Un hussard prussien à Moscou
Le 2^ régiment de hussards prussien, dont fait partie le lieutenant de Kalckreuth, se distingua à la bataille de la Moskova. Il refoula une colonne de cuirassiers russes qui venait de s'emparer d'une de nos batteries et il eut onze morts (dont le lieutenant Meyer) et vin^t-trois blessés (dont le capitaine Knobloch et le lieutenant Stiemer). Kalckreuth décrit à ce propos la grande redoute : « Elle formait, dit-il, presque le centre de la position russe et ressemblait à une montagne qui vomit le feu ; la fumée de la poudre l'enveloppait entièrement et on ne cessait pas un instant de voir les éclairs des canons déchargés qui faisaient un ravage effroyable dans les rangs des troupes françaises. » Mais le 2^ régiment de hussards prussien est tellement diminué, non par cette bataille, mais par les marches et les maladies qu'il faut, le 8 septembre, le réduire, de quatre escadrons, à deux^ Kalckreuth est entré à Moscou, et voici comment il retrace ses impressions.
Le 14 septembre, à 10 heures du matin, nous arrivâmes sur le munt du Salut devant Moscou ; de ce point le regard peut embrasser une grande partie de la ville. Un spectacle enchanteur s'olFrit à nous : des centaines de tours aux flèches dorées et aux coupoles
1. Aussi, le 16 octobre, Napoléon écrit-il que les deux régiments prussiens qu'il a avec lui et qui se sont distingués à l'avantgarde ont « beaucoup souffert, comme de raison, » et il désire qu'ils rentrent en Prusse pour s'y refaire et que le roi de Prusse les relève par deux régiments frais et bien montés. Cf. une lettre de Krusemark (Vilna, 21 novembre) : « Nos deux régiments sont entièrement abîmés et détruits. »
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d'un vert clair, de grandes églises, des palais entourés de beaux jardins, s'étendaient devant nous. Chacun croyait avoir atteint le terme de ses souffrances et pensait vivre à Moscou d'heureux jours; chacun jetait sur cette cité des yeux pleins d'impatience et de désir.
Nous nous arrêtâmes là plus d'une heure. Napoléon vint, descendit de cheval et attendit une députation de la ville. Mais elle se fit longtemps attendre. Enfin, on ap[)rit qu'elle était en marche. Mais avant qu'elle fut arrivée, nous partîmes, et laissant Moscou à droite, passant la Moskova à un gué, nous bivaquâmes en plein champ.
Ce qui nous surprenait beaucoup, c'était qu'aucun habitant ne sortit pour venir à nous : nous ne savions pas encore que Moscou était désert. Vers le soir on remarqua que plusieurs fusées s'élevaient dans le faubourg le plus voisin ; on crut à un feu d'artifice, et, selon toute vraisemblance^ c'était un signal convenu pour incendier la ville.
La nuit commençait à tomber lorsque nous quittâmes de nouveau notre bivouac pour marcher encore plus à gauche par le champ de manœuvres et occuper la route de Moscou à Saint-Pétersbourg. Nous atteignîmes ce point lorsque les ténèbres s'étaient épaissies, et après avoir fait quelques feux de bivouac, nous vîmes une muraille très blanche à côté de nous. C'était le château impérial de Petrovski, situé à une demi-heure de Moscou. Peu avant notre arrivée quelques Cosaques y étaient encore.
La ligne des bivouacs français présentait, de là, un spectacle imposant : sur le grand et vaste espace du cliamp de manœuvres et sur le mont du Salut qui s'élevait en amphithéâtre brûlaient des milliers et des milliers de feux: tout était de joyeuse humeur, tout se livrait à l'allégresse.
Le lo septembre, nous restâmes à Petrovski. Vers
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midi on vit plusieurs colonnes de fumée monter dans la ville, le feu se propag-eait de plus en plus et nous comprîmes alors que nos espérances si belles de repos et de réconfort devaient s'évanouir.
Le 16 septembre nous partîmes et traversâmes Moscou incendié. Nous trouvâmes dans les rues beaucoup de Russes morts, en grande partie de vieilles gens qui, surpris lorsqu'ils mettaient le feu, avaient été fusillés incontinent. Tout en passant en une longue lîle au milieu de cette innnense cité, nous devions souvient prendre le trot pour ne pas être blessés par les débris des maisons qui s'écroulaient ou atteints par la clialeur de l'incendie. Mais le désir d'avoir des vivres était si grand que plusieurs de nos liommes bravaient tous les dangers et entraient dans les maisons embrasées. Je fus, moi aussi, entraîné par cet exemple à une pareille tentative. En passant devant un grand palais, je vis quelques Français sortir delà cour avec des bouteilles de vin. J'y entrai aussitôt ainsi que mon domestique et le lieutenant Manteuffel. Le baut de la maison brûlait déjà et à tout moment les flammes faisaient des progrès. Nous mîmes pied à terre et courûmes à la cave. Elle était pleine de Français de toutes armes, et nous ne pûmes y pénétrer qu'avec peine.
La première cave était déjà vide du vin qu'elle contenait, et dans la seconde, située sous la première, plusieurs chasseurs se faisaient passer des bouteilles l'un à l'autre. 11 était impossible d'y descendre. En outre, à tout moment, de nouvelles bandes de soldats, arrivant de la cour, venaient nous crier de sortir parce que la maison entière était en combustion, sinon que nous serions ensevelis dans la cave. Mais personne ne se souciait de leurs avis. Heureusement je me mêlai aux chasseurs et j'en eus ainsi quelques bouteilles qu'ils me tendirent et qu'ils croyaient donner à leurs camarades. Toutefois le
tumulte grossissait, et, craignant que le plancher de la première cave oii nous étions, ne vînt à s'effondrer sous le poids de la foule et que personne ensuite ne pût s'échapper^ nous nous contentâmes de notre mince butin et, non sans peine, nous sortîmes de la cave. Mon domestique gardait les chevaux dans la cour; nous nous mîrnes rapidement en selle; mais il fut difficile d'atteindre la rue; la porte cochère était en feu. La vitesse seule pouvait nous sauver; rassemblant nos chevaux, nous les mîmes au galop et leur fîmes franchir heureusement les flammes.
Nous passâmes devant le Kremlin, mais Tentrée était gardée par des sentinelles, et nous ne le vîmes <ju'à quelque distance. Notre marche à travers Moscou avait duré plusieurs heures ; vers le soir, nous bivaquâmes sur la route de Kazan, à deux milles environ de Moscou.
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