‹ 17941830Chapitre 8 sur 118 · ROBESPIERRE PRESQUE DICTATEUR · texte numérisé non relu

ROBESPIERRE PRESQUE DICTATEUR

contre Pitt et les Factions intérieures accusées d'être sescomplices, ne sont pas propres à faire cesser le système de vengeance, de terreur et d'échafaud contre les Aristocrates.

La puissance du Comité de Salut public est alors absolue : et comme personne , à tort ou à raison , ne veut de Dictature, ce Comité devrait (dit M. Thiers avec justesse) ne pas s'isoler de la Montagne et repousser tout ce qui pourrait l'élever trop au-dessus d'elle : il devrait ne rien négliger gour éviter toute jalousie, toute défianceet toute rivalité. Cependant, par leur faute ou sans leur faute, les membres du Comité commencent à porter ombrage ; on commence à les appeler des Dictateurs ; et c'est Robespierre, surtout, dont la haute influence commence à offusquer les yeux. Son influence est tellement prédominante dans l'opinion publique qu'on ne parle presque plus de la Convention ni du Comité, mais de lui ; on ne dit plus le Comité veut, mais Robespierre veut; les agents du pouvoir (dit M. Thiers) nomment toujours Robespierre dans leurs opérations , et semblent le considérer comme la cause et l'ordonnateur de tout ce qui se fait ; les prisonniers et leurs parents le considèrent comme le maître de leur sort ; enfin la Coalition, les journaux anglais et allemands, appellent les soldats français les soldats de Robespierre.

Toutesces qualifications prouvent que Robespierre est universellement reconnu comme le premier homme et le Chef de la République , comme celui qui serait élu Président, Consul et même Dictateur, si l'on voulaiten élire un. Et puisqu'il en est ainsi, il faut que ce soit un homme bien estimable, et que les reproches qu'on lui fait soient d'horribles calomnies.

Mais Robespierre qui , dans la réalité, n'est pas le maître, et qui ne fait rien pour le paraître, sent au contraire combien est dangereux le rôle qu'onlui prête, et le repousse, soitdans la Convention, soit aux Jacobins, comme une perfidie employée pour le perdre. Son discours à ce sujet est couvert

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d'applaudissements; et le lendemain, le Moniteur et le Journal de la Montagne ayant publié ce discours en entier en ajoutant que chaque mot valait une phrase et chaque phrase une page, il vient se plaindre vivement aux Jacobins des journaux qui flagornent les membres du Comité, alin de les perdre en leur donnant les apparences de la toute-puissance.— Après ces manifestations contre la flagornerie, trop raisonnables pour n'être pas sincères , ne sera-t-on pas étonné d'entendre M. Thiers parler ainsi :

« Robespierre a de la vanité ; mais il n'est pas assez grand pour être ambitieux; avide de flatteries et de respects, il s'en nourrit, et se justifie de les recevoir en assurant qu'il ne veut pas de la toutepuissance. • #

Est-il possible d'être plus inconséquent , plus contradictoire, plus téméraire et plus injuste envers Robespierre, qu'on dit vénéré pour sa vertu, et qui d'ailleurs est reconnu pour être alors le premier homme de la France?

§ 18. — Robespierre vénéré par les femmes.

> Robespierre, dit M. Thiers , a autour de lui une espèce de Cour composée de quelques hommes (s'il est permis de transformer quelques amis en une Cour), et surtout de. beaucoup de femmes. Elles témoignent pour sa personne la sollicitude la plus constante : elles ne cessent de célébrer entre elles sa vertu, son éloquence , son génie ; elles l'appellent un homme divin et au-dessus de l'humanité. Une vieille marquise est la principale de ces femmes, qui soignent en véritables dévotes ce Pontife sanglant et orgueilleux. »

Vraiment, nous ne pouvons concevoir ces injures continuelles ! Quoi, les Jacobins , la Convention , le Peuple , les femmes, tous s'accordent à célébrer les vertus et la capacité de ttobespierre ; son éloquence excite toujours et partout des applaudissements ; les femmes, si généreuses et si humaines, l'appellent, à cause de sa vertu, un homme divin; David voudra mourir avec lui ; Lebas demandera à partager et partagera son supplice; et l'on prétend aujourd'hui que ce n'était qu'un Pontife sanglant et orgueilleux!!!

iiusisrinnnE dkci.akk piiopmète.

Mais écoutez donc l'opinion, non de femmes enthousiastes, mais d'un homme qu'on n'accuse ni de faiblesse» ni de flatterie, ni de bigotisme ; écoutez ce qu'écrivait à Robespierre , en 1790, Saint-Just, alors électeur de son Département.

« Vous qui soutenez la Patrie chancelante contre le torrent du despotisme et de l'intrigue , vous que je ne connais que comme Dieu , par des merveiu.es , je m'adresse à vous , Monsieur, pour vous prier de vous réunira moi pour sauver mon triste pays. La ville de Coucy s'est fait transférer (ce bruit court ici) les marchés francs du bourg de Blérancourt. Pourquoi les villes engloutiraient-elles les privilèges des campagnes? Il ne restera donc plus à ces dernières que la taille et les impôts 1 Appuyez , s'il vous plaît, de tout votre talent, une adresse que je fais partir par le courrier, dans laquelle je demande la réunion de mon héritage aux domaines nationaux du canton , pour que l'on conserve à mon pays un privilège sans lequel il faut qu'il meure de iaim... Je ne vous connais pas; mais vous êtes un grand homme. Vous n'êtes pas seulement Député d'une province , vous êtes celui de l'Humanité et de la République. •

Et c'est parce que Robespierre est, à ses yeux, le patriotisme personnifié que Saiht-Just sedévoucra plus tarda lui.

C'est alors qu'on commence à parler d'une nouvelle Secte religieuse, fondée par une vieille folle, Catherine Théot , se disant mère de Dieu et annonçant la prochaine apparition d'un nouveau Messie. Elle proclame deux Prophètes , Robespierre, qu'elle appelle son fils chéri , un Être surnaturel appelé à de sublimes destinées, et le Chartreux Dont Gerle, député à la Constituante (T. I, p. 383).— 11 parait que Dom Gerle croit à la mère de Dieu et à sa propre qualité a\e Prophète, et qu'ils parviennent tous deux à réunir quelques imbéciles, qui croient aussi ou disent croire , qu'ils initient et qu'ils appellent élus. — Cette Secte ridicule adopte un culte et des pratiques.— C'est chez la mère de Dieu, dans son petit logement éloigné, près du Panthéon, que les élus se rassemblent pour-admettre de nouveaux croyants. Et tous adorent Robespierre comme un Prophète , comme le fils de la

§19. — Robespierre déclaré Prophète.

mère de Dieu, et comme le nouveau Messie qui doit sauver

et régénérer l'humanité... Quelle extravagance!

• Probablement, dit M. Thiers, Robespierre est instruit de leurs folies , et , sans être leur complice , jouit de leur erreur. Il est certain qu'il a reçu des visites fréquentes de Dom Gerlc , et qu'il lui a donné un certificat de civisme signé de lui pour le soustraire aux poursuites d'un Comité révolutionnaire (qui le menaçait comme aristocrate). »

Si Robespierre est instruit de ces folies, c'est une faute immense de sa part de ne pas les empêcher s'il le peut, car ses ennemis pourront y trouver un prétexte pour le ridiculiser. Maisil a constamment montré trop d'habileté, il connaît trop les pièges qu'on lui tend et le danger des flagorneries, nous venons de le voir se plaindre trop vivement des perfides adulations, pour qu'il soit permis de penser qu'il approuve qu'on le transformeen Prophète et en Dieu : dire qu'il jouit decette idée est probablement la plus monstrueuse calomnie.

§ 20. — Commencement de divisions dans le Comité.

Nous arrivons à l'une des plus grandes crises de la Révolution ; et pour la bien expliquer, il faut d'abord faire connaître l'intérieur du Comité. — On se rappelle les 12 membres qui le composent (T. III, p. 481), réduit à 11 par la mort d'Hérault de Séchelles. — De ces 11 , deux {Jean-Bon Saint- André et Prieur de la Marne) sont toujours en mission dans les Départements; trois autres (Carnot. Prieur de la Côted'Or et Robert -Lindet) s'occupent exclusivement de la guerre, des armes et des subsistances; trois autres (Robespierre, Saint-Just et Couthon) s'occupent de la haute police et de la haute direction ; Saint-Just est même presque toujours aux armées ; et les trois derniers ( Barrère , Collotd'Herbois et Billaud-Varennes) font les rapports journaliers , parlent dans les clubs , et correspondent avec les Autorités administratives : on appelle ceux-ci les hommes révolutionnaires, tandis qu'on appelle Robespierre, etc., les hommes de haute main.

Robespierre, Saint-Just et Couthon sont ou se croient supérieurs aux autres comme hommes d'État. Ils considèrent

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