I. André-Daniel
iGHr LA DEPORTATION.
qu'on a pour nous procurer toutes les commodités que notre situation permet.
Ma santé et mon courage se soutiennent parfaitement. Je ne yeux pas que mes enfants viennent i. Qu'ils s'occupent à te contenter, à te faire oublier tes malheurs, à soigner mes affaires ou plutôt les leurs. Qu'ils honorent mon nom et tes tendres soins pour eux par leurs vertus.
Si l'on pouvait éviter de suspendre longtemps les paiements et les remises à faire, ce serait pour moi une grande consolation que de l'apprendre.
J'ai dans le même chariot où je suis Marbois, Tronçon, Murinais, Barthélémy.
La promesse que tu me fais d'avoir du courage m'en donne encore.
Adieu, ma chère et tendre amie ; adieu, mes chers enfants. J'emporte vos images dans mon cœur et tous mes vœux sont pour vous.
Je t'envoie d'Orléans de nouvelles instructions pour mes affaires. Il m'est impossible de les envoyer ce soir.
Il est important, je l'ai écrit hier, de nous procurer des ionds à Rochefort et des recommandations pour y être le mieux possible. Je crains ce séjour à cause des fièvres.
Adieu mille fois.
A.-D. Laffon.
Orléans, 25 fructidor an v, à 8 heures. Nous sommes arrivés ici, ma chère Julie, un peu fati-
1. Un de ses fils vint néanmoins à Rochefort; mais les déportés étaient déjà abord et on lui refusa la faveur de voir et d'embrasser son père. (Barbé-Marbois, Journal d'un déporté non jugé, t. I, ch. iv.)
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gués. Nous y passons la nuit et nous sommes assez bien logés. Nous continuerons demain notre route pour Rochefort. La journée a été fatigante, le tems était mauvais. Hier, on m'a pressé de marcher un peu et cela m'a fait du bien.
Je comptais t'envoyer des instructions sur mes affaires ; mais il est difficile de les donner au milieu du bruit de trente personnes. Je voudrais qu'on m'envoyât une copie de l'état que j'avais dressé ; si j'en ai le tems, je le rectifierai. L'objet le plus embarrassant sont mes inscriptions. J'en ai bien fait une note : mais je ne sais si on l'a trouvée....
Je suis désespéré de ne pas laisser tout en ordre, mais depuis ma législature et la maladie de ma fille chérie, je n'ai pas eu un moment à moi. Au reste, ma correspondance qui est très exacte donnera les éclaircissements nécessaires. Enfin, je te laisse entièrement maîtresse de disposer de tout comme tu l'entendras : prends les conseils de mes amis, fais tout ce que tu pourras pour que mon malheur ne frappe que moi. — Ranime ton courage par ce que tu dois à mes enfants. Je ne pviis plus que faire des vœux pour vous, mais ces vœux seront tous les jours plus animés, tous les jours plus tendres. Que puis-je aimer que vous ! Ma santé se soutient assez bien. J'espère que nous aurons une bonne nuit. — Adieu, ma chère et bien-aimée Julie, adieu. J'embrasse nos enfants, eux et toi seront toujours dans mon cœur.... Adieu.
A.-D. Laffon.
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Blois, 26 fructidor an v.
Nous sommes arrivés ici un peu tard, ma bien-aimée Julie. Ma santé se soutient, c'est tout ce que je te manderai aujourd'hui. J'aurais besoin de te donner beaucoup d'instructions pour la suite de mes affaires : mais il est impossible d'écrire au milieu de trente personnes.
Je crains que nous ne séjournions ici un jour. Les chevaux paraissent fatigués. Je n'aurai sans doute de tes nouvelles qu'à Rochefort, si on nous permet d'en recevoir. Adieu, ma tendre et bonne amie, embrasse mes cinq enfants et dis-leur tous les jours que, dans quelque lieu que je sois, tous mes sentiments, tous mes vœux seront pour toi et pour eux.
A.-D. Laffon.
27, à huit heures
Nous ne séjournons pas.
Nous partons et nous coucherons sans doute à Amboise. J'ai assez bien dormi et ma santé se soutient parfaitement. Adieu, ma chère Julie. J'embrasse encore mes enfants.
Tours, 28 fructidor an v.
Nous sommes arrivés ici, ma bien-aimée, assez de bonne heure. Nous y couchons. Demain nous irons à S^^-Maure. Après-demain à Chatellerault. Ainsi je pense que nous serons le 4® jour comp. au plus tard à
LA DÉPORTATION. l65
Rochefort. Nous n'avons eu aucune, aucune nouvelle de nos familles depuis notre départ, excepté celles que tu m'as données le 2^^ jour et celles que nous a données jyXme Marbois ; tu l'auras vue « sans doute ». Ma santé se soutient toujours : même malgré cela, il m'est impossible de t'envoyer les instructions dont je sens que tu as un extrême besoin pour maintenir l'ordre de mes affaires et pour éviter la ruine de mes mallieureux créanciers. Voilà surtout ce qui m'aflige le plus après l'idée cruelle de quitter tout ce qui m'est cher; mais mon courage et ma conscience me soutiennent. Adieu, ma chère Julie, embrasse tendrement pour moi mes enfants. Puissé-je apprendre un jour qu'ils sont heureux ! Adieu.
A.-D. Laffon.
S'«-Maure, 29 fructidor an v.
Nous couchons ici ce soir, ma chère Julie, nous avons eu une assez bonne journée. Nous sommes bien ici. Demain nous allons à Gliatellerault. Je ne crois pas que nous puissions être à Rochefort avant le i^'' vendémiaire. Ma santé continue à se soutenir. Celle de Marbois et de Rarthélemy, qui menaçait, est bonne à présent.
Nous n'avons aucune nouvelle de Paris. J'attends avec impatience de savoir le parti que tu auras pris pour mes malheureuses affaires. Il faut surtout aider les maisons que la suspension de mes payements pourrait entraîner. Je crains par-dessus tout que mon arrestation ne cause des désagréments que je n'ai pu ni prévoir ni prévenir, mais qui m'affligent cruellement. J'espère que mes amis feront tout ce qui sera possible pour m'éviter ce malheur.
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Adieu, ma chère amie, répète chaque jour à mes enfants combien je les aime, combien je fais de vœux pour leur bonheur ! Adieu mille fois.
A.-D. Laffon.
Chatellerault, 3o fructidor an v.
Nous sommes arrivés ici à deux heures après midi, ma chère Julie, et nous en partirons demain pour Poitiers. Nous n'avons eu des nouvelles de Paris que par les journaux. Je compte toujours que nous serons à Rochefort le dernier jour complémentaire ou le i^^ vendémiaire au plus tard. Ma santé se soutient parfaitement, celle de Marbois chancelle et cela m'inquiète beaucoup. N'en parle pas à sa femme, cela aggraverait ses tourments. Adieu, ma chère et tendre amie, embrasse mille fois mes enfants pour moi.... Adieu.
A.-D. Laffon.
Poitiers, i" complém" an v.
Nous sommes arrivés ici, ma chère Julie, à deux heures. Nous y couchons et demain matin nous partons pour Luzignan. Il est possible que nous soyons le 5^ jour complémentaire à Rochefort. Nous sommes toujours sans aucune nouvelle particulière de Paris. Ma santé se soutient assez bien. Marbois a une inflammation à la langue qui le fait extrêmement soufrir. J'espère cependant que ce ne sera rien. Tous mes autres compagnons d'infortune se soutiennent. J'espère que vous aurez obtenu que nous soyons placés à Rochefort d'une manière
saine en attendant le moment de notre départ, cela est essentiel dans un séjour malsain par lui-même. Nous dormons assez-bien ici, nous avons de l'air et c'est surtout ce qu'il nous faut. Adieu, ma chère amie, tu sais combien j'aimerai toujours et toi et mes enfants.
A.-D. Laffon.
Lusignan, 2« complémentaire an v 1 .
Nous Yoilà à Lusignan, ma chère Julie, nous y couchons et nous y sommes assez bien. Marbois est mieux. Les fatigues de la route lui avaient causé une inflammation qui m'efroyait (sic).
Ma santé et celle de mes autres compagnons se soutiennent assez bien. Nous ne serons à Rochefort que le i^^ vendémiaire. Nous sommes toujours sans aucune nouvelle de tout ce qui nous est cher. Gela est bien long. J'espère que nous en trouverons enfin à Rochefort. J'écrirai de là de nouvelles instructions pour mes affaires. J'y travaille lorsque je puis avoir un coin pour écrire. — Adieu, ma chère et malheureuse amie. Tu sais combien je t'aime, combien j'aime tous mes enfants. Adieu.
A.-D. Laffon.
Saint-Maixant, 3« complém" an v.
Je t'écris tous les soirs, ma chère Julie, c'est ma seule
I. En haut de cette lettre, on lit d'une autre main : Envoyé l'extrait.
l68 LA DÉPORTATION.
consolation. Nous avons fort mal dormi à Lusignan, quoique nous y fussions assez bien. Il y a eu beaucoup de mouvement dans la nuit : mais qui ne nous concernait pas ï. Nous sommes arrivés ici pour dîner. Nous y sommes très bien. Demain nous couchons à Niort, aprèsdemain à Surgères et le 3^ jour à Rochefort. Marbois continue à aller mieux. Nous sommes toujours sans aucune lettre de Paris. En aurons-nous à Rochefort ? Je n'ose me livrer à cet espoir. Il faut que je m'arme de courage pour suporter la privation des jouissances les plus chères à mon cœur. Adieu, ma chère Julie, mes enfants et toi, vous occupez toutes mes pensées, vous êtes l'objet de tous mes vœux. Adieu mille fois.
A.-D. Laffon.
Au citoyen Otard, à Rochefort.
J'ai reçu, mon cher monsieur, les cent louis que vous m'envoyez. Voici une lettre pour ma femme que je vous prie de lui envoyer. Je ne sais encore quelle est notre destination: mais si vous l'appreniez et si nous sommes assez longtemps en rade pour m'anvoyer quelques provisions, vous [me] ferez plaisir, si cela est possible, de m'en faire passer.
Recevez tous mes remerciements et tous mes vœux.
i^^ vendémiaire anvi.
M. Otard.
A.-D. Laffon ^.
1. a propos de la mise en arrestation du général Dutertre. Supra, p. iSa et suivantes.
2. Il quitta la Guyane avec Barbé-Marbois le 21 janvier 1800, rappelé par le même arrêté.
MURINAIS
Le 10 septembre, à Arpajon.
A la citoyenne Murinais, rue de Bondy, n° /^6, Paris i.
Nous dirigons notre marche a petite journée sur Rochefort qui doit être le lieu de l'embarquement, nous ignorons notre destination ultérieure. Vous connoissés mon âge et mes infirmités, mais ce qui minquiette le plus c'est les souffrances que j'ai toujour éprouvé [à] la mer et auxquelles je ne résisteray pas longtemps. Mais patiance, il ne faut pas manquer de courage quand je dois vous en donner, ainsi qu'à tout ce qui m'est cher, et qui s'intéresse à moi, une preuve que Fesperance ne mabandonne pas, Gest que je vous prie de passer ches la citoyenne Lafond-Ladebat pour s'avoir d'elle qu'elle voye elle compte employer pour faire passer des fond à son mari ; si vous pouviés me faire passer une lettre de change ou une lettre de crédit de 5o ou de cent louis, cela me donneroit le tems d'attendre les evenemens éloignés. Je preffererois que vous puissiés vous procurer une lettre de crédit par ce que vous pourries en retirer les fonds, s'il m'était possible de ne pas faire usage du tout. Nous arriverons à
I. L'orthographe de Murinais est très défectueuse ; nous la reproduisons telle quelle.
Rocheforl le 3 vendemiere, ainsi j'espère y trouver de vos nouvelles poste restantes.
Gomme il y a grande apparence que notre destination est pour Gayenne je voudrois que vous écrivissiés a notre ami Bourgon i, pour qu'il me recommande vivement et fortement à ses amis s'il en a conservé quelqu'uns dans cette colonie Mendez luy que j espère de son amitié qu'il mecrira à Rochefort, poste restante.
J'aurois a vous exprimer ma chère amie les sentiments de l'amitié la plus tendre et tous les regrets que j'ai de m'éloigner de vous. Mais il faut être bref et précis et ne parler que d'affaire. J'embrasse nos enfants et la respec-
table grand'maman.
MURINAIS
Le 27 a Orléans, le 3o a Amboise le 3 complémentaire a Gliatellerau, le 5 à Saint-Maixan, le 3 à Rochefort.
A Orléans, le 11 septembre.
A la même.
Notre voyage continue avec tranquilité, et, jusqu'à présent j'en suporte courageusement les fatigues. Je vous ay déjà écrit d'Arpajon pour vous prier d'écrire à notre amis M. de Bourgon de madresser a Rochefort des lettres de recommandations pour ses amis de Gayennes, comme il y a commandé long tems, il est vraisemblable qu'il y a laissé des amis. Gepend[ant] nous ignorons toujours notre
I, Ancien gouverneur de la Guyane, demeurant alors à Angoulème. V. infra^ IV, la lettre qui lui est adressée.
destination ultérieure, et ce n'est que par suposition et par conjecture que nous jettons nos regard sur cette colonie loitaine.
Je vous priois aussi de voir la citoyenne LafFond de ladebat, rue neuve du Luxembourg, pour savoir délie qu'elle moyens elle compte prendre pour faire passer des fond a son mary, et si vous pouvés par la même voye me faire passer 5o ou loo louis. Gela me seroit je crois fort nécessaire. S'il vous étoit possible de me faire passer ce secour par une lettre de crédit cella seroit prefferable parce que cella me donneroit une connissance à Rochefort ou je ne connois personne et ou vraisemblablement nous naurons pas la liberté den faire.
Je vous renouvelle ma chère amie tous les regres que jai de méloigner de vous, et de nos enfans, et de cette bonne et aimable grand mère. Jai cependant toujours l'espérance que quelques refflections de justice rappelleront de malheureuses victimes des circonstances, et qui ne peuvent pas même être soubsonné d'une mauvaise intention.
Il faut vous occuper, ou que Victor ^ soccupe de deux petites loccation a Beauregard, l'une des terres qu'un dés gendres de David avait en l'ocation et que le second desireroit l'autre [terre] de la location quavoit la vielle [vieille] de Grivevy, il ne faudroit donner les deux objets que pour trois ans et a la charge de payer les imposition.
Adieu, je vous embrasse tous de tout mon cœur.
MURINAIS
Donnez moy l'adresse du citoyen Bourgon pour que je I. Victor Dauberjon, son beau-fils.
puisse lui écrire. Nous arriverons à Rocliefort le i®^ vendemiere au lieu du 3.
A Orléans, le 11 septembre.
Je meloigne de vous, Mon aimable amie, mais toutes mes idées m'en rapprochent et m'en rapprocheront jusqu'à la mort. On nous Dirige sur Rochefort ou nous arriveront le i^^ vendemiere j espère que vous m'y donnerez de vos nouvelles postes restantes. Nous ignorons encore notre destination ultérieure, mais quelque éloignée qu'elle soit soyés bien sûre de la contante amité que je vous conserveray pour la vie.
MURINAIS
En suscription : département de la seine
à la citoyenne Trinquant à Bonœuil-sur-Marne, à Bonœuil-sur-Marne,
près Greteil.
a Tours, le 28 fructidor.
Au citoyen Bourgon, ancien gouverneur de Cayenne, à Angoulesme.
Je réclame votre amitié mon cher Bourgon pour obtenir de vous des recomendations et des marques Dinterest pour vos anciens amis de Gayennes. Je suis sans pouvoir deviner pourquoi l'un des malheureux qu'on Dirige svir Rochefort j'ignore qu'elle sera ma destinée ultérieure mais si elle me conduisoit dans un lieu ou vous
avés des amis, faite-moi connoitre pom* mi homme qui ii'abus[cr]a pas des secours qu'il pouroit réclamer. Ma vieillesse et mes infirmités ne me laissent pas lesperance de résister à un voyage outre-mer. Parti de Paris avec peu de moyens, ignorant si les lettres que j'y ay écrite pour qu'il m'en soit aressé à Rochefort y sont parvenue, dans cette incertitude en cas que vous ayez aussi tjuelque amis ou quelque connoissance à Rochefort de vouloir me recommender pour qu'ils puissent me diriger de leurs conseils sur les petites emplettes que je pouray faire. Je connois votre amitié et toute l'envie que vous avés de secourir vos amis. Ainsi j'attends de vos nouvelles à Rochefort poste restante ou par vos amis.
Ma femme a du vous écrire sur le même objet.
Salut et fraternité.
MURINAIS
A Poitiers, le i" joui' complémentaire.
Au citoyen Victor Daiiberjon, rue de Bondy, n° 4^^ à Paris.
J'ai déjà écrit plusieurs fois à votre mère mon cher amis pour lui donner des nouvelles de notre marche et de ma triste existance, je la priois aussi de voir la citoyenne Lafond-Ladebat rue neuve de Luxembourg pour savoir d'elle qu'elle moyens elle a pris pour procurer des fonds a son mari, en la priant de me faire passer par la même voie une lettre de crédit de cinquante ou de cent louis. Gomme j'ignore parfaitement si mes lettres lui sont parvenues, je vous adresse celle-ci pour le même objet et dans la même incertitude. Nous ne somment pas
plus instruits de notre destination ultérieure. Si nous l'apprenons je vous en feray part le plus tôt qu'il me sera possible. Si mon âge et mes infirmités ne metaient pas des obstacles à mon courage, je ne désespérerais pas de vous revoir et de vous embrasser.
Soyés l'organe de mes sentiments d'amitié et de tendresse pour votre mère, pour votre femme et votre respectable grande mère. Dites leurs bien souvent qu'elles réunissent à elles seules tous mes regrets. Occupés-vous sans cesse de leur bonheur, le votre doit y être intimement lié.
MURINAIS
Nous arriverons à Rochefort le dernier jour complémentaire j'espère y recevoir des nouvelles de tout ce qui m'est cher.
J'avois aussi prié votre mère d'écrire au citoyen Bourgon pour me procurer des recommendation. Adieu i.
I. Des seize déportés, ce fut Murinais qui mourut le premier (17 décembre 1797) à Sinnamary ; il était débarqué depuis trente-six jours.
De la Rue
Arpajon, le 23 fructidor an v de l'ère républicaine
A la citoyenne de la Rue, la Jeune, quai de V Égalité, section de la Fraternité, n° 21, à Paris.
Enfin, ma chère amie, notre destination à l'extrémité de la France nous est connue. On nous conduit à Rochefort où nous attendrons notre sort définitif : notre marche est extrêmement lente : à peine faisons-nous sept lieues par jour : nous coucherons successivement à Etampes, Angerville, Arthenay, Orléans, Beaugency, Blois, Amboise. Tours, S^*^-Maur, Ghâtellereau, Lusignan, Saint- Maxan (sic), Niort, Surgère et Rochefort : j'espère que je recevrai de tes nouvelles à chacun de ces endroits : tu dois sentir combien elles sont nécessaires pour soutenir mon courage que l'idée, l'affreuse idée de perdre à jamais tout ce que l'on a de plus cher au monde ébranle quelquefois. Je ne te parle pas du projet de partager mes malheurs : je l'abandonne à ton cœur. Seulement je t'invite à continuer les démarches que tu as commencées pour adoucir la rigueur de mon exil et à me faire parvenir le plus tôt possible mes eff'ets et spécialement tout ce que t'offrira ma bibliothèque sur la médecine, l'agriculture, l'histoire naturelle et la géographie.
Adieu, ma chère amie ; j'ai le cœur si serré que ma
maiii abandonne la plume; je n'ai plus la force que de t'embrasser. Oh ! combien je regrette de n'avoir pas vu hier mon pauvre petit Emile, mon malheureux père ! qu'il est pénible pour moi de ne les avoir pas pressés contre mon sein au dernier moment oà peut-être il m'a été permis de les voir.
De la Rue.
Fais part de ces détails à tes compagnes d'infortune et concertes-toi avec elles sur les moïens de m' expédier ce que tu seras dans le cas de m'envoïer, si elles font de leur côté passer quelque chose à leurs maris.
A la même.
D'après les nouveaux renseignements que nous avons recueillis, il est à présumer, ma chère amie, que notre embarquement suivra de très près notre arrivée à Rochefort, où nous comptons être le 2 vendémiaire au plus tard. Fais donc toutes tes dispositions pour que les objets qui me sont nécessaires et chers me parviennent à temps ; aux ouvrages que je t'ai demandés tu joindras ma traduction du livre anglais qui traite de la chimie, et mes recueils que l'on trouvera dans mon secrétaire à la Charité : tout cela pourrait m' être expédié de ce dernier endroit ; mais il faudrait que ce fût de suite et par une voiture exprès; car autrement tout arriverait peut-être trop tard.
Je te renouvelle l'assurance de mon tendre attachement et de ma vive douleur : j'embrasse tous mes respectables
LA DEPORTAïIOxX. I77
et malheureux parents : mille témoignages de ma reconnaissance à ma sœur, à son mari et à nos amis. Ce 24 fructidor, à Angerville.
De la Rue.
Arpajon, le 23 fructidor an v^ de l'ère républicaine.
Au citoj'en Billalois Boisinoiit, notaire public à la Charitésur-Loire, Nièvre.
[11 le prie de faire passer à son père la procuration qu'il lui a remise.]
Ce 25 fructidor.
Au même.
[Au sujet d'une procuration qu'il veut lui envoyer i.]
I. De la Rue s'évada de Sinnamary avec sept autres déportés, Aubry, Barthélémy, Le Tellier, Pichegru, D'Ossonville, Ramel et Willot, le 27 mai 1^198. — La Terreur sous le Directoire, p. 93-94. On a de de la Rue une Histoire du 18 fructidor, ou Mémoire contenant la vérité sur les divers événements qui se rattachent à cette conjuration. Paris, 1821, 2 vol. in-8.
WiLLOT. — Barthélémy. — Le Tellier. — D'OssonviLLE. — Bourdon (de l'Oise)
Arpajon, ce 23 fructidor la v année.
Au citoyen Moncade, rue du Cherche- Midi, faubourg Germain, n° 2g5, à Paris t.
Nous venons d'apprendre, mon cher Moncade, que notre destination est pour Rocheffort, où nous arriverons le 3 vendémiaire. Nous marchons à petites journées avec une nombreuse escorte ; les ordres du gouvernement sont probablement de nous faire traiter avec égard, en veillant à notre sûreté, et les officiers supérieurs qui nous conduisent les exécutent ponctuellement. Nous irons demain coucher à Étampes, etc. Écris-moi à Tours, poste restante, à notre passage. Nous ignorons encore le lieu de notre déportation. C'est à Rocheffort qu'il faut m'adresser du linge, mes chemises neuves, des habits, etc. ; tu en rempliras une malle qie ta t'entendras avec Léon pour me faire parvenir sûrement. Tu remettras le reste de mes effets à ma mère. Quant à l'argent que tu auras recouvré, soit de ce qui m'est dû, soit de ce dont tu te seras défait, tu verras les moyens que prendra la citoyenne