) qui lui consacre son existence par dévouement pour la mémoire de Maximilien.
Ce n'est pas non plus la famille Lebas ni la famille Duplay qui pourront prendre sa défense ; cartous les Duplay sont jetés dans les cachots, même la mère, que les vainqueurs y feront étrangler ou pendre : le vieux père de Lebas, aussi patriote