‹ 17941830Chapitre 86 sur 118 · EXPEDITION D' EGYPTE · texte numérisé non relu

EXPEDITION D' EGYPTE

« Sans ce Pacha de Saint-Jean-d'Acre , dira-t-il encore , je « serais peut-être Empereur d'Orient, et je rendrais du moins « des services à la République française ! »

« Avant de quitter Saint-Jean-d'Acre , dit M. Thiers , il veut laisser une terrible trace de son passage; il accable la ville de ses feux et la laisse presque réduite en cendres. Puis il ravage tout le pays , en détruit plusieurs villes, et y imprime une profonde terreur. »

Oh 1 que les Peuples seraient malheureux, si tous les conquérants voulaient ainsi brûler, ravager, tuer, détruire , laisser des traces de leur passage et répandre la terreur !

Arrivé à Jaffa , il en fait sauter les fortifications , et retrouve à l'ambulance les soldats qu'il a laissés atteints de la peste.

« Les emporter était impossible , dit M. Thiers ; et , en ne les emportant pas , on les laissait exposés à une mort inévitable , soit par la maladie , soit par la faim , soit par la cruauté de l'ennemi . Bonaparte dit au médecin Desgenette qu'il y aurait bien plus d'humanité à leur administrer de l'opium : mais Desgenette refusa , et c'est une indigne calomnie de dire que ces pestiférés ont été empoisonnés. »

Mais où serait la calomnie contre celui qui en a fait la proposition? — Du reste , les pestiférés pouvaient le demander comme une grâce; et le reproche le mieux fondé pourrait être de n'avoir pas prévu ou d'avoir bravé toutes ces horribles extrémités.

« Il est à peu près certain ( dit Laurent dans son Histoire de Napoléon) qu'une potion soporifique leur fut administrée. »

Rentrant en Égypte comme un triomphateur, tandis qu'il est forcé de rétrograder, Bonaparte se trouve au milieu soit d'une insurrection deshabitants, soit des murmures des Généraux et de l'armée, privés de nouvelles de France depuis six mois. Un jour, on forme le projet de se révolter, d'enlever les drapeaux et d'aller s'embarquer à Alexandrie. Qu'Us doivent souffrir, en effet, de savoir la France en danger et d'être ainsi prisonniers loin d'elle I

Bientôt, on apprend que l'escadre anglaise a débarqué, à Aboukir, Mustapha- Pacha el 1 8,000 Turcs, qui en ont sur

pris et égorgé la garnison. Bonaparte accourt avec 0,000 hommes seulement: mais, nevoyant aucune troupe anglaise, il se décide à l'attaque, le 7 thermidor (25 juillet), convaincu que rien n'est impossible avec des soldats comme les siens; et, après une terrible résistance et un horrible carnage, Farinée turque est entièrement tuée, noyée, prise et détruite.

Cependant ses frères, sa femme, Sieyès peut-être, lui ont souvent écrit pour l'instruire de l'état des esprits et même pour l'engager à revenir : le contre-amiral Villeneuve, retiré à Malte, et le Ministre de la marine , Bruix, qui est entré dans la Méditerranée avec l'escadre de Brest et celle de Cadix, ont fait de grands etTorts pour porter des nouvelles en Égypte: Bonaparte a-t-il reçu l'ordre où l'invitation de revenir? On prétend que non, el qu'il sait seulement la guerre déclarée par une nouvelle coalition. On prétend que, voyant la flotte anglaise toujours maîtresse de la mer, il est dévoré d'inquiétudes , quand Sydney-Smith lui envoie un paquet de journaux, pour le torturer en lui apprenant les périls de la France. Quel supplice en effet ce devrait être pour lui de voir les funestes résultats de son ambition! — Il connaît tout maintenant, la nouvelle coalition, l'arrivée des Russes, les désastres, le péril de la France... Que fera-t-il? S'il reste , il périra tôt ou tard: abandonner son armée, c'est trahir saconfiance, la désespérer (elle dont il connaît les murmures et les complots) et la perdre... D'un autre côté, braver les vents et les Anglais, c'est courir de grands dangers... Mais il aura peut-être le bonheur d'arriver; il sauvera peut-être la France et par suite l'armée d'Égypte ; il sera peut-être Consul , Empereur ! ... Le but qu'il s'est proposé, de gagner des batailles en Orient pouraugmenter sa renommée et s'ouvrir le chemin du trône, est atteint :... qu'importe le reste?... Il partira. Puisse-t-il n'avoir d'autre mobile que le dévouement à la Patrie ! alors on ne pourra l'accuser de désertion et de trahi- • son envers son armée : ... on devra même le louer de s'exposer par patriotisme à des malédictions et à de lâcheuses apparences... Mais s'il agit par ambition; si, après avoir en-

H CTO ni OL BON A l'A II TI-.

trcpris la conquête dans son intérêt, il ne consulte encore que son intérêt pour abandonner une armée si confiante et si héroïque, alors... nous verrons !,.. Le voilà qui part subitement et clandestinement , du Caire où il est retourné, sans prévenir aucun de ceux qui restent et qui s'opposeraient certainement à son départ, laissant le commandement et des instructions à Rléber, emmenant avec lui les plus braves Généraux, Lannes, Murât, Andréossi, Berthier, Marmont, et les savants Monge et Berthollet.

Nous ne parlons pas des imprécations qu'excite dans l'armée la nouvelle de son départ, qu'on appelle fuite , désertion, trahison, quand on se rappelle la proclamation de Toulon dans laquelle il disait :

- Je promets à chaque soldai qu'au retour de celte1 expédition il aura de quoi acheter six arp^its de terre. »

S'il était pris, on lefusillerait peut-être comme déserteur.

§ 48. - Retour de Bonaparte.

Nous ne parlerons pas non plus des accidents de la traversée. — Mais quel accueil va-t-on lui faire?

L'armée d'Égypte a montré un courage héroïque, et Bonaparte une grande capacité. Il a la gloire ( puisque la gloire est l'apanage de la conquête) d'avoir gagné des batailles en Egypte, au pied des Pyramides, sur le Nil , dans le désert . en Syrie, près du Mont-Thabor, sur la rive du Jourdain; il a tué 20 ou 30,000 Turcs, qui étaient les alliés de la France , et qui ne méritaient d'elle aucun reproche; il a brûlé des villages, détruit des villes, ravagé des pays, massacré des prisonniers malgré la capitulation accordée. Mais, en résultat, quant à son armée, il en a fait tuer une partie; il a abandonné le reste à leur désespoir comme a tous les périls ; et, quant à la France, il l'a privée de l'expérience et de l'influence qu'il a acquise aux frais de la Patrie ; il l'a privée de 10,000 de ses meilleurs soldats, de 10,000 matelots, d'une précieuse artillerie, d'une llotteel de beaucoup de millions ;

il a attiré sur elle la colère d'une ancienne alliée, une nouvelle Coalition , une nouvelle guerre générale qui détruit tout ce qu'il a fait, ses conquêtes en Italie, son traité de Campo-Formio, et qui, si Masséna ne l'avait pas sauvée, aurait perdu la France en attirant sur elle l'Europe victorieuse et furieuse, Et sur qui devraient tomber les malédictions de la France, si les Russes, les Autrichiens, les Turcs, venaient la brûler, la ravager, la piller, la dépeupler, la partager, et violer les capitulations en disant . « Nous faisons comme votre Bonaparte ! •

Quelle différence au contraire pour la France si , au lieu d'aller en Egypte et de provoquer la guerre avec la Porte , Bonaparte avait conduit les 40,000 soldats, les 10,000 matelots, les canons, la flotte, les millions , en Angleterre ou seulement en Irlande ! f

Encore une fois, quel accueil va-t-on lui faire en France? I^e Directoire va-t-il l'accuser d'avoir violé la promesse qu'il a faite (p. 374) de revenir avant l'automne de 1798 pour faire la descente en Angleterre, ou d'en revenir avant d'en avoir reçu l'autorisation et quand un autre a sauvé le pays? Lui reprochera-t-on la perte de son armée et tous les malheurs de la France? Va-t-on l'appeler déserteur, le traduire à un conseil de guerre?...

La Fortune semble épuiser pour lui ses faveurs. Au lieu de débarquer, comme il le voulait, en Languedoc, dans un pays moins menacé, plus royaliste, moins bien disposé pour son retour, le vent le pousse à Fréjus, entre Toulon et l'Italie , vers le théâtre de ses premiers exploits, au milieu d'une population révolutionnaire qui vient de craindre l'invasion , qui la craint encore, et qui ne voit enlui qu'un futur sauveur.

Parti d'Alexandrie le 3 fructidor (22 août), il arrive au port le 17 vendémiaire (8 octobre). Tous les habitants de Fréjus se précipitent vers lui dans des centaines d'embarcations, au risque de prendre la peste, et le saluent de leurs acclamations; etcet enthousiasme d'une petite population ignorante, aveuglée par la peur et par ses passions, décide peut-

KETOUK DE BONAPARTE.

être de son accueil dans toute la France I — Certainement il devrait observer les règles sanitaires , pour empêcher les embarcations de communiquer avec lui, s'assurer qu'il n'apporte pas la peste de Saint-Jean-d'Acre, de Jaffaetd'Égypte, et attendre les ordres du Directoire, puisque rien ne presse désormais, attendu que Masséna vient de sauver la France et qu'il va rester longtemps à Paris. — Mais si c'est le Consulat surtout qui a fait le but de son voyage, il doit partir sans attendre même le retour du télégraphe ; et il part en effet à l'instant, exposant la France à la peste, tandis que le télégraphe apprend à Sieyès et à Lucien l'enthousiasme de la population.

Et quelle est la disposition des esprits à Paris? — La gloire militaire éblouît à tel point les masses que le désastre de la flotte à Aboukir n'a rien diminué de l'enthousiasme inspiré par la victoire des Pyramides. Comme on a longtemps ignoré les revers de Saint-Jean-d'Acre, on croit à Paris que Bonaparte doit être à Constantinople ou dans l'Inde. Les périls de la France l'ont fait désirer comme le Génie qui la rendrait invincible. On le plaint même d'être exilé, déporté, victime peut-être de l'ingratitude et de la jalousie de l'ancien Directoire; car la Fortune de Bonaparte veut que, dans son ignorance des faits et dans son aveugle prévention, le Peuple considère le Général comme religieusement soumis au Directoire et le Directoire comme despote et tyran envers lui, tandis qu'on serait irrité contre le soldat si l'on connaissait son insubordination , si Ton savait qu'il a pour ainsi dire forcé le Gouvernement à lui permettre de tout sacrifier pour aller satisfaire son ambition en Orient. Et quand, tout récemment, ses proclamations et ses victoires duMont-Thaboretd'Aboukir, qu'un calcul habile a fait tenir secrètes jusqu'au moment de son arrivée, ont été subitement publiées par les soins de Lucien, de Joseph, de Joséphine, de Sieyès, etc., tous les journaux et toutes les trompettes de la Renommée font retentir la France de la gloire du jeune conquérant. Et quand, de Fréjus, une main amie annonce en ces termes son arrivée au Journal de Paris : « Citoyens, vive la République! Bo-

« naparte et Berthier sont arrivés ù Fréjus! - le vainqueur de l'Italie et de TKgypte , chaleureusement servi par des parents et des partisans intéressés, absorbe aussitôt l'attention de la presse et du pays.

La nouvelle, annoncéede suite sur tous les théâtres, excite une ivresse universelle; les représentations sont interrompues et remplacées par la Marseillaise et les chants Républicains, tant on est convaincu qu'il est Républicain lui-même. Le Député Baudin des Ardennes, l'un des auteurs de la Constitution de l'an m, expire subitement de joie, tant il le croit dévoué à la Constitution et a la République!

Cependant quelques journaux s'étonnent; d'autres disent que Berthier ramène Bonaparte prisonnier; le Directeur Moulins demande au Directoire de faire arrêter et traduire à un Conseil de guerre un Général coupable d'avoir abandonné son armée sans autorisation ; et Gohier partage cet avis : mais Sieyès, qui désire s'en servir pour expulser Moulins et Gohier, s'oppose à cette sévérité en invoquant le jugement que porte la France elle-même par ses acclamations ; le Directoire fait même saisir et arrêter les journaux qui se permettent de critiquer le héros , tandis que ses parents , ses amis et peut-être Sieyès, lui ont préparé une entrée triomphale à Lyon. La vilfe est illuminée ; on l'invite au spectacle ; on l'accueille avec enthousiasme; et l'on joue, au milieu des bravos et des cris, une pièce préparée pour lui, le Héros de retour; et ces premiers succès décident tous ses autres succès. — Le 22, le Directoire annonce aux 500 les avantages remportés par Brune, en Hollande, et ajoute :

• Le Directoire annonce aussi, avec plaisir, au Conseil, que le Général Berthier a débarqué avec Bonaparte. -

A ce nom, la salle retentit d'applaudissements prolongés.

« Quels succès , s'écrie le Démocrate Briol , nous présage encore l'arrivée de ce héros dont le nom seul vaut une armée , dont Pôpée , qui a triomphé en Orient , va briller de nouveau en Europe, rapporter la paix au Monde, et cimenter la régénération politique de l'Italie. Toujours digne de la confiance des Républicains , il sera bientôt à la tête de nos armées. »

RETOUR Ut bOVYIWIlTi;

Que ce Député, intimcmement lié avec Lucien, mente ou soit de bonne foi , toujours est-il qu'il ne recommande Bonaparte qu'en le croyant ou en le supposant digne de la confiance des Républicains,

Bonaparte arrive à Paris le 24 ; et celui qui a compromis le pays reçoit de la population un accueil empressé dont n'a pas joui Masséna, qui vient de sauver la Patrie, mais qui n'a ni ambition politique ni parents pour le vanter.

Dès le lendemain, il se présente au Directoire.

« Je suis parti , dit-il , pour venir au secours de la République que je croyais perdue. Je la trouve sauvée par les exploits de mes frères d'armes et je m'en réjouis... Jamais, ajoute-t-il en mettant la main sur son épée, je ne la tirerai que pour la défense de cette République... »

Nous verrons!... Et si c'est une tromperie!...

- Tous les Généraux , dit M. Thiers , employés ou non employés , patriotes ou modérés , tous accourent chez Bonaparte. C'est naturel , puisqu'il est le premier membre de cette classe , si ambitieuse et si mécontente. En lui elle croyait avoir trouvé un vengeur contre le Gouvernement. »

Outre Berthier, Murât, Lannes, Andréossy, Marmont, qu'il a ramenés, il voit bientôt, comme à sa Cour, Jourdan, Augereau , Macdonald , Beurnonville , Moncey , Lcfèvre , Marbot , Lcclerc , Serrurier, même Moreau , tous plus ou moins irrités contre le Directoire en masse. — Le Ministre Bruix, Talleyrand, Rœderer, Régnault de Saint-Jean-d'Angely , y accourent aussi. — Les Directeurs Moulins, Gohier, Roger-Ducos; les Ministres Dubois-Crancé , Cambacérès, Fouchè; le Commissaire près le Département Réal, viennent lé consulter. — La plupart des Députés lui font visite.— Tous les Directeurs et tous les Ministres lui donnent des fêtes.— Les 500. pour l'honorer dans la personne de son frère, nomment Lucien leur Président.— Tout le monde s'occupe de lui ; on raconte ses moindres démarches, ses moindres paroles; on lui prête des mots populaires; tous les partis s'empressent autour de lui; et son absence depuis 18 mois lui procure cet immense avantage que tous viennent lui raconter

DIItLCTOIRE. — 1799.

l'histoire du passé, lui faire confidence de tous leurs projets anciens et nouveaux, lui révéler les forces respectives, et le mettre à même de choisir en parfaite connaissance de cause.

Tous les partis se jetant pour ainsi dire dans ses bras, son rôle est facile, et il le joue avec habileté. Il affecte la modestie, la simplicité, le goût de la retraite, se cache, se fait désirer; il regarde, écoute, voit tout, entend tout sans rien dire, et reçoit toutes les confidences sans en faire aucune.

Trois partis ou trois espèces d'hommes se montrent à lui, représentés par trois fractions du Directoire : 1° Gohier et Moulins ; 2° Sieyès et Roger-Ducos ; 3° Barras. — Les Démocrates ou les Républicains, représentés par Gohier et Moulins, en majorité dans les 500, accepteraient Bonaparte dans le Directoire; mais ils veulent maintenir la Constitution et la République, redoutent son ambition, et'préféreraient qu'il restât Général, sans vouloir en faire un Généralissime comme il le demande. — Les modérés, ou les politiques, ou les prétendus Constitutionnels, pour qui ce dernier nom n'est qu'un masque hypocrite, craignant surtout les Démocrates qu'ils appellent Jacobins, représentés par Sieyès et Roger-Ducos, en majorité dans les Anciens, acceptent une nouvelle Constitution avec' Sieyès , Bonaparte et Roger- Ducos, pour chefs, et adoptent presque aveuglément Bonaparte pour faire la révolution. — Les pourris , représentés par Barras, Talleyrand, Fouché, etc., accepteront tout, Barras, ou Sieyès, ou Bonaparte, pourvu qu'on leur donne des places ou de l'argent. — Puisse Bonaparte choisir la Démocratie, consacrer son génie et mettre son ambition à la diriger et à la perfectionner en accomplissant la Révolution ! Mais, on peut le deviner, même avant son départ pour l'Égypte il a fait son choix contre la Démocratie, et ne veut arriver au pouvoir que pour dominer et régner en Despote.

Cependant, Barras ayant trop de morgue pour plier sous Bonaparte , son ancien protégé , et celui-ci trop de mépris pour Barras, il se détermine à l'écarter en bravant son impuissante colère. Et quant à Steyès, Bonaparte veut ne s'en

Page 1