La retraite de la Grande Armée
Après tant de descriptions de la retraite, est-il permis de citer celle-ci que nous empruntons aux Souvenirs du lieutenant prussien Kalckreuth? Elle renferme quelques particularités intéressantes.
Nous marchions d'ordinaire, non pas sur la route, mais un peu à côté, là où nous trouvions encore des fermes dont les habitants s'étaient éloignés en laissant des gerbes de blé pour nos chevaux.
D'ailleurs, la grande route, à force d'êlre piétinée, était devenue si lisse qu'elle ressemblait à une glissoire. Il fallait gravir les plus insignifiantes montées avec peine et effort. Souvent hommes et chevaux reculaient, roulaient en arrière, et cela plusieurs fois. C'était le cas surtout pour les chevaux français qui, comme on sait, n'ont pas de crampons à leurs fers, et qui, par suite, étaient incroyablement fatigués. Voilà qui explique la dissolution si rapide de la cavalerie française. Un grenadier à cheval de la garde dont le régiment m'avait paru à Viasma encore assez fort m'assura peu de jours après <jue tout son beau régiment était déjà démonté.
En outre, les attaques répétées des Cosaques contribuèrent beaucoup à la ruine totale de la cavalerie. Il suffisait de prononcer un peu haut le mot Cosaque et tout le monde se retournait, tout le monde trottait en avant, quoiqu'on ne vît pas un Cosaque à une
distance de plusieurs milles; la crainte qu'ils inspiraient était extraordinai rement grande ^
La colonne- qui marchait sur la route se composait de troupes de toute sorte, la plupart sans armes, en bandes désordonnées et en costumes fabuleux. Chacun avait cherché à se défendre comme il pouvait contre le froid qui devenait toujours de plus en plus rig-oureux. Beaucoup portaient par-dessus leur uniforme usé des robes de femmes bariolées qu'ils nouaient autour du cou. Ils s'enveloppaient les pieds avec des lambeaux de fourrure, car depuis longtemps les souliers et les bottes étaient hors de service. Tous les visages exprimaient la faim et le désespoir, autant du moins qu'on pouvait les voir sous la croûte épaisse de saleté qui couvrait la figure, les mains et le corps. Nos cheveux, longs et emmêlés comme si nous avions la plique polonaise, fourmillaient de vermine, et cette vermine remplissait aussi nos vêtements déguenillés.
Beaucoup, en marchant sur la route, tOFTibaient à la renverse et mouraient aussitôt. Autour d'un cheval tombé se formait souvent un cercle d'hommes qui en détachaient des portions de chairs maigres et nerveuses, les rôtissaient au feu et les dévoraient avidement.
Jamais certes la misère, éclatant parmi autant d'hommes à la fois, n'atteignit un plus haut degré que dans cette retraite. A peine un de ces malheureux s'affaissait-il étourdi, engourdi, que d'autres s'efforçaient déjà de lui ravir ses habits, et il mourait, gelé de froid.
Les officiers de notre régiment et leurs ordonnances avaient encore tous leur cheval, et leur habillement était encore en bon état; nous n'avions, il