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BernadoUe (qui n'est pas là); c'est en vain qu'un officier de In garde du Corps législatif vient demander des ordres en promettant de les exécuter : faute d'avoir rien prévu ni préparé, on ne peut rien faire.
Et pendant ce temps, que font Lucien, Bonaparte et Sieyés? — Le cruel Sieyés excite au massacre. Bonaparte est si troublé que , parcourant le front des troupes pour les exciter, il tombe de cheval; et ce n'est pas lui , mais Lefebvre% qui donne Tordre d'enlever Lucien. — A la vue de son frère, Bonaparte reprend ses sens ; tous se concertent avec Sieyès et les conspirateurs qui, voyant les troupes presque ébranlées, poussent à toutes les calomnies pour les tromper et à toutes les violences pour emporter la journée. — Lucien monte donc à cheval avec Bonaparte, et prononce aux troupes un discours concerté, rédigé, imprimé de suite et répandu avec profusion.
* Citoyens, soldats, dit-il , le Président du Conseil des 500 vous déclare que l'immense majobité (mensonge) de ce Conseil est dans ce moment sous la terreur de quelques Représentants à stylets ( horrible mensonge, absurdité) qui présentent la mort (mensonge) a leurs collègues et enlèvent (mensonge) les délibérations les plus affreuses. Je vous déclare que ces audacieux brigands ( horrible provocation !), sans doute soldés par f Angleterre ( horrible calomnie ) , se sont mis en rébellion contre le Conseil des Anciens, et ont osé parler de mettre hors la loi le Général. Je vous déclare que ce petit nombre de furieux se sont mis eux-mêmes hors la loi ( provocation à les assassiner ) par leurs attentats contre la liberté de ce Conseil. Au nom de ce Peuple ( blasphème I ) qui, depuis tant d'années, est le jouet de ces misérables enfants de la Terreur (déclamation , calomnie) , je confie aux guerriers (excitation criminelle) le soin de délivrer la majorité de leurs Représentants, afin que , délivrée des stylets par les baïonnettes , elle puisse délibérer sur le sort de la République. Général et vous, soldats, vous ne reconnaîtrez pour Législateurs de la France que ceux qui vont se rendre auprès de moi. (Quelques-uns seulement s'y rendent.) Quant à ceux qui resteraient dans l'Orangerie , que la force les expulse (ordre criminel)!... Ces brigands ne sont plus Représentants du Peuple , mais les Représentants du Poignard ! Que ce titre leur reste 1 Et lorsqu'ils iront se montrer au Peuple, que tous les doigts les désignent soui ce nom mérité de Représentants des poignards (horrible calomnie)... Vive la République ! •
On prétend que, pour.les mieux tromper, Lucien ajoute :
■ On dit que mon frère veut être Dictateur ! c'est une horrible fausseté ! Mais , s'il pouvait menacer la liberté , c'est moi ( tirant une épée) qui serais Brutus ! -
Nous n'entrepreprendrons pas d'exprimer les sentiments qui nous oppressent. . . Voir un jeune homme ambitieux, présomptueux, rhétoricien ampoulé, outrager, calomnier, menacer ainsi les Représentants du Peuple, parmi lesquels se trouve Dupont de l'Eure, prêts à mourir pour être fidèles à leur devoir!... Mais, nous le demandons , qu'y a-t-il d'impossible lorsqu'on emploie de pareilles infamies pour tromper une troupe ignorante, crédule, passionnée et brute?
Puis Bonaparte harangue aussi les soldats :
« Soldats, dit -il, je vous ai menés à la victoire... Puis-je compter sur vous? — Oui , oui ! Vive le Général ! — Soldats , des agitateurs (mensonge) cherchent à soulever les 500 contremoi... Puis-je compter sur vous ? —Oui, oui ! Vive Bonaparte 1— Hé bien ! je vais les mettre à la raison I ( comme Attila ! ) Depuis assez longtemps la patrie est tourmentée, pillée , sacagée ; depuis assez longtemps ses défenseurs sont avilis , immolés ! Ces braves que fai habillés , payés , entretenus , au prix de nos victoires (c'est la France qui lui donne du pain à lui-même ! ), dans quel état je les retrouve !... Des factieux ( calomnie) parlent de rétablir leur domination sanguinaire. J'ai voulu leur parler : ils m'ont répondu par les poignards (inexcusable calomnie)... Des brouillons (injure , insolence) se prétendent plus amis de la liberté que nous !... Ma Fortune viendrait-elle échouer contre une poignée de factieux ( calomnie ) ? Trois fois j'ai sacrifié mes jours pour ma Patrie (comme tant d'autres) ; et je retrouve tous les dangers dans un Sénat d'assassins I » (Provocation à l'assassinat.)
Serrurier, qui parcourt les rangs, répète qu'on a voulu assassiner Bonaparte.— Quelques conjurés, déguisés en ouvriers, crient : A bas les Jacobins! à bas 93! — Et les soldats trompés, qui croient Bonaparte l'ami de la République et les 500 ses ennemis, lui un Ange et eux des assassins, poussent des cris de fureur et sont prêts au carnage.
Mural et Leclerc entraînent alors un bataillon de grenadiers de la Garde des 500 et le conduisent h la porte de la salle. Vn détachement pénètre dans l'intérieur.
« Par ordre du Général en chef , dit le Chef de bataillon qui les cumulande, le Conseil des 500 est dissous ; il faut évacuer la salle! -
On devine les cris, le tumulte! Mais Bigonnet court à la tribune, harangue les Grenadiers, leur rappelle le serment du Jeu-de-Paume auquel beaucoup d'entre eux , alors Gardes-Françaises, ont assisté ; Jourdan les harangue aussi ; et bientôt les soldats élèvent leurs bonnets au bout de leurs baïonnettes en criant Vire la République! Vire les Représentants du Peuple! — Le Chef de bataillon veut monter à la tribune, quand le Général Prudhon (de Saône-ei- Loire) l'arrête par l'habit et lui dit : - yue vas-tu faire?— Je suis mi- -« litaire ! . . .— Me reconnais-tu pour militaire ?— Oui.— Hé « bien, j'aimerais mieux cent fois périr que d'exécuter l'or- » dre dont tu l'es chargé! »
Mais alors accourt du dehors le Général Lcclerc, furieux, le sabre à la main. « Sacré n. d. D., Grenadiers, est-ce ainsi
- que vous exécutez les ordres du Général en chef? Tam- • bours, la charge! Grenadiers, en avant, pas accélérés,
- marche I >» Et il entraine les Grenadiers jusqu'à l'extrémité de la salle. Là, tournant à droite, entrant dans les bancs et revenant vers la porte, il veut pousser les Députés devant lui et les forcer de sortir par la porte par laquelle il est entré. S'il avait amené des soldats de la ligne, ivres et furieux, ils baionnetteraient probablement les Députés ; mais ces Grenadiers, qu'on emploie traîtreusement contre ceux qu'ils ont juré de défendre, sont du moins résolus à s'abstenir de toute violence sanguinaire ; c'est en vain que quelques Députés leur adressent de vifs reproches et leur crient qu'ils se battraient contre eux s'ils avaient des armes ; lesGrenadiers protestent de leurs regrets, de leurs respects, leur serrent les mains et les conjurent de sortir. C'est en vain que quelques-uns se cramponnent et voudraient se faire tuer ; les soldats les enlèvent sans autre violence : les premiers du côté de la porte se décident enfin h sortir ; les autres suivent lentement ; et tous finissent par évacuer la salle, vers les 6 heures, sans qu'il ait été nécessaire pour personne ni de fuir ni de passer par les fenêtres,
qui du reste sont au niveau du sol. . . On conçoit la colère, les imprécations et les malédictions ! C'est aux cris de Vive la République qu'ils se retirent. Mais ce n'était pas seulement des cris, du patriotisme, du courage individuel, du dévouement qu'il fallait ; c'était de l'habileté ; et les Démocrates en manquent, parce qu'ils n'ont ni chef ni direction.
C'est alors que Grand court annoncer aux Anciens :
- Que la force année vient de s'introduire aux Cinq- Cents ; qu'elle a outragé la Représentation nationale ; que le Conseil a été dissous. »
Tout cela est parfaitement vrai.— Maisc'estalors aussi que Lucien vient impudemment mentir en disant aux Anciens
- On vous en impose... Cette force armée ne consistait que dans quelques grenadiers (quelle effronterie ! ) qui suivaient leur capitaine. Leur présence a opéré un mouvement dans le Conseil. Appelez-vous Représentants des assassins armés de poiGNARDs(cxécrable calomnie). Ils se précipitaient sur moi, aidés de leurs complices... Ils voulaient , les cannibales , me forcer à prononcer le décret de mise hors la loi contre mon frère! Une poignée de factieux (horrible mensonge) tyrannissait encore le Conseil : mais sa Majorité (criminel mensonge ! ) adhère au Conseil des Anciens et à sa sagesse. -
Aussitôt, le conspirateur Cornudet propose aux Anciens, au nom de la Commission des Cinq, de tout décréter seuls, attendu la dissolution (qu'il appelle la retraite) des Cinq- Cents ; de nommer une Commission executive de 3 membres, sans les désigner) pour remplacer le Directoire; d'ajourner* le Corps législatif au Ier nivôse ; et de nommer une Commission législative prise dans le Conseil des Anciens seul existant (ce qui prouve bien qu'on ne compte pas sur la Majorité des Cinq-Cents , parce qu'on sait qu'elle condamne le coup d'état). — Ce décret est adopté , et le Conseil suspend sa séance jusqu'à 9 heures du soir.
« Bon , s'écrie Réal , la farce est jouée ! »
Mais on se ravise aussitôt, et l'on improvise un autre plan, celui de réunir une partie des Cinq-Cents, de les faire détiWfr rer, et de faire croire ensuite que la Majorité des Cinq-Cetrts | a tout adopté, tout ratifié, tout décrété. — Vers les fr'heur^F^
on envoie chercher partout les Députés de la Minorité ; on ferme les barrières de Saint-Cloud ; on visite les voitures pour y chercher des complices. Les conspirateurs déploient alors une prodigieuse activité; on convient d'une fable que tous débiteront; tous auront vu des style tt aux Cinq-Cents ; c'est Arèna qui aura levé le poignard sur Bonaparte ; c'est le grenadier Thomé, dont la manche s'est déchirée contre la porte, qui aura paré le coup et sauvé le héros ; on le lui fera croire ; Joséphine le fera venir pour le remercier, l'embrasser, et lui donner une bague de 6,000 francs; on lui décrétera, ainsi qu'au grenadier Poiret, une pension de 600 francs à titre de récompense nationale; on le nommera officier, et on le fera partir, quoiqu'il ait un assez grand intérêt à bien remplir ce rôle. On rédige à la hâte des procès-verbaux, des discours, des rapports, des décrets, des proclamations, des listes de proscription. Puis à 9 heures, les deux Conseils entrent en séance, les Anciens en majorité, les Cinq-Cents au nombre de 25 à 30 seulement sous la présidence de Lucien. — Il fait un discours dans lequel il dénonce l exécrable faction des Démocrates. — Bérenger dénonce les Démagogues, qui ont voulu poignarder Bonaparte et leurs collègues, et propose ce décret, à l'instant adopté :
« Les Cinq-Cents, considérant que le Général Bonaparte, les Généraux et l'armée sous ses ordres, ont sauvé la Majorité du Corps législatif et la République, attaquées par une minorité r/ assassins, décrètent qu'ils ont bien mérité de la Pairie. »
Comment la France et l'Europe ne seraient-elles pas trompées par un pareil décret , publié comme rendu par la Majorité de chacun des deux Conseils?
Chazal propose cet autre décret :
• Art. I". Il n'y a plus de Directoire , et ne sont plus membres de la Représentation nationale, pour leurs excès et leurs attentats surtout dans la séance de ce malin , les individus ci-après (les 61 principaux Démocrates , Jourdan , sauveur de la France à Flcurus , Brigonnet , Prudhon, etc. , non Augereau). — 2 à i. Une Commission executive provisoire, composée de Sieyès, Roger-Ducos , Bonaparte, sous le titre de Consuls , est investie de la plénitude du pouvoir dictatorial.—
5. Le Corps législatif s'ajourne au \" ventôse. — 6 et T. Les Dépotés conservent leur indemnité, et sont invités à accepter des fonctions données par les Consuls (quelle cupidité ! ) — 8, etc. Chaque Conseil nommera une Commission de 25 pour préparer une Constitution , des lois, un Code civil. »
Lucien appuie le projet par un discours dans lequel il affirme que, dans leur caverne du Manège, les Démocrates formaient des projets de Convention, de Comité de Salut public et de carnage. H les appelle des assassins entourés de sicaires et de furies , des caméléons , des vautours , le crime, la bassesse, la tyrannie. Il dit qu'ils voulaient rendre au Peuple le maximum, la famine, les tribunaux révolutionnaires, les échafauds et le bonheur commun. Il les voue à l'exécration des hommes de bien. Et il termine en disant que le temps de Yindulgence et de la faiblesse est passé. — Boulay de la Meurthe et Villetard appuient le décret au nom d'une Commission. — Cabanis et Chabaud font des discours pour l'appuyer aussi... Mais toutes ces pièces peuventêtre rédigéesaprès coup.— Inutile de dire que le décret est adopté par les 25 conspirateurs, qui se nomment membres de la Commission de 25, et par les Anciens. Un discours de Lucien pour la clôture des Cinq-Cents, le serment des 3 Consuls, et une adresse dite du Corps législatif aux Français, qu'on appelle désormais la Grande Nation, dans laquelle on parle aussi des poignards, et dans laquelle on promet la paix, ne terminent pas encore cette déplorable comédie ; car le même soir, à 1 1 heures, Bonaparte fait une proclamation dans laquelle il dit :
« A mon retour a Paris, j'ai trouvé la division partout et l'accord seulement sur cette vérité que la Constitution ne pouvait sauver la liberté... Un plan de régénération générale est concerté... Ce plan demande un examen calme, libre, exempt de tonte influence et de toute crainte. En conséquence , le Conseil des Anciens ordonne la translation à Saint-Cloud (ce n'est donc pas une conspiration jacobine qui nécessite la translation). Les Conseils se rassemblent à Saint-Cloud. Les troupes républicaines garantissent leur sûreté au dehors : mais les assassins établissent la terreur au dedans. Plusieurs Députés des Cinq-Cents , armés de stylets et d'armes à feu font circuler autour
(feux îles menaces de mort... Je me présente aux Ciuq-Cents , seul, sans armes... Les stylets qui menaçaient les Députes sont aussitôt levés sur leur libérateur : 30 assassins se précipitent sur moi et cherchent ma poitrine. Le grenadier Thomé est frappé d'un coup de sty~ ht, dont ses habits sont percés... Les assassins se précipitent autour du Président, les armes à la main, et lui ordonnent de prononcer ma mise hors la loi. Je donne Tordre de l'arracher à leur fureur. Et aussitôt après des grenadiers entrent au pas de charge et font évacuer la salle... Les factieux s'éloignent ; la Majorité rentre librement et délibère... Français , vous reconnaîtrez sans doute à celte conduite le zèle d'un soldat de la liberté, d'un citoyen dévoue' à la République. Les idées conservatrices, tutélaires, libérales, sont rentrées dans leurs droits par la dispersion des factieux qui , pour être devenus les plus odieux des hommes, n'ont pas cessé d'en être les plus méprisables. .
Et tout ce qu'il dit d'important est matériellement faux* VA c'est Bonaparte, un soldat couvert de lauriers, un héi os, un homme de génie, qui se rabasse à de si ignobles mensonges, à de si noires calomnies î Et l'armée, le Peuple, que sa gloire éblouit, dont il a surpris l'admiration et la confiance, pourraient soupçonner Unit d'incroyables faussetés!
Nous ne parlons pas d'une proclamation du Ministre Fouchè, dans laquelle il ment également en disant :
- Une poignée de factieux se sont livrés à une fureur que l'immense Majorité des Conseils a rendue impuissante. Cette Majorité libératrice s'est réunie après la dispersion des factieux. »
i\ous ne parlons pas non plus d'une circulaire du Ministre Camhacêrés, rédigée dans le même sens et adressée à toutes les administrations et à tous les tribunaux. — Enfin, les Consuls publient la mensongère proclamation suivante :
« Français, la Constitution périssait... Les Patriotes se sont entendus (Ainsi les conspirateurs sont les véritables et les seuls patriotes \ ) Tout ce qui pouvait vous nuire a été écarté ; tout ce qui pouvait vous servir, tout ce qui était resté pur dans la Représentation nationale, s'est réuni sous les bannières de la liberté. Français, la République , raffermie et replacée dans l'Europe au rang qu'elle n'aurait jamais dû perdre (Mais ce sont deux des Consuls, Sieyès et Roger-Ducos , qui l'ont fait perdre ! ), verra se réaliser toutes les espérances des citoyens. Prêtez avec nous le serment ( Mais les trois Consuls ont prêté serment à la Constitution de l'an III et viennent de se parjurer! Comment
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respecteraient-ils mieux ce nouveau serment ?) ijue nous fuirons (Vëtiv fidèles à la République , fonuY?c sur Y égalité , la lilmrté et le syslèmo représentatif. »
Les Consuls composent à l'instant leur Ministère : Fouchè, Police; — Cambacèrès (puis Abriai), Justice; — Talleyrand, Extérieur; — La Place (puis Lucien), Intérieur ; — Berthier (puis Carnot ), Guerre ; — Gaudin, Finances , —Forfait , Marine ; — Marct, secrétaire des Consuls.
Inutile de dire que tout est mensonge aussi dans le procèsverbal de la séance des Cinq-cents, rédigé par les conspirateurs , et qu'ils représentent les Députés démocrates comme une minorité , des factieux, des séditieux, des furieux, des forcenés vociférant, des agitateurs, des perturbateurs, des conjurés armés de poignards et de pistolets , des assassins provoquant Yindignation des soldats que les Généraux s'efforcent de calmer et de retenir.
On devine également que les conspirateurs, victorieux et tout-puissants, ne peuvent manquer de corrompre ou d'intimider la presse pour l'empêcher de dire la vérité et pour la déterminer a confirmer tous les mensonges. — La Presse démocrate peu nombreuse , depuis longtemps opprimée , souvent écrasée, contre laquelle le coup d'Ltat est dirigé, et qui se trouve à la discrétion d'une Dictature ennemie, est réduite au silence : ses principaux écrivains, Antonelle et Félix Lepelletier, vont même être proscrits, enlevés, déportés, tandis que toute la presse vénale va se jeter aux genoux du Dictateur.
$ 2. — Cruauté, cupidité, lâcheté, de Sieyè«.
Si l'on écoutait Sieyès, qui voulait déjà le massacre dans l'Orangerie, on traduirait à une Commission militaire 20 des principaux Députés, qui seraient immédiatement fusillés.FX pourquoi? Parce qu'ils défendent la Constitution , parce qu'ils sont fidèles à leur serment et à leur devoir! on n'aurait pas encore vu d'assassinat moins motivé! Mais Bona-
CONStitAT. — 1799.
parte s'oppose; et, rentrant le soir dans sa rue de la Victoire, il raconte à sa Cour qui l'attendait, que Sieyès criait : • Tuez ! tuez! - Et l'un des Généraux ajoute : « Voilà les calotinsl Plus sanguinaires que des soldats ! » — Du reste, Thibeaudeau raconte que le Général B... a offert à Bonaparte d'aller fusiller Us Députés avec 50 hommes qu'il aurait placés en embuscade sur la route!... On peut ajouter que les conspirateurs bourgeois sont plus rusés, plus menteurs , plus résolus et plus décidés à toutes les violences que le malheureux Peuple, môme quand l'oppression et la misère le poussent au désespoir!
Mais le Prêtre sanguinaire n'oublie pas l'argent : c'est la première chose dont il s'occupe à la première séance au Luxembourg. Là se trouve une caisse de 800,000 francs pris sur des fonds secrets, et clandestinement destinés à fournir une indemnité de 100,000 francs à chacun des Directeurs sortants (p. 393). 11 demande ce qu'on en fera. Bonaparte répond qu'elle appartient à Roger-Ducos et à Sieyès, qui prend la plus grosse part. Ce n'est pas encore assez pour Sieyès : les deux autres Consuls demanderont pour lui, et les deux Commissions législatives lui accorderont (30frimaire) comme récompense nationale le domaine de Cosne ( Seineet-Oise) appartenant à l'État. Ce n'est pas encore assez ; au lieu du domaine, il demande sa valeur en argent, et trouve le moyen de se faire donner une somme beaucoup plus forte.
11 y a plus : il voulait se faire Roi sous le titre de Grand Électeur, avec 6 millions de traitement : c'est pour cela qu'il a fait une Constitution nouvelle et une révolution, jouant le repos et le bonheur du pays ; et quand il voit que Bonaparte veut être le maître, il consent lâchement à n'être que son serviteur et son sujet. — Et cet homme accusait Robespierre !
$3. — Journée des dupes.
Sieyès, quelques-uns des conspirateurs et la plupart des Anciens, trompés par les protestations de Bonaparte, croyaient
DÉMOCRATIE CALOMNIEE.
qu'il ne serait que leur bras et leur instrument, tandis qu'il s'est au contraire servi d'eux pour devenir leur maître. Tous ces prétendu sages n'ont été que des aveugles et des niais. Aussi, quand ils voient la vérité, appellent-ils le 18 brumaire la journée des dupes, ce qui laisse à Bonaparte un autre nom. — Les conspirateurs les plus dupes ne le sont guère cependant ; car tous vont se partager toutes les places avec de gros traitements, tous les honneurs et le trésor. Les uns sont déjà membres des deux Commissions législatives de 25 chacune -, les autres seront Commissaires extraordinaires des Consuls dans les départements ; tous seront bientôt Conseillers-d'État, Directeurs-généraux, Sénateurs, Tribuns, Législateurs, Préfets, Procureurs -généraux, Juges, etc. , tandis que tous les Généraux auront des commandements, des postes, de grands emplois et de grandes fortunes, en attendant qu'ils soient Maréchaux de France, Ducs et Princes. C'est la révolution de l'égoïsme et de la cupidité. Ce sont les Démocrates et le Peuple qui seront vraiment dupes de tous ces conspirateurs et de tous ces prétendus modérés qui sont l'armée des fripons.
§4. — Démocratie calomniée.
Nous l'avons vu, toutce que Bonaparte, Lucien etlesconspirateurs ont dit des poignards , des stylets, des pistolets, de la majorité , de la conspiration, est la plus manifeste et la plus incontestable des calomnies. Ces calomnies et les qualifications de brigands, d'assassins, ne sont-elles pas une espèce d'assassinat contre des Députés qui n'ont d'autreanv bition que celle de mourir à leur poste pour rester fidèles à leurs serments? Et comment le Peuple pourrait-il espérer que ses mandataires fussent jamais fidèles à leurs devoirs, si l'Histoire et la Postérité ne flétrissaient pas ici le mensonge et la calomnie ? Nous le dirons donc , avec douleur mais sans hésiter , Lucien et son frère sont, à nos yeux, incontestablement convaincus d'être des menteurs et des calomniateurs. t. iv: 29
Et s'ils sont convaincus de calomnie T ne fciut4l pas en conclure que toutes les accusations des mêmes gens contre les Démocrates, sur d'autres faits moins connus, ne sont pas moinsealomnieuses?TouteslesattequesdeCourtois(p.437), de Lucien (p. 445), de Sieyès (p. 399), de Bonaparte (p. 441) , sont donc autant de faussetés. Les Démocrates peuvent manquer d'union, de discipline, de prudence, même d'habileté, lorsque d'ailleurs leur rôle est bien plus difficile que celui de leurs adversaires, qui ne reconnaissent aucun frein ni dans la Constitution, ni dans les lois, ni dans la morale; mais à eux du moins la consolation d'avoir ledésintércssement, le courage, l'amour du devoir, de la justice, des principes, de l'égalité et du Peuple! A eux l'honneur d'avoir défendu jusqu'au bout la Révolution et la République!
Au premier coup d'oeil , le Peuple lui-même parait ingrat etcoupuble en abandonnant ainsi des Députés qui bravent la mort pour lui ; il parait insensé d'abandonner ses véritables défenseurs : mais, depuis le 9 thermidor, les Thermidoriens et les Députés l'ont tellement opprimé, ou trompé, ou laissé sans défense, qu'il méconnaît les Députés démocrates de l'an vi et de l'an vu, qui veulent enfin se dévouer pour lui. Et, d'ailleurs, que peut-il ce Peuple, dégoûté, destitué, désorganisé, si les Députés ne savent pas le rallier, le réorganiser, le diriger, s'il n'y a pas un Député, pas un Démocrate qui puisse tout rallier et tout diriger?
5 5. — Bonaparte est la plus grande capacité.
Nous pourrions dire que, sans une série de circonstances favorables et fortuites, Bonaparte serait resté inconnu, et que d'autres auraient peut-être montré plusde génie s'ils avaient été favorisés comme lui par la fortune, ou s'ils avaient eu son ambition personnelle, ou s'ils avaient été moins scrupuleux et plus aventureux : mais, nous l'admettons, comme Général, il n'a point d'égal parmi les Généraux ; comme homme d'état, formé paiTcMideet par t rois ans de pratique des grandes