METZ
Antoine Nicolas, prêtre
25 thermidor an vi — 12 août 1798.
[Né le 22 septembre 1^44 à. Vatimont, village de l'ancienne province des Trois-Evôchcs ; curé de Saint-Baudier, près Metz. Il refusa le serment. Lorsque l'intrus eut été installé militairement dans sa paroisse (juillet 1791), l'abl^é Nicolas se rendit d'abord à Trêves, auprès de son évêque, puis à Rome : il voyagea à pied, en demandant l'aumône. En novembre, il rentra dans son diocèse et commença une vie errante d'apostolat dans les paroisses voisines de Metz, et à Metz même, où plusieurs demeures hospitalières s'offrirent à lui, soit pour le loger, soit pour abriter la célébration des saints mystères. Dénoncé en novembre ^'J^i^-, il fut arrêté le 5 avril 1795, jour de Pâques, vers midi, à lïan-sur-Nied, où il se reposait dans la maison du maire. Ce ne fut pas sans quelque résistance de la part des habitants : l'abbé Nicolas s'employa lui-même à la faire cesser. Il fut écroué à Metz ; il resta en prison jusqu'en avril 1797, où on le mit en liberté. La persécution de fructidor l'obligea de nouveau à se cacher ; dès le 26 (12 septembre 1797), il fut arrêté dans le monastère des sœurs Colettes ; traduit aussitôt devant la commission militaire, elle le condamna d'abord à la déportation (24 septembre). Il reçut un passeport et fut conduit sous escorte au pont de Kehl, sur le Rhin, d'où il s'achemina vers la Suisse et se retira à Fribourg (i3 octobre). Mais le zèle pour les âmes qu'il avait dû abandonner le reprit, et à la lin de novembre il était revenu dans son pays. On le chercha longtemps ; enfin, le 3o juillet 1798, il fut arrêté à Metz, chez un sieur Stef, cordonnier, où il avait pris asile. 11 était en rupture de ban. 11
eut à subir quatre interrogatoires successifs : l'un, à l'hôtel de ville, le 3i juillet ; un deuxième, le même jour, chez le juge de paix de la section ; un troisième, par-devant un directeur du jury; enfin, un quatrième, le 2 août, au département, devant l'administration centrale, qui, par arrêté du i5 thermidor, requit qu'il fût traduit devant la commission militaire. 11 y comparut le 12 août : la commission était présidée ce jour-là par un colonel d'artillerie nommé Léglise. Parmi les nombreux interrogatoires qu'il eut à subir, je reproduis le dernier, qui résume tous les autres i.]
Interrogé sur ses nom, prénoms, lieu de naissance et de résidence :
Je me nomme Antoine Nicolas, curé de Saint-Baudier, né à Vatimont, canton de Herny, département de la Moselle. Depuis la Révolution, je n'ai pas eu d'autre résidence que l'asile que les honnêtes gens voulaient bien me donner.
D. Y en a-t-il beaucoup qui vous aient reçu?
R. Il y en a quantité.
D. Pourriez-vous nommer ces honnêtes gens qui vous ont donné asile ?
R. Oui, mais la Constitution me permet de ne pas le faire, et les commandements de Dieu me le défendent : Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qui te fût fait. Or, ce principe est applicable ici.
D. Aviez-vous connaissance de votre inscription sur la liste des émigrés ?
R. J'en avais connaissance, puisque j'avais obtenu d'en être rayé provisoirement.
I. J'ai emprunté les détails qui précèdent à la Vie de M. Nicolas^ par M. l'abbé François (Metz, 1881, in-8); j'y renvoie le lecteur: il y trouvera nombre de lettres adressées par l'abbé Nicolas à ses paroissiens et à ses amis, et le texte des pièces officielles qui servent de base au récit. La salle où siégeait la commission était située sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui la grande salle de communauté des sœurs de Sainte-Chrétienne, rue de l'Évêché. (Ibid., p. 326.)
D. AYiez-voiis également connaissance de la loi du 19 fructidor an v, qui condamne à la peine de mort les prêtres déportés qui sont rentrés en France ?
R. J'en avais également connaissance, puisque j'en étais porteur et que j'avais déjà été jugé en vertu de cette loi.
D. Sur quelle loi vous fondiez-vous donc pour oser rentrer en France ?
R. Il y a des lois divines, des lois naturelles et des lois humaines. La loi divine m'oblige, comme pasteur, à paître mon troupeau. La loi naturelle me fait chercher du pain là où je sais en trouver. Or, vous m'avez déporté dans un pays où je n'en trouvais point, où même on ne voulait pas me recevoir. Ainsi, rien de si naturel que de rentrer dans mon pays où il y en a. La loi humaine me faisait espérer que les Français ne seraient pas assez barbares pour punir un homme qui n'a jamais eu d'autre intention que de faire le bien.
D. Par quelle porte êtes-vous rentré [à Metz] ?
R. J'ai passé le bac en Chambière, et je suis rentré par la porte de Thionville, avec une hotte et une veste brune.
D. Résidiez-vous continuellement dans la ville?
R. J'allais tantôt à la campagne pour sauver les âmes, tantôt à la ville quand on m'y requérait.
D. Sous quel habit êtes-vous rentré chez le citoyen dans la maison duquel vous avez été pris ?
R. En veste et en bonnet blanc.
D. Qui vous avait apporté votre capote ?
R. C'est bien assez que le fardeau pèse sur moi, sans que je compromette encore d'autres personnes i.
D. Avez-vous baptisé, marié, enterré, dit la messe?
I. Stef fut acquitté; sa lemme prit tout sur elle; elle subit une détention de quatre années, dont elle passa une partie dans un hospice de Metz.
R. J'ai fait tout cela, sinon que je n'ai pas enterré.
D. Combien de fois?
R. Toutes les fois que j'ai pu.
D. Le citoyen chez qui vous avez été arrêté en avait-il connaissance ?
R. Je ne dis ni oui ni non.
D. Mais (observa l'un des juges) cela veut presque dire oui.
R. Ce ne serait pas raisonner juste que de conclure ainsi ; ce que j'en fais a uniquement pour but de mettre un terme à des questions auxquelles je ne puis répondre et d'empêcher qu'on ne prenne mon silence pour une affirmation.
Vie de M. L'abhé Nicolas, p. 32;-33i t .
[On le reconduisit en prison et l'assistance fut congédiée. Après en avoir délibéré à huis clos, la commission, à l'unanimité, le condamna à la peine de mort. Il était trois heures de l'après-midi. On le fusilla le lendemain matin, à six heures. On avait choisi pour lieu de l'exécution l'espace qui s'étendait entre un des anciens fossés de la citadelle et le rempart Serpenoise. La victime était placée exactement à l'angle du jardin de l'évcché qui avoisine la grande voûte Serpenoise. Le corps fut placé dans un cercueil plein de chaux vive et porté au cimetière de Bellecroix. En 1809, Mgr JautYret, évèque de Metz, le ht exhumer et conserva ses restes dans son palais épiscopal. En 1848, un autre évèque de Metz, Mgr Dupont des Loges, fit élever à ses frais, dans l'église de la petite paroisse de Saint-Baudier, un modeste monument qui, écrivait-il, « rappellera aux fidèles les leçons et les exemples du pasteur dont la vie a été si simple et la mort si glorieuse. » Il remit au curé la caisse dont il était dépositaire, et, le 18 octobre 1848, les re-
I. L'abbé Guillon (op. cit., t. IV, p. i4o) reproduit cet interrogatoire à peu cle chose près dans les mêmes termes.
liques de celui qu'on appelait « un martyr » lurent placées solennellement sous une dalle de l'avant-chœur, au pied du monument élevé par l'évèque i.]
Jea.n-Baptiste Maucolin
26 thermidor an vi — i3 août 1798.
c( Curé de Bettlainville ; expulsé de sa cure pour refus de serment, il partit en émigration en 1792. Rentré en France comme M. Nicolas, il fut arrêté et conduit à la même prison.... Il émigra une seconde fois, et rentra de nouveau en 1797. 11 vivait retiré dans une tuilerie, près de sa paroisse, procurant les secours de son ministère aux fidèles des environs, lorsqu'il fut arrêté au mois de juillet 1798. On trouva sur lui différents papiers, parmi lesquels le registre des baptêmes et des mariages qu'il avait faits. Traduit devant le tribunal criminel du département, il fut, à titre d'émigré rentré, condamné à être guillotiné 2. Jugé dans la matinée du i3 août 1798, il fut exécuté le même jour, à trois heures de l'après-midi. Avant de sortir de la prison pour aller à l'échafaud, il reçut la visite de son vieux père et de sa vieille mère, auxquels il demanda leur bénédiction. »
Vie de M. Nicolas, par l'abbé François. Metz, i88r, p. 214. — Abbé Guillon, op. cit., t. IV, p. 4i'
1. Vie de M. Nicolas, et la Tendeur sous le Directoire, p. log-iGa.
2, Il est bien improbable que Tabbé jNIaucolin ait été traduit devant le tribunal criminel. Comme émigré rentré, il était justiciable de la commission militaire, de même que l'abbé Nicolas, et c'est pourquoi nous le faisons figurer ici: mais les documents officiels nous manquent.
35o COMMISSIONS MILITAIRES.