PREMIÈRE SESSION LÉGISLATIVE
Hommes libres), et menace ces journaux conservé de les supprimer aussitôt qu'ils contiendront des invectives contre le Gouvernement ou des articles contraires au respect du au pacte social, c'est-à-dire de les supprimer s'ils se permettent la moindre opposition. La presse parlera donc pour Bonaparte, sans qu'aucun journal puisse parler contre. Cest le Despotisme !
§ 18. — Première Session législative : Préfets.
Le Conseil-d'État, c'est-à-dire Bonaparte, rédige des lois pour une nouvelle organisation administrative et judiciaire. — Les Administrations municipales et départementales, élues par le Peuple, sont remplacées par des Maires, des sous- Préfets et des Préfets (comme le demandait Louis XVIU, p. 337), un Préfet de police à Paris, avec des Conseils de Municipalité et de Préfecture , et des Conseils-généraux d'arrondissement et de déparlement. Tous sont élus par le Premier Consul, le représentent et ne dépendent que de lui. — C'est lui qui administre les communes, les arrondissements, les départements, toute la France ; c'est lui qui juge, par les Conseils de Préfecture et par le Conseil-d'État , toutes les contestations entre lui et des particuliers , c'est-à-dire qu'il est juge dans sa propre cause. C'est vraiment le Despotisme administratif.— Une autre loi remplace aussi les Tribunaux composés déjuges élus par le Peuple, par des Tribunaux d'arrondissement, un tribunal criminel dans chaque département, et 29 Tribunaux d'appel, dont tous les membres sont nommés par le Premier Consul, qui nomme même les avoués, ou procureurs de l'ancien régime, supprimés par la Consti tuante et rétablis par un commencement de Restauration monarchique. C'est presque le Despotisme judiciaire. — Et que de milliers de places lucratives à la nomination de Bonaparte, Préfets, sous-Préfets, Maires, Conseillers, Juges, Commissaires du Gouvernement! Quelle immense clientelle payée pour le servir, le prôner, le défendre!
Le Corps législatif muet adopte tout. Le Tribunat ne ren-
ferme qu'une timide opposition, dont l'esprit despote de Bonaparte a la faiblesse de s'irriter à tel point qu'il médite la destructions des Tribuns. — En attendant, la première session est close le 9 germinal.
§ 19. — Batailla de Mares go.
Cependant la guerre continue ; les Autrichiens pressent le siège de Gènes où s'est enfermé Massèna , et se proposent de tenter ensuite l'invasion du Midi. Dès le 17 ventôse, dans une prockmation,Bonaparteannoncelaguerrepourconquérir la paix, et cherche à exciter l'enthousiasme de l'armée. Toute la conscription est mise à sa disposition. 11 nomme son Ministre de la guerre Berlkier Général en chef de l'armée d'Italie, appelle Carnot pour le remplacer comme Ministre, et nomme Moreau Général de l'armée d'Allemagne. H forme une armée de réserve de 60,000 hommes, à Dijon, dont il prendra le commandement; et tandis qu'il fait beaucoup de bruit du camp de Dijon, il rassemble secrètement 35,000 hommes près de Genève. Puis le 16 floréal (C mai), il quitte brusquement Paris, passe des revues à Dijon, en repart subitement, fait partir le camp de Genève qui traverse le Grand Sainl-Bernard, et frappe Mêlas et les Autrichiens d'étonnement et d'effroi , quand il leur apprend qu'il est en Italie sans que le fort de Bard ait pu l'arrêter. Bientôt, aidé par Lannes, Murât, Moncey9Suchet, Victor, Desaix, Saini^Cyr, par l'élite de l'armée et par les grenadiers de la Garde consulaire, il prend Ivrée, Chivasso, Verceil, Pavie, Milan. Malheureusement Masséna (en qui Bonaparte redoute un rival de^loire), presse par la famine, est forcée de capituler à Gènes ( 1 6 prairial) à la condition de rentrer en France, ce qui rend libres Mêlas et l'armée de siège. Cest en vain que Lannes, vainqueur à Monlebtilo, aura tué 3,000 Autrichiens et en aura pris 6,000, si Mêlas, accourant à Marengo avec des forces supérieures, remporte une victoire qui sera décisive. Cest le "2ii prairial que se livre la bataille. A trois
BAtAllLL de marexgo.
heures, Bonaparte a quatre fois attaqué et quatre fois été repoussé; l'armée française est en fuite; et Mêlas est si convaincu que la victoire est décidée pour lui qu'il se retire de sa personne à Alexandrie, en laissant à l'un de ses généraux le soin d'achever son ennemi. Mais, à cinq heures, Desaix, porté sur le derrière, arrête et rallie les fuyards et marche en avant. C'est en vain qu'il tombe au premier feu, percé d'une balle au cœur; Bonaparte électrise les soldats; l'attaque est générale; et, après des prodiges de valeur, la victoire couronne la bravoure française : 16 drapeaux, 40 canons, 6 à 8,000 prisonniers outre 6,000 tués, une suspension d'armes demandée le lendemain matin par Mêlas, une convention signée le même jour à Alexandrie pour l'évacuation de l'Italie jusqu'au Mincio, enfin le rétablissement des Républiques Cisalpine et Ligurienne, sont les fruits de cette célèbre victoire de Marengo ; et Bonaparte, qui rédige luimême ses bulletins, termine celui-ci par cette phrase électrisante : « J'espère que le Peuple français sera content de - son armée. »
On se figure aisément la joie, l'admiration, la reconnaissance... Quand, quelques jours après, il repasse à Lyon, à Dijon, avec un nombreux État-major et les majestueux débris des magnifiques grenadiers de sa Garde portant leurs habits et leurs drapeaux criblés de balles, toute la population se précipite pour le voir et le saluer de ses acclamations.
Ah! qu'il ne travaille que pour la Nation, qu'il rende la France libre et heureuse, et la véritable gloire ne lui manquera pas! Mais s'il ne travaille que pour lui... s'il abuse de l'enthousiasme populaire...
Pendant ce temps, Moreau à la tête de 100,000 hommes, a passé le Rhin à Strasbourg, à Bàle, à Constance. Il a gagné plusieurs batailles sur les Autrichiens; il a pris Augsbourg et Munich; il menace Inspruck et Vienne, lorsque la convention d'Alexandrie vient arrêter sa marche victorieuse. Mais, quels que soient ses talents et ses succès, ils excitent
infiniment moins d'enthousiasme que ceux de Bonaparte, soit que personne ne travaille à les vanter, soit que Bonaparte et ses amis fassent des efforts pour étouffer toute renommée qui n'est pas la sienne. On accuse même alors Bonaparte d'avoir, comme à Campo-Formio, sacrifié l'intérêt de la France à son ambition, en se hâtant de signer la convention d'Alexandrie pour enlever à Moreau la gloire d'entrer à Vienne, et pour éviter en Allemagne des révolutions politiques qui dérangeraient son ambitieux projet de se faire Empereur.
De retour à Paris, le 13 messidor, toutes les Autorités sont presque à ses pieds. D'un côté, un congrès à Lunéville pour traiter de la paix entre la France, l'Autriche et l'Angleterre; d'un autre côté, la soumission de la Vendée et de la Bretagne, augmentent la joie nationale ; des fêtes brillantes, à la Concorde, pour le 14 juillet, pour la fondation de la République au 21 septembre 1792, un grand banquet dans lequel le rusé Bonaparte porte un toast au Peuple Français notre Souverain, exaltent tellement la confiance et l'admiration populaires que la puissance morale du Premier Consul paraît désormais inébranlable.
Ç 20. — Conspirations royalistes et républicaines.
Les Royalistes ont d'abord espéré qué Bonaparte voudrait rétablir les Bourbons ; Hyde de Neuville et Dandignè le lui ont même proposé. Louis XV11I lui a écrit également deux lettres apportées, l'une par le marquis de Clcrmonl-Gallandc, l'autre par l'abbé de Montesquiou. Mais quand ils n'ont plus d'espoir en lui, ces Royalistes, qui n'ont jamais reculé devant aucun moyen, qui ont fait assassiner Michel Lepelletier et Marat, qui ont tenté d'assassiner Collotd'Herbois et Robespierre, qui ont voulu massacrer la Convention, le Directoire et les Conseils, ne peuvent pas reculer devant l'assassinat de Bonaparte,qui leur paraît bien plus redoutable en restaurant la Monarchie à son profit. Ils recommencent donc leur conspiration avec l'or des 'Anglais, et
projettent d'abord de livrer Brest à ceux-ci , comme il leur ont livré Toulon : et bientôt désespérant de réussir, ils préparent un mouvement anglais à Bordeaux, et décident l'assassinat de Bonaparte à Paris: maisFouché découvre lecomplot, fait arrêter un émissaire (Duperron) arrivant de Londres, saisit beaucoup de papiers : et publie la conspiration anglaise, tandis qu'Hydede Neuville parvient à s'échapper.
D'autres tentatives contre Bonaparte, soit sur la route de sa maison de campagne, soit dans les rues, soit à l'Opéra, soit en s'introduisant aux Tuileries par un souterrain, seront encore l'ouvrage des Royalistes.
D'un autre côté, on a vu quelle guerre à mort Bonaparte a déclarée aux Démocrates, et l'on conçoit quelle guerre à mort les Démocrates doivent nécessairement lui déclarer, a lui qu'ils considèrent comme un usurpateur, un despote, un tyran, d'autant plus dangereux qu'il est plus habile et plus glorieux aux yeux d'un peuple ignorant et crédule! Ils se rappellent que Lucien et Bonaparte invoquaient une loi qui met hors la loi quiconque attenterait à la Représentation nationale (p. 392 et 403) ; que Lucien a exhorté à poignarder tout Dictateur (p. 402); et que Bonaparte a provoque les Députés et les soldats à le frapper de leurs poignards et de leurs baïonnettes s'il était perfide (p. 435). Ils ont d'abord projeté, pendant qu'il était en Italie, un mouvement à Paris que Fouché a découvert et déjoué. Puis la police a dénonce deux complots, le 27 fructidor et le 11 vendémiaire. Puis il parait que Démerville, ancien secrétaire de Barrère; Ceraccki, célèbre sculpteur romain ; Topino-Lebrun, peintre distingué, ex-membre des Cinq-Cents ; Arena, Corse, ex-membre des Cinq-Cents, ex-Colonel de gendarmerie, frère du Député déporté ; et Diana, jeune Romain; complotent de le poignarder à l'Opéra. On prétend que, Démervilîe ayant engagé Barrère à ne pas aller à l'Opéra, celui-ci, devinant un complot, court en prévenir la police. D'un autre côte, le Afemorial de Sainte-Hélène affirme que la conspiration est de-
COXSL'LAT. — I80U.
noncée pat* un complice qui voulait bien qu'on destituât Bonaparte , mais qui ne voulait pas qu'on le tuât. Bourrienne affirme qu7/«rre/, chef de bataillon destitué, ami et complice de Ceracchi et d'Aréna, les trahit et les dénonce pour avoir de remploi ; qu'on lui donne de l'argent pour fournir aux conspirateurs le moyen de poursuivre leur projet; qu'il les pousse et les fait arrêter ; et que, pour récompense, Bonaparte le nomme Gouverneur de Vincennes. Récompenser ainsi l'infâme provocation et la trahison!...
Quoi qu'il en soit, les quatre premiers sont arrêtés à l'Opéra ( 1 8 vendémiaire) accusés d'avoir voulu assassiner Bonaparte, condamnés à mort et exécutés tous ensemble. Exécuter des hommes qu'on a fait provoquer, et qui n'ont rien accompli.'... Les Démocrates plaignent en secret les victimes et prétendent que l'infâme Fouché les a provoquées pour les perdre : mais le Peuple, toujours plus séduit, plus prévenu, plus aveuglé, ne s'en intéresse que plus à Bonaparte, et commence à prendre en haine les Démocrates, calomniés par toute la presse Bonapartiste, sans avoir aucun journal pour repousser la calomnie et faire connaître la vérité.
Pendant ce temps , Georges Cadoudal , chef de Chouans (p. 263), retiré à Londres, arrête, avec le Cabinet anglais et Hyde de Neuville, un nouveau projet d'assassinat, et vient à Paris avec une bande de chouans pour l'exécuter. Il veut d'abord tuer Bonaparte dans sa loge à l'Opéra avec une carabine à vent; puis il adopte une machine infernale, composée de deux tonneaux d'artifice, l'un grand, l'autre petit, qu'on placera dans une charrette traînée par un cheval, qu'on conduira dans la petite rue Nicaise près le Carrousel, où l'on sait que le Premier Consul doit passer en voit ure pour aller à TOpéra,qui barrera ou accrochera sa voiture ,et,faisantalorsexplosion, enlèvera ou exterminera Bonaparte. L'artifice, la charrette, le cheval, sont achetés avec les guinées de l'Angleterre. Fouché, qui voit beaucoup de chouans à Paris, et qui soupçonne de mauvais desseins, corrompt des Vendéens amnistiés
pourlesleurenvoyer,obtenirleur confiance et les trahir: mais Georges , aussi rusé que lui , corrompt ces mouchards et d'autres, et trompe Fouché en lui faisant faire de faux rapports. Enfin le3 nivôse, à huit heures, la charrette est placée ; Bonaparte arrive ; et si Cambon et Saint-Régent qui , déguisés en blouses bleues , doivent diriger le cheval et mettre le feu, ont fait le sacrifice de leur propre vie, Bonaparte va sauter en l'air : mais, soit que Saint-Régent et Cambon soient préoccupés de leur salut personnel , soit que la charrette soit éloignée par des Gardes consulaires; soit que le cocher ait une adresse inattendue pour éviter la charrette en lançant rapidement ses chevaux, l'explosion n'a lieu que quelques secondes après le passage; les glaces de la voiture sont brisées, 46 maisons voisines sont abîmées, 7 personnes sont tuées, 25 sont blessées; Saint-Régent lui-même, presque mourant, ne peut que difficilement s'échapper dans la bagarre ; mais Bonaparte échappe comme par miracle.
On conçoit la colère de Bonaparte, comme la haine de ses ennemis ; et, s'il faut punir les vrais coupables, ceux-ci ne pourront ni s'étonner ni se plaindre. — Mais cette machine infernale est l'œuvre des Royalistes, du parti de Louis XVIII, du parti soudoyé par l'or du Cabinet anglais... Et cependant, c'est en vain que Fouché ex prime cet te opinionàBonaparte; sa maladresse à n'avoir pas prévenu l'explosion, et son habitude d'imputer tous les complots aux Républicains, persuadent à Bonaparte que c'est un coup des Jacobins.
« On ne me fera pas prendre le change, dit-il : il n'y a là-dedans ni Nobles, ni Chouans, ni Prêtres. Ce sont des septembriseurs, des scélérats couverts de crimes, qui sont en conspiration permanente, en révolte ouverte, en bataillon carré contre tous les Gouvernements qui se sont succédé ; ce sont des artisans, des peintres, etc., qui ont Fimagination ardente, un peu plus destruction que le Peuple, qui vivent avec le Peuple et exercent de l'influence sur lui : ce sont des instruments de Versailles, de septembre, du 31 mai , de prairial , de Grenelle, des attentats contre tous les Chefs des Gouvernements. »
Bonaparte se trompe, ou plutôt il sait bien que les Républicains sont innocents; mais il veut profiter de l'occasion pour se débarrasser de ses ennemis.
COVSULAT. — (800.
« II faut, s'écrie-t-il, une vengeance rapide comme la foudre , il faut du sang; il faut fusiller autant de coupables qu'il y a eu de victimes, 13 ou 20, en déporter 300, et profiter de cette circonstance pour en purger la République. Cet attentat est l'ouvrage d'une band-j de scélérats, de Septembriseurs... Ce grand exemple ost nécessaire pour rattacher la classe intermédiaire à la République... Il est impossible de l'espérer tant que cette classe se verra menacée par 200 loups enragés qui n'attendent que le moment de se jeter sur leur proie... Les métaphysiciens sont une sorte d'hommes à qui nous devons tous nos maux... Il faut se défaire des scélérats en les jugeant par accumulation de crimes... Je suis tellement convaincu de la nécessité de faire un grand exemple que je suis prêt à faire comparaître devant moi les scélérats, à les interroger, à les juger, à signer leur condamnation... Il s'agit ici de l'ordre social, de la morale publique et de la gloire nationale. •
Et tout cela contre des innocents, contre des métaphysiciens! Peut-on voir plus de fureur, plus de vengeance, plus de cruauté, plus de tyrannie?... Et il accuse la Terreur!...
Quoique le lâche Fouché sache bien que les Démocrates ne sont pas les coupables, il en arrête un grand nombre pour plaire à son maître, et accuse l'inhabilemécanicien Chevallier d'être Fauteur de la machine, quoiqu'il soit en prison depuis longtemps. H le livre à une commission militaire qui le fait guillotiner. Puis, il fait un rapport dans lequel il représente les Républicains comme des anarchistes , des enragés , tous capables d'aiguiser et de prendre le poignard , et les accuse de toutes les tentatives d'assassinat qui ont eu lieu. Il demande un acte de haute police extraordinaire contre 130 des Chefs démocrates dont il a fait la liste.
Puis, le 1 1 nivôse, Bonaparte apporte lui-même ce rapport à son Conseil-d'État et demande la déportation.— Son servile Conseil considère la classe des Républicains comme une ligue de brigands, et déclare que le salut de la Constitution exige la déportation des chefs de cette classe par un simple arrêté de Bonaparte.— fit, le 14, un arrêté signé de lui seul met en surveillance spéciale hors du territoire Européen , ce qui jésuitiquement veut dire déporte, 130 des Démocrates les plus influents, parmi lesquels on remarque Félix Lepelletier, le Général Rossignol, dont plusieurs sont perfide -
ment désignés comme Septembriseurs. — Ainsi , ce Bonaparte, qui rappelle les déportés royalistes de fructidor, qui rappellera bientôt les Émigrés , qui favorise les Prêtres, déporte arbitrairement les 130 principaux Démocrates pour déporter la Démocratie en leur personne. Vit-on jamais plus d arbitraire et plus de tyrannie? On devine la terreur dans Paris, et les imprécations des Républicains! Mais les journaux gardent le silence sur cet acte ty rannique,et le Peuple l'ignore.
Et le servile Sénat commence sa carrière de mensonge et de complicité de la tyrannie en déclarant, par un Sénatus- Consulte, que cet arrêté , manifestement violateur de la liberté individuelle et de la Constitution, est une mesure conservatrice de la Constitution.
EtFouché, Bonaparte, le Conseil-d'État, le Sénat, ont la certitude que les Républicains sont étrangers à la machine infernale et à presque toutes les tentatives contre Bonaparte! — Fouché prépare un nouveau rapport dans lequel ildéclare :
« Qu'il s'est trompé sur les auteurs de la machine infernale, et que les vrais coupables sont des agents de Louis XVIII et du Cabinet anglais, Georges, Saint- Régent, Carbon, Nijde, etc., etc. ; que Saint- Régent et Carbon sont arrêtés, et que le dernier a tout révélé dans l'espoir d'obtenir sa grâce. •
Bonaparte n'en veut pas moins que l'arrêté de déportation soit exécuté contre les 130 innocents Démocrates: on tient le rapport de Fouché secret ; on fait partir les déportés ; on excite même contre eux, à Nantes, à force de calomnies et d'argent une émeutequi met leurs jours en danger ; etquand le vaisseau les porte dans le tombeau de la Guyannc, on fait connaître à Paris la vérité ; on juge, on condamne, on guillotine Saint-Régent et Cambon , et Ton publie toutes les pièces de la conspiration de la machine infernale. Mais on conçoit la haine de tout ce qui reste de Démocrates contre un usurpateur capable de tant de tyrannie, tandis que, d'un autre côté , le Peuple, trompé par les journaux ministériels , et les Autorités Bonapartistes, intéressées à soutenir le Chef qui leur livre tout, crient plus fort que jamais Vive Bona-
480 cossulat. — 1800.
parte! Toutes ces conspirations ne font qu'augmenter sa puissance et son audace.
J 21. - Nouvelles institutions despotique*.
La seconde session législative s'ouvre le 1er frimaire an 9 (22 novembre 1800). Bonaparte fait faire, par un desesConseillers-d'Êtat, un rapport sur la situation de la République comparée aux années précédentes, dans lequel , en parlant sans contrôle et en exagérant , il lui est facile de faire son éloge... Puis pour favoriser les banquiers tous partisans de la Monarchie, qui ont déjà fait considérablement hausser la rente, il leur accorde le rétablissement de toutes sortes de privilèges abolis par la Constituante, la création de la Banque de France, une Bourse de commerce, des Agents de change, une Caisse d'amortissement, des Receveurs-généraux. Puis il fait ratifier des dépenses arbitraires, notamment celle pour la reconstruction de la place Bellecourt, à Lvon, illégalement ordonnée par lui pour se populariser. Il présente un budget illusoire, sans détail et sans chiffre ; des Tribunaux spéciaux , qui violent la Constitution et qui ne sont que des Commissions despotiques ; un nouveau Code de procédure criminelle mille fois moins libéral que celui de la Constituante, et qui détruit la liberté individuelle en la mettanlàla disposition de Bonaparte, de ses Ministres, de ses Préfets, de ses Juges d'instruction, de sa police, de ses gendarmes.—Une Majorité cupide, lâche et servile, accepte tout. Cependant, quoique tout soit organisé pour la servitude, une Minorité ou une Opposition commence à se former partout, surtout au Tribunat, où la loi des Tribunaux spéciaux n'est adoptée que par 49 contre 41 , après une vive discussion. Mais Bonaparte manifeste son mécontentement en faisant attaquer les Tribuns opposants par ses journaux, qui les appellent des métaphyciens , des raisonneurs impitoyables , des sophistes , des bavards possédés de la manie de parler, comme si les journalistes ministériels pouvaient décemment exprimer de pareils reproches !
ÉVACUATION DK l' EGYPTE. 481 § 22. — Faix générale.
Cependant, les conférences de Lunéville ( p. 474 ) étant rompues, la guerre a recommencé ; et Bonaparte a chargé : Augereau, d'envahir l'Allemagne au nord; Moreau, de marcher sur Vienne avec 140,000 hommes; Brune, d'occuper l'Italie septentrionale : et Murât, de soumettre Naples. — Le 3 décembre 1800, Moreau gagne la bataille de Hohenlinden, où l'Autriche perd la moitié de son armée et tout son canon ; il va entrer à Vienne, tandis que les trois autres ar" mées ont également des succès ; et la France pourrait révo lutionner l'Allemagne, l'Autriche et l'Italie, lorsqu'un armistice, signé le 25 décembre, fait reprendre les conférences de Lunéville. La paix sera de nouveau signée dans cette ville, le 9 février 1801, entre l'Autriche et la France.
La paix est également signée, le 28 mars , avec Naples , qui cède l'île d'Elbe, etc. ; le 24 juillet, avec la Bavière; le 29 septembre, avec le Portugal ; le 8 octobre, avec la Russie. Le 9 octobre, des préliminaires sont signés avec la Porte. — Par un traité du 19 mars , l'Espagne a cédé Parme à la France, et la Toscane au prince de Parme, transformé en Roi d'Etrurie; en sorte que Bonaparte commence par faire des Rois au lieu de détruire des Royautés.
Nous verrons des traités avec le Pape et avec l'Angleterre; mais auparavant, voyons l'évacuation de l'Egypte.
§23. — Evacuation de l'Egypte.
On se rappelle que Bonaparte a laissé le commandement de l'armée d'Égypte à Kléber (p. 41 1 ). Celui-ci a conclu un armistice avec les Turcs et négocié l'évacuation : mais les Turcs, excités par les Anglais, ont violé l'armistice, massacré une garnison française, et repris le Caire à l'aide d'une insurrection Égyptienne. Kléber les a écrasés à HéliopoUs , les a exterminés ou rejetés dans le désert, a repris le Caire, et rejeté dans la mer Rouge des troupes Anglaises qui venaient
COYSl'l \T. — 1801.
l'attaquer... Malheureusement, Kléber a succombé sous le poignard d'un Musulman qui s'est dév oué pour affranchir son pays ; Menou, qui le remplace , est loin d'avoir sa capacité ( p. 2G8 ); et bientôt son armée, réduite à 7,000 hommes, est attaquée par 17,000 Anglais qui débarquent à Aboukir, sous le commandement d'Abercrombie, après avoir repris Malte, tandis qu'une autre armée anglaise débarque à Cossu* et qu'une nouvelle armée turque marche sur le Caire. Après une bataille près d'Alexandrie , dans laquelle Abercrombrie est tué et Menou vaincu par une force plus du double, celui-ci signe, le 20 septembre 1801 , une capitulation d'après laquelle les débris de l'armée française seront ramenés en France avec leurs armes et leurs richesses scientifiques , qui leur seront déloyalement enlevées ; car il n'y a de morale ni pour les conquérants ni pour les gouvernants.
$ 24. — Paix d'Amiens avec l' Ançlnerre.
Tandis que l'Angleterre triomphe en Egypte, elle a des revers au Ferrol, en Espagne ; à Porto-Ferrajo, dans l'île d'Elbe, où sa troupe débarquée est prise ou tuée ; à Copenhague, où elle perd beaucoup de monde pour brûler quelques vaisseaux danois et quelques maisons de la ville ; et à Boulogne, où deux fois elle est repoussée avec perte en essayant de brûler la flottille destinée à faire une descente sur ses côtes.-— Mais l'occupation de l'Egypte ayant été le principal obstacle à la paix, l'évacuation de l'Egypte la rend plus facile ; des préliminaires sont signés le 1er octobre ; et la paix sera enfin conclue à Amiens, le 55 mars 1802.
5 25. — Bonaparte se fait féliciter par le Corps législatif.
Nous n'examinerons pas ici si l'intérêt de la Révolution , si les vœux dé la Nation et de l'Armée, n'exigeaient pas que Bonaparte profitât de la victoire pour transformer toute l'Italie en une seule République indépendante, et pour révolutionner P Allemagne ; nous n'examinerons pas si, par ces
BONAPARTE ET LA RÉPUBLIQUE ITALIF.MtE. l8H
traités divers, il ne sacrifie pas la Révolution, la République et la France , à son ambition d'être Empereur. Quoi qu'il en soit à cet égard, les partisans de Bonaparte trompent encore le Peuple en lui présentant comme durable une paix qui ne peut être que momentanée avec les Rois ; et Bonaparte exploite encore la joie et la confiance publiques pour avancer plus rapidement à l'Empire.
La 3e Session législative ayant été retardée à dessein jusqu'au 1er frimaire an 10 ( 21 novembre), on devine quel brillant et pompeux rapport Bonaparte peut faire faire sur ta situation de la République. Puis il fait proposer par le Président du Corps législatif de lui envoyer une députation de 24 membres pour le féliciter sur le succès de ses négociations. — La proposition unanimement acceptée, c'est Grégoire (Député et bientôt Sénateur) qui lui porte la parole en lui disant que les Autorités existent par le Peuple et pour le Peuple. — Et Bonaparte lui répond qu'il veut faire le bienêtre du Peuple français, notre Souverain à tous.
Néanmoins, le Tribunat rejette, à la majorité de 61 voix contre 30, un chapitre du Code civil ; et Bonaparte, irrité de cette opposition , fait encore traiter, dans ses journaux, qui parlent seuls, les opposants de théoriciens et d'idéologues.
5 26. — Bonaparte se fait nommer Président de la République
Italienne.
Bonaparte, qui veut être Empereur et Roi, commence par se faire faire Président de République au lieu de Consul. Poury parvenir, il engage la République Cisalpine à nommer une Consulte législative ou Assemblée Constituante, qui se réunirait à Lyon pour faire une nouvelle Constitution. Il s'y fait inviter (9 octobre), s'y rend, y reçoit des fêtes brillantes dont les journaux entretiennent la France, fait constituer la République sous le nom de République Italienne, fait établir un Président à vie au lieu d'un Directoire ou d'un Consul , se fait offrir la Présidence et l'accepte ( 25 janvier 1 802 ). . . Certainement il est adroit et rusé !
Maintenant qu'il est Président à vie de la République Italienne, il va se faire nommer Consul à vie de la République française : mais auparavant il faut éliminer les opposants.
$ 27. — élimination de* opposants.
Munide ses instructions secrètes, le Sénat préparc secrètement le renouvellement d'un cinquième du Tribunat et du Corps législatif. Inutile de dire que ce sont les opposants qu'on élimine ou qu'on exclut {B. Constant est du nombre), pourles remplacer par des hommes dévoués. — Puis, Bonaparte, sûr de ne plus trouver d'opposition, ajourne et convoque extraordinairement pour le 15 germinal.— Et d'abord il demande la ratification du Concordat avec le Pape.
$ 28. — Concordat de Bonaparte avec le Pape.
Dès le 10 septembre, Bonaparte a signé avec le Pape un Concordat qui supprime les décades et rétablit le dimanche; qui reconnaît le culte catholique comme étant celui des Consuls et de la Majorité des Français; qui rend les églises, etc., au Clergé ; qui donne au Gouvernement la nomination des évèques et archevèqnes et au Pape leur institution canonique ; qui conûe aux évèques la nomination des curés et les séminaires ; en un mot , qui détruit tout ce qu'ont fait la Constituante, la Législative, la Convention , la Révolution et la France.
Mais le Tribunat et le Corps législatif, épurés, ratifient ce Concordat sans la moindre opposition.— La loi est promulguée avec pompe. Dans une proclamation, Bonaparte appelle insensée la politique des Assemblées nationales à l'égard du Clergé ; et quelques jours après, il assiste à une fête religieuse à Notre-Dame, avec toutes les autorités, en présence du Légat du Pape et d'une foule d'archevêques et d'évêques, pour sanctionner le rétablissement du culte catholique. Aussi, désormais, les Prêtres seront un des principaux soutiens du Despotisme.