‹ 17941830Chapitre 94 sur 118 · APPRÉCIATION DU 18 BKUMA1HE · texte numérisé non relu

APPRÉCIATION DU 18 BKUMA1HE

sormais le pays courait-il plus de dangers et même autant qu'il en avait couru depuis huit ans ? etn'avait-on pas maintenant, pour repousser les dangers qui restaient, Bonaparte et une foule de Généraux instruits par la victoire? — Si le Directoire était mal composé, quoiqu'il eût été tout récemment nommé par les conspirateurs des Anciens, quoiqu'il comprît les conspirateurs Sieyès, Roger-Ducoset Barras, et quoique les Anciens et les conspirateurs fussent les vrais coupables de la mauvaise administration , il pouvait être nécessaire d'accuser, de juger, de destituer les Directeurs , surtout Barras et Sieyès, et d'en choisir d'autres plus dignes et plus capables (comme le disait Delphonse (p. 436); il pouvait être nécessaire, si Ton veut, d'appeler Bonaparte au Directoire, ce qui était facile, puisque les deux Conseils et le Directoire luimême y auraient consenti : mais il n'était nullement nécessaire de recourir à la violence. — Quanta la Constitution, si elle était éminemment vicieuse, il pouvait être nécessaire de la réviser et de la corriger ; mais il fallaitobserver les règles exigées par toutes les Assemblées nationales, par toutes les Constitutions, et par Sieyès lui-même ; il fallait suivre les formes prescrites par une Constitution délibérée par la Convention contradictoirement avec Sieyès, acceptée par la Nation . jurée par lés Députés, parles Généraux, par les conspirateurs L'influence de Bonaparte, de Sieyès , des conspirateurs, assez grande pour faire le coup d'État, l'aurait été assez pour obtenir la révision, et pour faire, par cette révision, tout ce qu'on fera par le coup d'État; la nouvelle Constitution sortie delà révision aurait été discutée, délibérée, votée par la Représentation nationale, acceptée par la Nation ; par conséquent le coup d'État n'était nullement nécessaire,

Dira-t-on que, si la Constitution que voulaient Bonaparte, Sieyèset les conspirateurs, avait été discutée régulièrement, elle n'aurait été ni votée par la Représentation nationale ni acceptée par la Nation?... Dans ce cas , le coup d'État était nécessaire pour Bonaparte, pour Sieyès et les conspirateurs, comme un coup d'État était nécessaire aux Contrc-révolution7

naires pour ramener la Restauration mais il n'était nécessaire ni aux Cinq-Cents ni à la Nation.

En recourant à la conspiration, au mensonge, à la tromperie, aux fausses protestations de dévouement, au parjure, à la trahison, à la violence d'un coup d'État militaire , Bonaparte et Sieyès ont recoxxu et proclamé que la Représentation nationale et la Nation n'auraient point voté et accepté leur Constitution, —Or, nous l'avons déjà dit (p. 386) et nous le répétons, de toutes les élections, celles de Tan 7, faites avec calme et dans un esprit de modération après le coup d'État du 22 floréal (p. 380) qui prouvait aux Démocrates combien la sagesse leur était indispensable, étaient, peut-être plus qu'aucune autre élection précédente, l'expression de la volonté générale. La Majorité du Conseil des 500 résultant de ces élections et de celles de l'an 6 , quoique mutilées par le Directoire, était donc , plus qu'aucune autre Assemblée, une véritable Représentation nationale, tandis que la Minorité était le produit des épurations du 1 8 fructidor et du 22 lloréal contre les Royalistes et contre les Démocrates ; et si cette Représentation nationale était démocrate, c'est que la Nation était démocrate elle-même et avait, deux années de suite, manifesté sa volonté démocratique, tandis que l'armée était démocrate et jacobine.

Mais, puisque Bonaparte reconnaissait que la véritable représentation nationale, laNationet l'Armée, repousseraient ce qu'il voulait (un Gouvernement militaire , la Monarchie, F Km pire et le Despotisme) , il devait se résigner et se soumettre respectueusement à la volonté nationale : employer la tromperie et la force pour expulser les Représentants du Peuple, pour déchirer la Constitution, pour imposer sa propre Constitution , pour établir le Consulat d'abord, puis l'Empire, en se faisant Consul et Empereur, c'était violenter et maîtriser la Nation, usurper sa souveraineté, violer à la fois toutes les Constitutions et fouler aux pieds tous les principes proclamés par la Constituante, par la Législative, parla Convention, et même par le Corps législatif depuis 5 ans r prin

APPRÉCIATION DU 18 BftUttURE. ioh

cipes pour lesquels la France avait fait tant de sacrifices ; c'était faire ce qu'avaient tenté Lafayette pour Louis XVI, Dumouriez pour le Duc d'Orléans, Pichegru pour Louis XVIII; c'était mériter tous les reproches adressés par Lucien et ses complices au Directoire, pour avoir mutilé les élections de Tan 6 (p. 392); c'était mettre son opinion et sa volonté au-dessus de celles de toutes nos Assemblées et de tous les les Français ; c'était se proclamer Homme d'une autre «spèce, Génie infaillible, Providence et Dieu.

Mais, qui pouvait donc l'autoriser à prendre ce rôle? Son courage ? Tous les Français en avaient î Son dévouement militaire? Tous tes soldats, tous les Démocrates, se dévouaient comme lui! Ses services à Toulon, en Italie? Des centaines de milliers en avaient rendu, sans lesquels il n'aurait rien pu faire! Jourdan, Masséna, en avaient rendu de plus grands, qu'ils n'avaient pas anéantis ensuite, comme il avaitt lui, anéanti les siens par son ambitieuse expédition d'Égypto. D'ailleurs, n'était-ce pas la France qui l'avait élevé, instruit, nourri ; qui l'avait rendu puissant eu lui confiant ses soldats et ses trésors; qui l'avait fait tout ce qu'il était, et sans laquelle il n'aurait rien été? IS'avait-il pas sollicité comme une faveur son admission à l'école de Brienne, son premier grade de sous-lieutenant, son grade de capitaine à Toulon, son emploi demitrailleur au 13 vendémiaire pour sortir de la misère, et son emploi comme Général en chef de l'armée d'Italie, sollicité par tant d'habiles Généraux? Ne devait-il aucune reconnaissance à la Patrie? Quelques services qu'il eut pu avoir rendus, avait-il fait autre chose que remplir ses engagements, accomplir son devoir,, comme Hoche, Marceau, tant d'autres? N'était-ce même pas sa propre fortune qu'il avait cherchée avant tout (p. 343)? iVétait-ce pas pour lui qu'il avait travaillé plus encore que pour la Patrie?

Etait-ce sa capacité qui l'autorisait à vouloir gouverner la France en Dieu? Mais deux ans d'expérience comme Général en Italie, ses revers en Syrie, pouvaient-ils raisonnablement lui donner la pensée qu'il avait plus de lumières, plus

AbV, cousin t. — 1*Ï99.

d'instruction, plus d'expérience et plus de génie social et politique que tous les Philosophes du 18e siècle, que tous les Législateurs de la Révolution, que la France entière?

Nous concevrions encore que, se considérant comme un Dieu armé de la foudre, inspirant à son armée une confiance aveugle, n'employant que la force, dédaignant l'intrigue et le mensonge, il eût attaqué le Directoire, les deux Conseils, même la Nation, pour conquérir la souveraineté par la victoire (et encore, que de cris alors aurait excités cette usurpation franche et déclarée ! ) : mais qu'un Génie, qu'un Dieu, s'abaisse à tout ce qu'ont d'ignoble le mensonge, la calomnie, la corruption, la trahison!...

Comment osera-t-il se plaindre, s'il trouve partout des représailles et la loi du talion? S'il est critiqué, blâmé, condamné, même calomnié, injurié, outragé?

Que pourra-t-il dire si, quelque jour, après avoir semé la corruption, la perfidie, la trahison, il n'en recueille que des fruitsempoisonnésqui lui donneront la mort? Si on letrompe, si on le trahit, si on le calomnie, si on l'attaque, comme il a trempé, trahi, calomnié, attaqué? Si Fouchè, Talleyrand, Clarke, Augereau, Moreau, Murât, M ar mont, le trahissent, comme il les a provoqués à trahir le Directoire? Si liourmont et les Saxons le trahissent la veille d'une bataille et sur un champ de bataille, comme il a provoqué les Généraux et la Garde du Directoire et des 500 à les trahir sur le champ de bataille du Luxembourg et de Saint-Cloud? Si Georges, Pichegru, Moreau, Aréna, Mallet et d'autres, conspirent contre lui pour le punir de son usurpation, comme il engageait les Anciens et les soldats à le percer de leurs poignards et de leurs baïonnettes, en cas qu'il fût perfide (p. 433)? De quoi pourra-t-il se plaindre, si Ton corrompt sesGénérauxou ses agents comme il a corrompu les Chevaliers de Malte ? Si ses alliés le délaissent comme il a délaissé la Porte? Si l'on viole contre lui des capitulations comme il a violé celle de Jaffa? Si ses Généraux l'abandonnent, quand il aura tout Ouf pour les rendre égoïstes, ambitieux.

APPRÉCIATION di IK uiumviuk.

cupides, quand il aura tué le dévouement et le patriotisme? Si les Démocrates l'accusent éternellement d'avoir destitué et expulsé les Députés de l'an 7 , comme son frère et ses complices accusaient le Directoire d'avoir annulé les élections de Tan 6 (p. 392)? Si on lui reproche ses effroyables revers, comme il reprochait les siens au Directoire? Si la Nation l'abandonne quand, au lieu de la République, de la liberté, de Vègalité, de la paix et du bonheur qu'il lui a pro mis pour la tromper, il ne lui donne que la Monarchie, l'es clavage, une nouvelle Aristocratie avec l'ancienne Noblesse rétablie par lui , 15 ans d'une guerre meurtrière, la depo pulation des campagnes, la ruine du commerce, l'invasion, l'arrivée des Russes à Paris et la Restauration? Ses coin plices, devenus Sénateurs, n'auront-ils pas le droit de prononcer sa déchéance, comme il a chassé les 500, en le déclarant coupable d'avoir violé toutes ses promesses ? Et si les Représentants de 1814 le destituent dans la crainte d'un nouveau 18 brumaire, à qui sera la faute ?

Que ces réflexions sont déchirantes pour nous-mêmes ! Avec quel plaisir nous trouverions la perfection dans Bonaparte ! Ah ! quand un généreux Peuple, toujours entraîné par un aveuglesentimentdeconfiance, de reconnaissance etd'admi- • ration, toujours ébloui par sa gloire militaire ; quand de vieux et bravessoldatsqui voyaienten lui la Patrie, semblent oublier le mal qu'il a fait pour ne se souvenir que des services partiels qu'il a rendus, ce n'est qu'avec une profonde douleur que nous nous sentons forcés de refuser notre encens à l'idole populaire. Mais, nous l'avons déjà dit, à quoi servirait l'histoire, si l'historien cachait la vérité, partageait leserreurs les plus funestes au Peuple, et perdait les plus utile leçons? A qui pourrait-on reprocher le mensonge, la tromperie, l'usurpation et le despotisme, s'ils sont admirés en Bonaparte? Nous avons courageusement attaqué déjà tropde fausses Divinités, pour avoir la lâcheté de reculer ici devant ce que nous croyons un devoir d'écrivain véridique Kt si quelqu'un peut croire que nous nous trompons, on sera forréderecon-

COXSULAT. — 1790.

naît redu moins que notreconv iction est bien irrésistible puisqu'elle nous en traîne à une hardiesse qui peut paraître à d'autresbien téméraire et biendangereuse(l).Eh bien, nous le dirons sans hésiter, le 1 8 brumaire est à nos yeux le plus grand des crimes politiques, le plus déplorable des exemples, et la source de tous les maux qui pèseront sur la France après cette époque. Du reste, si la Nation veut qu'un nouveau conquérant puisse venir un jour, à la tête d'une nouvellearmée etle sabre à la main, détruire toute Représentation nationale en expulsant les Représentants comme des bavards, des avocats, des rhéteurs, des idéologues, il faut admirer le 18 brumaire: mais si la France veut que ses Représentants soient respectés, il faut que le 18 brumaire soit à jamais flétri.

Quel bien au contraire aurait fait Bonaparte, quelle gloire il aurait éternellement méritée, s'il s'était mis à la tète de la Démocratie pour la diriger, la discipliner, la perfectionner ; si, restant simple Général, ou l'un des Représentants du Peuple, ou l'un des Directeurs, il s'était borné à donner son avis et à employer son immense influence pour améliorer l'administration, corriger légalement la Consti- 4ution, consolider la République, et terminer le triomphe des principes de la Révolution !

Si du moins après une usurpation si criminelle dans ses moyens et dans l'exécution, le Dictateur n'employait sa Dictature que pour la liberté, pour la dignité et le bonheur du Peuple '. S'il rendait la France heureuse !... Mais il semblera n'avoir que la vulgaire ambition de régner en maître absolu, et d'amener à ses pieds les Rois et les Peuples; il enchaînera la France, la démoralisera, la dépeuplera, la ruinera et perdra la Révolution, sans pou voir faire ce qu'ont fait Robespierre et la Convention , après avoir fait périr infiniment plus d'hommes.

Aussi, tandis que le Peuple trompé, dégoûté des apostasies et des variations des Thermidoriens et de leurs succes-

(0 Celle page était imprimée en épreuve avant l'événement de Boulogne.

Page 1