RETOUR DE BONAPARTE
servir que pour le supplanter, tandisque Sieyès veut aussi ne se servir de l'èpèe du Général que pour être et rester luimême la tête et le maître. 11 parait même que, chacun d'eux ne voulant faire aucune avance, et tous deux s'étant trouvés à dîner chez Gohier (quelques jours après l'arrivée) sans s'adresser la parole, il sont sortis furieux l'un contre l'autre.
« Avez- vous vu ce petit insolent ?dit Sieyès. Il n'a pas même salué le membre d'un Gouvernement qui aurait dû le faire fusiller ! » — « Quelle idée a-t-on eue, dit Bonaparte, de mettre ce Prêtre au Directoire? Il est vendu à la Prusse; et, si Ton n'y prend garde, il nous livrera à elle /... »
Voilà un beau jugement que ces deux grands hommes portent réciproquement sur eux ! — Et si Gohier et Moulins consentaient à écarter Sieyès pour le remplacer par Bonaparte, celui-ci sacrifierait Sieyès, certain de maîtriser ensuite les premiers. Mais Gohier et Moulins repoussent l'ouverture de Bonaparte, parce qu'une dispense d'âge serait . une violation de la Constitution.
Bientôt les Directeurs, redoutant tous sa domination, décident qu'ils l'éloigneront en lui offrant un commandement à son choix. Appelé dans le Directoire, il refuse; et sachant que Barras l'accuse d'avoir fait fortune en Italie, il lui répond que, s'il a fait fortune, ce n'est pas, comme lui, aux dépens de la France, mais aux dépens de V Italie t comme si le Général qui conquiert avec les soldats et les trésors de la France pouvait s'approprier sa conquête ! comme si ce n'était pas autoriser le pillage de tous les Généraux, de tous les offleiciers, de tous les soldats 1
Ne pouvant s'entendre avec Gohier et Moulins, brouillé avec Barras, certain maintenant delà défiance du Directoire qui ne peutqu'augmenter par son refus, Bonaparte est réduit à se coaliser avec Sieyès, comme Sieyès à se coaliser avec lui : quelle coalition 1 Et c'est Talleyrand qui la négocie et la conclut. On convient seulement que Sieyès donnera une Con- . stitution qui délivrera la France des bavards, qu'on sacrifiera Barras, Gohier et Moulins, et que Bonaparte, Sieyès et Roger-Ducos, seront les chefs du Gouvernement. t. iv. 27
DiniXToim:. — I7W
lj 49. — Conspiration de Bonaparte et de Sieyèf.
Là (8 brumaire), commence la conspiration entre Bonaparte et Sieyès, qui se détestent mutuellement (à moins qu'ils ne feignent de se haïr pourmieux tromperies Républicains), et qui se promettent intérieurement de se supplanter après la victoire. L'exécution est fixée au 18; c'est Bonaparte qui est chargé de l'exécution ; et c'est le 1 5 (en sortant du banquet que 6 à 700 Députés lui donnent, par souscription, dans l'église Saint-Sulpice, appelée le Temple de la Victoire) que le plan est arrêté. Voici ce plan :
« On supposera une conspiration des Jacobins contre les Conseils. Le 18, la Commission des Inspecteurs convoquera extraordinairement les Anciens, en n'avertissant que la Majorité, dévouée à Sieyès, et demandera la translation des Conseils à Saint-Cloud pour le lendemain. Le? Anciens chargeront Bonaparte de protéger la Représentation nationale, en lui donnant. le commandement de Ja \ï* division, de Paris, de la Garde nationale, même de la Garde du Corps législatif. On ne convoquera les 500 qu'à deux heures d'intervalle, afin de leur envoyer le décret de translation avant l'ouverture de la séance et d'éviter toute discussion. Pendant ce temps, Bonaparte prêtera serment aux Anciens, s'emparera de toutes les troupes et s'établira aux Tuileries. Sieyès et Rogcr-Ducos donneront leur démission, et Ton tâchera d'obtenir celle de Gohier, ou celle do Moulins, ou celle de Barras, cas auquel le Directoire se trouvera dissous. Alors on proposera aux 500 de nommer trois chefs provisoires, Bonaparte, Sieyès, Roger-Ducos, de les investir de la Dictature, de les charger de faire une nouvelle Constitution, et d'ajourner les Conseils pendant trois mois. On espère que Barras donnera sa démission, et que Lucien enlratnera la Majorité : mais si les trois Directeurs refusent leur démission et si les 500 résistent, il faudra bien employer tous les moyens, la force, la violence, le sang même... Il y va de la tête des conspirateurs. •
De ce moment, la conspiration brûle, et les conspirateurs ne négligent aucun moyen pour gagner des complices dans les Conseils , dans les Ministres, les fonctionnaires et l'armée. De ce moment, Sieyès, Bonaparte, ses frères Joseph et Lucien, redoublent dWorts pour séduire, captiver,