La maison de l'Empereur
traverse à droite qui nous a amenés ici. 11 y a trente lieues de Sventsiany à Gloubokoïé. La route n'est pas plus mauvaise que celle de Vilna à Sventsiany (car en Pologne, grandes routes et routes de traverse, c'esttout un), et le pays est beaucoup plus beau. Il y a des prairies et des champs bien cultivés. On passe par Postavi qui serait ailleurs un bon bourg- et qui se trouve, dans ce pays, un endroit d'importance; par Danielovitchi où il y a un beau couvent.
Gloubokoïé, oii nous sommes depuis hier au soir à 7 heures, est un amas de petites maisons en bois, couvertes en chaume. Mais il y a une église en briques et deux grands couvents. C'est dans celui de& Carmes déchaussés que nous logeons. Je partage une cellule avec M. Fain.
Vitebsk (28 juillet). Je suis arrivé ici ce matin sur les 11 heures. J'ai un lit fort bon et d'autant meilleur que c'est le premier que je vois depuis Vilna.
(31 juillet). Je suis parti de Gloubokoïé, le 23, à 4 heures du matin, avec M. Daru. Nous allâmes fort doucement et nous ne fîmes, ce jour-là, que dix à douze lieues par des traverses épouvantables. Un pays sauvage et presque toujours dans des forêts ou plutôt des taillis de bouleaux. Beaucoup de voitures ont été embourbées, d'autres ont versé. Pour nous, nous passâmes sans accident.
Nous nous arrêtâmes de bonne heure dans un petit village appelé Kubliczie. Nous descendîmes chez le curé où nous trouvâmes des œufs et des poulets qui nous donnèrent le moyen de faire un souper excellent. J'aurais également fort bien passé la nuit sur ma paille si je n'avais été continuellement harcelé par les cousins. Jamais je n'ai vu de si méchantes bêtes. J'ai été occupé les trois quarts de la nuit à me souffleter pour les empêcher de me dévorer les joues.
Le 24, la mAme route nous accompagna jusqu'à Kamen. On passa par Ouchatch qui est marqué sur les cartes comme une ville, mais qui, sauf un assez beau couvent, ne vaut pas certainement un petit village de la Silésie.
Kamen, qui est à quatorze lieues deKubliczie, est encore bien au-dessous. Mais il y a auprès un cbàteau qui, quoique en bois, est fort bien disposé et fort bien meublé.. Nous y trouvâmes le général de la garde, Curial ; il nous céda la moitié de l'appartement et nous donna un fort bon souper, des vins, du café, de la liqueur comme à Paris. A Kamen, on retrouve enfin une grande route, sinon chaussée, puisqu'on ne sait ce que c'est dans toute la Pologne et toute la Russie, du moins large et bien percée.
A 2 heures, le 25, nous rejoignîmes TEmpereur à Biéclienkovitchi, au bord de la Dvina, qui n'est guère plus grande, là, que l'Isère. Sa Majesté occupait un cliàteau charmant appartenant à un prince Kreplowitch. Il serait très joli même auprès de Paris, et il est meublé avec soin et recherche. Biéchenkovitchi est un gros village, ou même bourg, décoré, comme à l'ordinaire, du titre de ville. Il y a quelque commerce à cause de la rivière et quelques maisons passables. Le pays est boisé, coupé de collines et assez pittoresque. Il continue ainsi jusqu'à Vitebsk où conduit une belle route formant une magniflque allée de bouleaux. Il y a quinze lieues à faire pendant lesquelles on ne rencontre qu'un seul village qui mérite ce nom, c'est celui d'Ostrovno, à peu près à mi-chemin.
Je quittai Biéchenkovitchi le 26, encore avec M. Daru. Nous passâmes la nuit à Ostrovno dans la voiture.
Le lendemain, nous nous remîmes en route à 8 heures et nous nous rendîmes à trois lieues plus loin, dans un petit village oii Sa Majesté avait passé
la nuit. Nous nous y réunîmes à M. Méneval et M.Fain que nous trouvâmes couchés dans une grange. Le 28, à 9 heures du matin, je quittai la grange et, deux heures après, j'étais dans Vitebsk. J'ai un appartement passable; un large et immense canapé me sert de lit.
Smolensk (22 août). Je partis de Vitebsk le \ 3 août à 9 heures du matin. Nous nous dirigeâmes droit au midi pour gagner le Dnieper. Le pays qu'on parcourt est presque désert et presque partout couvert de broussailles de bouleau. Nous fîmes ce jour-là environ six lieues et nous nous arrêtâmes, pour passer la nuit, dans une grande ferme à quelque distance de la route.
Le lendemain, j'arrivai à une petite bourgade appelée Babinovitchi; mais je fis encore deux lieues et fis halte au beau milieu de la forêt qui s'étend de Babinovitchi jusqu'à Rassasna. Je m'enfermai dans la calèche oij je dormis de bon somme.
Le 15, nous cheminions dès 4 heures du matin, espérant rejoindre la Maison à Rassasna que j'atteignis à 2 heures. On en était parti la veille. C'est là que je passai le Dnieper sur un pont de radeaux. Ce Dnieper qui, sous le nom de Borysthène, a fait et fait encore tant de bruit, n'est ici qu'une chétive rivière et n'approche pas même de la Seine à Paris. Il ressemble plutôt à la Marne.
A une lieue de Rassasna, nous gagnâmes enfin la grande route de Varsovie à Smolensk et par conséquent à Moscou. Elle est large, bien percée, excellente par un temps sec, et plantée d^une double rangée de bouleaux, les plus beaux qu'on puisse voir. Cette rive gauche du Dnieper est une vaste plaine couverte de maisons et oii l'œil n^est pas à chaque instant arrêté par les forêts, comme dans l'intérieur de la Pologne.
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Nous arrivâmes à Liady à 6 heures du soir. C'est une petite ville en bois, la dernière de Tancienne Pologne. A l'extrémité est une petite rivière appelée la Mereya, qui fait la frontière de la véritable Russie. Un pont détruit et un mauvais gué avaient occasionné un tel embarras de voitures qu'il fallut renoncer à aller plus loin pour cette soirée.
Le 16, à la pointe du jour, j'entrai en Russie. Tout ce que j'en ai traversé, de Liady à Smolensk, est un fort beau pays, de vastes plaines bien cultivées, des bois à une certaine distance de la route, et pas trop étendus; enfin, cela ressemble assez aux plaines de l'Allemagne. Mais une chose extraordinaire, c'est combien il y a peu de villages et combien le petit nombre qu'on en voit est misérable. Les maisons ne valent guère mieux qu'en Pologne; ce sont aussi des espèces de cahutes, sans cheminée, et où tout est pêle-mêle dans une seule pièce. La cause en est facile à trouver dans l'esclavage des paysans. Cependant ils sont un peu moins misérables et surtout moins avilis que les Lithuaniens. C'est une plus belle race d'hommes, et la barbe qu'ils portent plus longue leur donne un air mâle et fier qui plaît assez. Il n'y a guère de maison qui n'ait sou petit jardin, ce qu'on ne trouve point en Pologne. Ils cultivent surtout des choux ^
Nous traversâmes Krasnoï, petite ville en bois, mais qui n'est pas trop mal bâtie. Puis^ nous nous arrêtâmes à cinq lieues de Smolensk, auprès d'un bivouac de la garde.
J'arrivai le lendemain, sur les dO heures du matin, àunchâteau^ Les équipages de Sa Majesté y étaient; mais tout le monde était au camp, à une lieue environ, sur la droite. Ce château, quoique bâti en
1. Aussi les soldats nommèrent-ils Dorogobouje la ville aux choux; cf. nos Etudes d'histoire. IV, p. 2'60.