BONAPARTE TROMPE
affaires, il n*a de supérieur ni dans le Directoire, ni dans les Conseils, ni dans aucun des hommes connus; c'est, nous l'admettons encore, un homme de génie, le premier homme par la tête : mais le Diable aurait encore plus de téte et de * génie, sans être digne de reconnaissance et d'adoration; c'est le cœur, c'est l'amour du Peuple, qui peut mériter des autels ; et si Bonaparte ne réunit pas le cœur à la tête , ce sera un grand malheur pour la France et l'Humanité.
Du reste, son éducation à l'Ecole Militaire, sa vie de soldat et de Général, son habitude de commander des masses, d'exiger d'elles une obéissance aveugle , de les considérer comme des machines et des instruments dont il se servait pour lui et non pour eux, son insensibilité à la vue et à Fidée du massacre et du carnage, le rendent très-propre au Despotisme; mais peuvent-elles le rendre propre à la liberté? Est-il possible qu'il ne veuille pas , tout naturellement , mener la Nation comme une armée?
$ 6. — Bonaparte trompe.
Malheureusement, le fait n'est que trop certain, et ce n'est qu'avec la plus profonde douleur qu'on peut se le rappeler, Bonaparte recourt aux moyens des ambitieux les plus vulgaires, au complot, à la ruse, au mensonge, au parjure, à la calomnie, à la plus coupable injustice envers la masse calomniée. Comment le génie peut-il se ravaler à tant de bassesse? Comment l'ambition de gouverner les hommes peut-elle débuter par de pareilles leçons de démoralisa tion,qui ne peuvent que préparer un long avenir d'oppression pour le Peuple? C'est désolant, assurément ; mais n'est-il pas vrai que le héros mériterait le titre de menteur et de trompeur? Et à qui pourra-t-on donner ce titre , si l'on n'a pas le courage de l'appliquer à celui qui donne à tous les usurpateurs l'exemple du mensonge, à celui dont tous les Gouvernements menteurs ne seront que de timides écoliers.
) 7. — Peuple, Armée, Vation , trompés.
Nous ne parlons pas des moyens employés par Lucien, par Sieyès, par les conspirateurs , par les deux Commissions , parla presse ministérielle, pour dénaturer la vérité ; nous ne voulons parler que de Bonaparte : comment le Peuple, l'Àrmée, la Nation, n'auraient-ils pas confiance dans le guerrier que le préjugé des masses considère comme étant la gloire même? Personne ne doute de sa franchise, de sa sincérité, de sa loyauté, de sa grandeur d'âme et de son désintéressement. Chacun croit, d'après ses proclamations et ses discours, que la République n'a pas de défenseur plus dévoué ; tout le monde est convaincu qu'il amènera la paix et le bonheur, en rendant au Peuple ses droits et sa liberté. Qui pourrait penser qu'il n'aspire qu'au trône, à l'empire, au despotisme? Si la Postérité peut dire : quelle crédulité! certainement elle ajoutera : mais quelle tromperie!
§ 8. — Appréciation du 18 brumaire.
• Le <8et le 49 brumaire étaient nécessaires, dit M. Thiers. On pourrait seulement dire que le 20 fut condamnable, et que le héros abusa du service qu'il venait de rendre. -
Mais, d'abord, comment abusa-t-il; si ce n'est parce qu'il confisqua la révolution à son profit personnel contre l'intérêt public? Et alors, quel service a-t-il rendu en opérant une révolution pour en abuser immédiatement? Comment peut-il être condamnable le 20, s'il a rendu service le 19? ou comment a-t-il pu rendre service la veille , s'il a commis le lendemain un crime qui détruisait l'utilité de son ouvrage?
En second lien , non les 18 et 19 n'étaient pas nécessaires. Et pourquoi donc étaient-ils nécessaires? — Masséna ne venait-il pas de sauver la France, tellement que tous les Généraux avaient quitté la frontière pour venir conspirer à Paris? Dès avant, Sieyès, Lucien et les conspirateurs, n'avaient-ils pas refusé de déclarer la Patrie en danger? Et dé-