DÉRISOIRE ACCEPTATION
Ainsi, toute l'Aristocratie, la Bourgeoisie, le Juste-milieu, des Anciens et des 500, les anciens Feuillants, les Girondins, les Thermidoriens, vendent la France à un usurpateur qui, comme le prévoyait Robespierre ( p. 71 ), leur distribue les emplois et le trésor! Et les consciencieux Démocrates, les Jacobins qui ont rendu tant de services, le malheureux Peuple qui a tant versé son sang et à qui Ton a fait tant de vaines promesses, sont repoussés, calomniés, outragés , persécutés, opprimés, accablés d'impôts ! ! ! Voilà comment les imprudences, les témérités, les maladresses, les fautes du Parti populaire, finissent par le livrer en esclave au Parti bourgeois, plus adroit et plus rusé !
jj 13. — Dérisoire acceptation.
La Constitution est enfin soumise à l'acceptation du Peuple et de l'armée : mais comment? 1° En admettant à l'exercice de l'acte le plus important tous ces Français que l'on déclare incapables d'exercer aucun droit électoral ; 2° après que la Constitution est déjà exécutée, quand l'acceptation peut procurer des grâces, quand le refus ne peut qu'attirer des persécutions ;3* sur plus de 50,000 registres ouverts dans toutes les administrations, dans tous les tribunaux, chez tous les Maires, tous les Juges de paix, tous les Notaires, c'est-à-dire chez des fonctionnaires avides de plaire au Premier Consul, et qui pourront employer tous les moyens pour avoir ou faire des signatures, sans aucune réunion préliminaire, sans dis cussion, sans connaissance mêmedesdispositionsdela Constitution, dans les trois jours après son arrivée dans le Canton... Qui peutaftirmer qu'on n'a pas écrit plusieurs fois le même nom ; qu'on n'a pas fait signer des femmes, des enfants, etc.; qu'on n'a pas signé pour des absents et des refu sants; qu'on n'a pasmultiplié les signatures imaginaircs?C'est ensuite Lucien, Ministre de l'intérieur, qui fait le recensement des votes dans ses bureaux, et qui déclare, le 28 pluviôse (18 février), qu'il y a 3,011,107 acceptants, et seulement 1,562 refusants. Mais, en vérité, est-il raisonnable de
CUMULAT. — 1800.
croire sur parole un Ministre et un Consul dont presque toutes les paroles et tous les actes ont été d'audacieux mensonges? Et c'est là ce qu'on appelle une acceptation de la Constitution par le Peuple ! N'est-ce pas encore une insultante dérision? — Plaidez une question quelconque devant rassemblée du Peuple entier, riches et pauvres, éclairés et ignorants; laissez deux bons avocats exposer toutes les rainons pour et contre ; il jugera parfaitement bien, parce qu'il a l'intelligence, le bon sens, l'amour de la justice, nécessaires pour bien juger : mais qu'un Général victorieux ou qu'un Despote pompeux le divise en innombrables petites fractions, lui donne des spectacles et des fêtes, lui distribue de l'argent, le Halte, lui parle tout seul, empêche toute discussion et tout examen, le trompe, et lance au milieu de lui une armée de compères qui le trompent aussi et l'entraînent par leur exemple, il obtiendra de lui, par acclamations, les décisions les plus injustes, les plus déraisonnables et les plus contraires aux intérêts de ce Peuple lui-même. 11 n'y a pas de Constitution, si avilissante qu'elle soit, qui ne puisse être acceptée de cette manière. Caligula , nommant son cheval Consul, aurait obtenu des millions de signatures.— jXous le disons donc hardiment, cette acceptation que Bonaparte invoque avec tant de confiance n'est qu'une odieuse jonglerie. Nous ne voyons là ni véritable acceptation ni même véritable Constitution.
IVous concev rions que Bonaparte eût pris franchement la Dictature pour un temps, en donnant ensuite la liberté... Mais tromper ainsi, mentir, escamoter, démoraliser!... Peut-être n'aurait -il pu obtenir la Dictature formelle... Mais alors pourquoi la surprendre en trompant!...
Il faut l'avouer, cependant, le Peuple et l'Armée, ignorants, éblouis, trompés, désorganisés, dégoûtés ( et c'est la faute des Thermidoriens et du Directoire), ne voient que Bonaparte et tolèrent tout par confiance en lui.
Enlin, le voilà réellement Dictateur et Despote; le voilà qui va disposer en maître de tous les Généraux, de tous les
SYSTÈME d'ÉGOÏSME ET DE CORRUPTION. 4ti9
soldats, de toute la richesse , de toute la puissance de la France ; le voilà plus libre dans ses mouvements que le Directoire, que la Convention, que le Comité de Salut public ; le voilà plus puissant qu'aucun homme sur la terre : nous verrons l'usage qu'il va faire de sa longue dictature !
§ 14. — Système de ruse et de mensonge.
Remarquons-le bien, ce n'est pas seulement sur le sabre et les baïonnettes que Bonaparte fonde son usurpation : dès le début, il adopte, pour gagner les soldats comme le Peuple, un système de tromperie que nous verrons appliqué pendant tout le cours du Consulat, de l'Empire et des Cent- Jours. Bonaparte ne réussira qu'en prodiguant les promesses et les protestations et en les violant après le suc. ès : personne ne parlera plus que lui de République, de liberté, d'égalité, de Souveraineté du Peuple, de gouvernement représentatif, d'honneur, de morale, de paix ; et personne ne les respectera moins que lui. 11 semble qu'il ait changé la signification de tous les mots, en sorte que la France et lui ne parlent plus la même langue. Pour lui, République c'est Monarchie, égalité c'est privilège, liberté c'est servitude, paix c'est guerre, morale c'est immoralité, respecter le Peuple c'est se moquer de lui, conserver c'est détruire. Toutes les lois seront rusées, jésuites, tartuffes; les bulletins seront menteurs ; on ira jusqu'à falsifier ou fabr iquer des lois.
§ 15. — Système d'égoïsme et de corruption.
De 1789 au 9 thermidor, la France ne professe que les principes de justice, d'équité, de morale, d'intérêt public, de désintéressement, de dévouement à la Patrie, de fraternité entre les Peuples comme entre les citoyens : ce sont surtout les principes de Robespierre et des Jacobins, si dénaturés par la calomnie. Bonaparte, au contraire, réduit à recourir à tous les moyens pour satisfaire son ambition personnelle, exploite et appelle à lui toutes les passions cupides, vaniteuses, or-
gueilleuses, basses, qui sacrifient la masse à l'individu ; il appelle tous les ambitieux et les traîtres , en leur promettant la fortune, le pouvoir et les honneurs, s'ils veulentl'aider a prendre la première place. Nous l'avons vu abandonner à Sieyès 800,000 fr. et un riche domaine; donner des places et de gros traitements à tous ses complices ; en offrir à tous ceux qui voudront trahir pour lui. Nous le verrons donner des millions à tous ses frères, à tous ses Maréchaux, à ses Ministres, jusqu'à 40,000 millions, dit-on, à son favori Berthier ; tolérer les concussions de Talleyrand, les vols de
Fouché, l'affreux pillage de ses Généraux, etc.
§ 16. — Système d'adulation et de flatterie.
D'un côté, Bonaparte flattera les Grands Corps de l'État en appellant sagesse et patriotisme leur servile dévouement à sa personne et à leur intérêt ; il flattera le Peuple en l'appelant la Grande Nation, et les soldats en les appelants ses camarades, les vrais patriotes, la Grande armée. — D'un autre côté, tous les grands corps, tous les fonctionnaires, intéressés à le rehausser pour excuser leur servilité ou pour obtenir ses faveurs, épuiseront toutes les formules de l'adulation ; l'appelleront un héros , un homme extraordinaire, un grand homme, le sauveur, le bienfaiteur, la Providence du pays, l'image de la Divinité; vanteront sa sagesse, son génie ; ne parleront que $ admiration , de reconnaissance et d'amour. Et il voudra ces flagorneries !
Ç 17. — Esclavage de la Presse.
La Constitution ne contenant aucune Déclaration des droits, aucune garantie pour la presse, Bonaparte ne demande pas même une loi sur les journaux: c'est par un simple Arrêté consulaire (du 27 nivôse) qu'il Supprime une foule de journaux, tous ceux qui lui déplaisent , n'en conserve que 13 (parmi lesquels on remarque le Journal de Paris, le Journal des Débats, la Gazette de France, le Journal des