‹ 17941830Chapitre 73 sur 118 · LUTTE PRÉLIMINAIRE AU 18 FRUCTIDOR · texte numérisé non relu

LUTTE PRÉLIMINAIRE AU 18 FRUCTIDOR

dant un luxe insolent, eux qui naguèrent encore ne possédaient pas un sou. (C'est Tallien , disent quelques voix.) Et où donc les ont-Us prises ces richesses qui déposent sans cesse contre eux ? Rappelezvous les temps désastreux où la guillotine enrichissait les exécrables apôtres de la Terreur : c'est là que ces monstres , heureux par les massacres de Septembre et par les échafauds qu'ils ont fait dresser à Bordeaux , ont trouvé la source de leurs jouissances et du luxe qu'ils étalent aujourd'hui. »

Voilà donc l'opinion des Royalistes sur cet infâme Tallien qui trahit tous les partis! — Il ose nier sa participation aux journées de Septembre, rejette sur des conseils pervers ses exécutions à Bordeaux, prétend qu il n'a d'autre fortune que celle de sa femme, et demande indulgence pour ses erreurs.

« On assure , dit encore Dumolard (15 fructidor), que si les Royalistes venaient à triompher, les massacres seraient organisés partout et le sang ruissellerait dans toute la République. Mais il est deux sortes de Royalistes , ceux de Blankembourg et la faction d'Orléans. C'est elle qui divise le Directoire et le Corps législatif : oui , cette faction relève sa tête dégouttante de sang; elle est la plus dangereuse... Son chef n'est pas loin; il n est qu'à quelques lieues de Paris ; et ce chef c'est d'Orléans. »

Hardy répond que la conspiration est dans le sein du Corps législatif.

Cependant les deux partis se préparent pour un prochain combat : Augereau, envoyé par Bonaparte (qui voulait d'abord venir lui-même avec 25,000 hommes), nommé Commandant de la 17e division militaire, donne un grand dîner où se trouve Sieyès (qui conspire avec le Directoire), et où l'on boit à la Minorité républicaine des Conseils. — Talleyrand annonce que le Directoire a résolu l'attaque et que son succès est infaillible. Madame de Staël fait avertir le royaliste Boissy-d'Anglas de prendre g*arde à lui ; et Madame Tallien s'enfuit tout éplorée.

D'un autre côté, la conspiration royaliste redouble d'activité dans la Commission des Inspecteurs de la salle et dans le Club Clichy; elle a aussi à Paris son armée, l'armée grise, composée de 700 Vendéens et Chouans ; et Royer- Collard annonce à Emmery (suivant Thibeaudeau) que la

révolution n'est pas loin. On parle d'arrêter le Directoire et de le mettre en accusation. Rewbell et Laréveillère commencent à s'effrayer, d'autant plus qu'ils ont chargé Barras de tout préparer avec Augereau, et qu'ils craignent une trahison de leur cupide collègue en faveur des Bourbons. — Mais Barras persiste; et le Directoire va prévenir ses ennemis. — Pour éviter toute lutte, Barras entreprend de gagner avec de l'argent les 1 ,200 Grenadiers du Corps-Législatif. — Pour avoir de l'argent sans compromettre personne, il en a demandé à Bonaparte, qui a promis un million, et à Hoche, qui envoie la dot de la femme qu'il vient d'épouser. — Et, pour habituer à voir des mouvements de troupes sans s'effrayer, on fait faire de fréquents exercices à feu à la garnison de Paris.

Ç 24. — Coup d'État du 18 fructidor.

Tout est prêt, du côté du Directoire, pour la nuit du 18 fructidor an :> ( i septembre 1797). Sur les 10 heures du soir, tous les Ministres, Augereau et ses Aides-de-camp, sont subitement convoqués chez Rewbell, hors du Luxembourg, à l'insu de Carnot et de Barthélemv. Là, les 3 Directeurs révêlent leurs projets, et l'on en commence à l'instant l'exécution. On rédige les proclamations ; on les fait imprimerai afficher. A minuit, Augereau court haranguer les troupes qui viennent d'arriver précipitamment, qui i'accucillentauxcris de vive la République! qui entrent sans bruit, qui s'emparent des ponts, qui investissent les deux Conseils aux Tuileries et au Palais-Bourbon, et qui braquent leur artillerie. — Alors , vers 3 heures du matin, tonne le canon d'alarme, tandis qu'on arrête Pichegru et les deux Commissions des Inspecteurs de la salle, Ilamel à la tête des Grenadiers du Corps-Législatif qui sont gagnés et qui l'abandonnent, et le Directeur Barthélémy. On veut aussi arrêter Carnot; mais il parvient à s'enfuir et à se retirer en Allemagne. L'Administration centrale de la Seine et les 12 Municipalités de Paris sont aussi suspendues. — Un arrêté du Directoire, placardé

pendant la nuit, ordonne de fusiller quiconque invoquerait la Royauté, ou d'Orléans, ou la Constitution de 93 ; et une proclamation, affichée partout, annonce une vaste conspiration royaliste , à la tête de laquelle sont Pichegru et la majorité des Conseils.— On affiche en même temps les papiers saisis à Venise, par Bonaparte, chez M. d'Entraigues (p. 349), contenant la note des propositions faites à Pichegru par le Prince de Condé (p. 242), et une réponse de Pichegru.

« Je ne ferai rien d'incomplet, dit Pichegru dans cette note; je ne veux pas être le troisième tome de Lafayette et de Dumouriez. Je connais mes moyens ; ils sont aussi sûrs que vastes ; ils ont leurs racines non-seulement dans mon armée , mais à Paris , dans la Convention, dans les départements , dans les armées de ceux des Généraux qui pensent comme moi. Je ne veux rien de partiel : il faut en finir ; la France ne peut exister République. Il faut un Roi ; il faut Louis XVlll : mais il ne faut commencer la Contre-révolution que lorsqu'on sera sûr de l'opérer sûrement et promptement : voilà ma duvi^e. -

On publie aussi toute la correspondance entre Pichegru et le Prince, et Ton montre comment la trahison a manqué, parce que Pichegru voulait agir de concert avec les Autrichiens et que le Prince ne voulait pas les mettre dans la confidence, pour avoir seul la gloire de la Restauration. — En même temps, le Directoire convoque la Minorité des deux Conseils qui lui est dévouée , celle des Anciens à l'amphithéâtre de l'École de médecine et celle des 500 à l'Odéon.

La Minorité des 500, élisant pour son Président Lamarque, nomme aussitôt une Commission composée de Sieyès, Boulay de la Meurthe et trois autres, approuve tout ce qu'a fait le Directoire, et se déclare en permanence.

Alors, un message du Directoire lui dénonce la conspiration royaliste de Pichegru et de la Majorité des Conseils, lui envoie toutes les pièces qui la prouvent, notamment la longue révélation de Duverne de Presle (p. 337) , et déclare qu'il n'afaitlecoupd'État que pour maintenir la Constitution.

La Commission des 5 présente aussitôt son travail (convenu avec le Directoire), et propose : 1° d'annuler les élections de

IHRKCTOIRE. — 1797

63 départements ; 2° de déporter les Directeurs Carnot et Barthélémy, l'ex-ministre Cochon, le commandant Ramel, et 75 Députés, parmi lesquels on remarque, aux 500, Aubry, Boissy-d'Anglas , Bourdon de l'Oise, Cadroy, Dumolard, Henri Larivière, Imbert-Colomès , C. Jordan , Pastoret, Pichegru, Saladin, Siméon, Vaublanc, Willot, et aux Anciens, Barbé-Mu rbois, Mathieu Dumas, Portalis ctRovère. — Thibaudeau et Doulcet de Pontécoulant sont rayés de la liste présentée; mais tout le reste est voté— On décrète aussi : le serment de haine à la Royauté; l'exécution des lois contre les Émigrés et les Prêtres , le bannissement de la mère du Duc d'Orléans et la reprise de 1C millions de biens qu'on lui avait rendus (quoique les pièces saisies indiquent que le Duc d'Orléans a remis à Louis XVIII sa renonciation à toutes prétentions au trône); la mise des journaux à la disposition de la police pendant un an ; le rétablissement des clubs récemment fermés par une loi, à la condition de respecter la Constitution de l'an 3 ; enfin la faculté confiée au Directoire de mettre les départements en état de siège. — Le renégat Merlin de Thionville demande la déportation d'Antonelle , de Félix Lepelletier et d'Amar, qu'il appelle des anarchistes; mais il a la honte de voir sa proposition repoussée. — On déclare que les armées, qui ont appuyé le Directoire par leurs adresses, ont bien mérité de la Patrie; on leur vote des récompenses et des honneurs ; on nomme même une Commission pour régler la distribution du milliard promis aux soldats; mais ce sont de trompeuses promesses qu'on ne réalisera jamais ; les Généraux seront caressés, mais les malheureux soldats, abandonnés, dégoûtés,serontréduitsà déserter ou à s'insurger pour avoir leur paie et pour réprimer les vois des fournisseurs.— Sur la demande du Directoire, on déporte les directeurs d'environ A2journaux royalistes— Enfin, tout est terminé, le 21 fructidor, par la nomination de Merlin de Douai et de François de Neufchdteau en remplacement de Carnot et de Barthélemy,'et par le départ, pour Rochefort, puis pour Sinamary, des 15 Députés les plus dangereux.

COUP D'ÉTAT DU 18 FRUCTIDOtt. :*67

— M asséna i Auger eau , KUber , ont eu beaucoup de voix pour entrer au Directoire. — Et Bailleul fera plus tard 26 ventôse an 6 (16 mars 1798), un long rapport pour démontrer la conspiration royaliste et la trahison de Pichegru.

Le Peuple, désarmé, destitué, enchaîné, étranger à ce mouvement du 18 fructidor, se réjouit de la défaite des Royalistes, qu'il considère toujours comme ses premiers ennemis et regrette même qu'on ne les frappe pas plus vigoureusement. — Mais les Patriotes éclairés blâment le Directoire d'avoir laissé prendre tant de force aux Royalistes, et de violer la Constitution pour les réprimer, au lieu d'employer les voies légales qui seraient suffisantes; car, si le Directoire, appuyé déjà par Farmée et par une forte Minorité dans les Conseils, avait voulu s'appuyer surtout sur la Démocratie et sur le Peuple, les satisfaire et ne leur donner aucun motif de juste plainte, il aurait facilement arrêté la conspiration royaliste sans violer la Constitution.

Ainsi, la Majorité des Conseils et la Minoritédu Directoire conspirent pour renverser la Constitution!— Ainsi, la Minorité des Conseils et la Majorité du Directoire violent cette Constitution sous prétexte de la conserver! — Ainsi Barras, Sieyès et les Thermidoriens, qui accusaient faussement Robespierre de conspirer contre la Représentation nationale et d'aspirer à la Dictature, font eux-mêmes ce qu'ils lui reprochaient injustement.— On proposera même, dans les 500 de confier au Directoire une Dictature temporaire et d'ajourner le Corps législatif jusqu'à la paix, ou de proroger les pouvoirs des Députés actuels pendant 7 ans et ceux des Directeurs pendant 10, comme s'il y avait aujourd'hui des hommes de taille à porter la Dictature! — Ainsi, ce sont les Gouvernants d'un côté , ce sont les Légitimistes de l'autre, c'est Sieyès, qui donnent l'exemple du parjure , du mépris pour les lois, He la violation de la Constitution , de l'attentat h la Représentation nationale! — Ainsi, le Directoire donne encore l'exemple de corrompre, de séduire, de provoquera

DIRECTOIRE. — l7i)7.

lu défection et à la trahison , la Garde du Corps législatif!

lit ces violateurs du serinent et des lois sont l'élite de la < Société, l'Aristocratie et la Bourgeoisie! Et l'on est inexorable , impitoyable envers le Peuple , quand le désespoir le pousse au moindre mouvement.

Tout n'est-il donc décidé supla terre que par la ruse et la force, par le parjure et la trahison, par les conspirations et les révolutions... ! — Et ce Barras et les autres Thermidoriens, qui ont amené toutes les conspirations royalistes, qui devraient être responsables de toutes ces conspirations et de tous les attentats qu'ils commettent eux-mêmes pour les arrêter, \ ont triompher comme les Sauveurs de la Patrie, tandis qu'ils tuent la liberté et consolident l'esclavage du Peuple en préparant le Despotisme militaire !

Quant à Carnot, qui s'est vanté d'avoir renversé Robespierre, et qui ne sait rien empêcher, rien diriger, ni le Directoire, ni les Républicains, ni les Royalistes, le voilà proscrit comme royaliste et réduit à se réfugier en Allemagne !

Cependant, les 53 Départements dont les élections ont été annulées n'auront pas de Députés jusqu'en prairial an 6 (mai 1798), et c'est le Directoire qui, jusque-là, nomme tous leurs fonctionnaires publics, en choisissant des patriotes. H fait condamner et exécuter beaucoup d'Émigrés par les Commissions militaires dans les Départements. On propose même, aux 500, de bannir tous les ex-nobles; mais on rejette cette proposition parce qu'il faudrait bannir Barras et Boneparte, et l'on soumet seulement les nobles à ramplir les formalités imposées aux étrangers pour devenir Français.

Voyons maintenant le jugement de M. Thiers sur ce 18 fructidor. Après avoir raconté que les Députés sont arrêtés ou dispersés par les soldats, il ajoute:

« Triste et déplorable spectacle, qui présageait la prochaine et inévitable domination des Prétoriens ! Pourquoi fallait-il qu'une faction perfide eût obligé la Iiéoolution à invoquer Pappui des baïonnettes... ! Si le Directoire se mit sous l'égide de la puissance militaire , il subit une triste maia inévitable nécessité. »

MOUE Ali SOL'PrO.NA'K DE TRAHISON.

3 fi a

Mais nous, nous disons : Pourquoi faut-il que le Directoire ait tellement opprimé le Peuple et tellement encouragé les Contre-révolutionnaires que, pour empêcher la Contre-révolution , il n'ait pas d'autre remède qu'un coup d'État et le Despotisme militaire! Pourquoi faut-il que, pour réparer ses foutes et ses crimes , le Directoire y ajoute le nouveau crime de violer la Constitution et la Représentation nationale ! Car ce n'est pas la Révolution qui invoque l'appui des baïonnettes , dont elle n'a pas besoin si l'on ne l'enchaîne pas ; c'est le Directoire seul qui invoque cet appui en sacrifiant la Révolution à son intérêt personnel. — Et le Directoire répétera quatre autres 18 fructidor, en Hollande , en Suisse, en Italie! — Et M. Thiers dira que c'est un gouvernement légal et modéré! — Nous allons voir Moreau soupçonné de trahison.

§25. — Moreau soupçonné de trahison.

Oh ! que l'histoire est désolante ! Voici Moreau soupçonné de n'être aussi qu'un traître! — Ce qui est certain, c'est que Moreau, remplaçant Pichegru à l'armée du Khin,dcs le commencement de 1796, intercepte et saisit dans un fourgon autrichien, 2 à 300 lettres entre Pichegru, alors retiré dans le Jura , et le Prince de Condé , capture qu'il tient longtemps secrète. Ce n'est que le 19 fructidor, à Strasbourg, quand le télégraphe , dit-on , lui apprend le coup d'État, qu'il adresse cette correspondance au Directoire en choisissant le Directeur royaliste Barthélémy . — Le Directoire, qui reçoit ces pièces en place de Barthélémy, mande aussitôt Moreau.

Avant de quitter Strasbourg, où vient d'arriver la double nouvelle du 18 fructidor et de la trahison de Pichegru, et où l'ancienne armée de ce dernier ne veut pas croireà sa trahison, Moreau publie une proclamation dans laquelle il dit :

« Oui , Pichegru a trahi : une correspondance tombée dans mes mains prouve sa trahison. »

Mais le Directoire le destitue en lui reprochant d'être complice de Pichegru, tandis que d'autres lui reprochent d'avoir

nint.CToini:. — 1797.

tr.-itii celui-ci ; et pour l'excuser sur va dernier point, on prétend que tous iIimix conspiraient ensemble et qu'ils étaient convenus que, dans le cas où la conspir ation serait découverte, chacun pourrait faire ecqu'il croirait nécessaire pour se sauver personnellement.

Hoche le remplace, et réunit les deux armées sous Ie4itre d'Armée d'Allemagne. Mais ce jeune héros , qui, simple soldat aux Gardes-françaises, s'éleva, en une seule campagne, au grade de Général en chef, metirt subitement, à 29 ans, empoisonné, par l'Aristocratie, dit-on. Le Directoire lui fait de magnifiques obsèques.

\ 26. — Traité de Campo-Formio.

De nouvelles ou\erturesde paix avec l'Angleterre, dans lesquelles elle demande le cap de Bonne -Espérance, tandis que le Directoire lui demande la renonciation au titre de Roi de France toujours pris par les Kois anglais, n'amènent encoreaucun résultat. Maisla paixavec l'Autriche, commencée à LèoUn(\). MH), est définitivement conclue par Jlonaparte h ( ampo-Vormio, quelques jours après le 18 fructidor, le 26 vendémiaire an ('» ( 17 octobre 1797). — On n'a pas oublié sans doute (pie c'est ce traité qui rend la liberté à Lafayette et aux autres prisonniers d'Olmutz (T. III, p. 147).

Le Directoircexigeait l'entier affranchissement de l'Italie ; et cet immense résultat, qui aurait peut-être prévenu lesguerrcs postérieures, pouvait être obtenu en une campagne. Mais dans cettecampagne nouvelle, c'est Augereau, nomméGénéral en chefde l'armée d'Allemagne, qui devait entrer à Vienne et dicter la paix ; et, pour s'assurer cette gloire a lui-même, Jionaparte se décide à contrevenir aux ordres du Directoire. • Le Directoire et les avocats diront ce qu'ils voudront , - »*écrie-t-il, persuadé qu'ils n'auront pus la force de le désavouer et de le punir.

Par retraité, Bonaparte change encore les préliminaire* de Léoben, fait un nouveau partage des Peuples, reprend à Venise les provinces cédées, et a l'Autriche Muntoue et kî

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