H escadron sacré
Nous avons sur l'escadron sacré le curieux récit d'un officier que nous connaissons et que nous venons de citer, le lieutenant de Kalckreuth. Ce lieutenant appartenait au 2® régiment de hussards prussien. Or, ce régiment n'existait plus. Dès le 28 octobre, il n'avait plus que vingt chevaux, et le lendemain d'une nuit très froide qu'il passa à Borodino, au pied des murs du couvent incendié, il fut déclaré dissous et rayé du nombre des combattants; tous les officiers qui restaient eurent la permission de marcher à leur guise et, comme on disait, pour leur compte, avec leur ordonnance, ou bien de s'attacher, s'ils voulaient, à tel ou tel général. Les officiers chevauchèrent ensemble : ils arrivèrent ainsi à Smolensk, à Krasnoï, à Orcha, à Krapni, et ici se place l'épisode de l'escadron sacré. Kalckreuth donne sur la formation de cette heilige Schar quelques détails qu'on ne trouve pas ailleurs.
Un assez grand nombre d'ofïiciers de cavalerie de Tancienne Grande Armée étaient encore montés; mais chacun d'eux poursuivait son chemin en son particulier, puisque les simples cavaliers, n'ayant plus de cheval, s'étaient dispersés.
Napoléon résolut de rassembler ces officiers et d'en faire une troupe. C'est ainsi que naquit la « garde d'honneur » dont le roi de Naples fut le chef et le général Grouchy le commandant.
Le major de Zielen^ nous invita à entrer dans ce corps. Personne ne voulait se résoudre à quitter ses camarades pour se faire admettre dans un cercle
i. Qui commandait le 2« régiment de hussards prussien.
d'offîciers qui lui était entièrement étranger. Mais le major nous représenta que si aucun de nous ne se présentait pour entrer dans cette garde d'honneur, cela pouvait être très préjudiciable à notre patrie; que nous avions fait jusqu'alors ce qu'on avait désiré de nous, Prussiens; que, maintenant encore, dans le malheur, et étant le seul corps d'offîciers prussiens, nous devions montrer notre empressement et notre zèle. Son insistance fut telle que trois lieutenants, Bonin, Probst et moi, se décidèrent à entrer dans la garde d'honneur.
Le lendemain matin nous nous annoncions chez le général Grouchy. Tous les officiers de la garde d'honneur étaient rangés dans une plaine, sur un rang. On voyait là des officiers de tous les régiments de cavalerie, français, havarois, wurtembergeois, polonais et autres, dont étaient composés les différents corps de cavalerie; les uns portaient encore leur uniforme ; les autres avaient revêtu des habits de paysans. Un général passa le long du front, compta la file qui était assez longue, et ce fut au milieu que commença le second rang qui dut se placer aussitôt derrière le premier. Nous trois. Prussiens, nous nous tenions ensemble et nous fûmes du second rang.
Cet escadron fut alors divisé en (juatre pelotons; les généraux les commandaient; les colonels chevauchaient sur les ailes en guise de sous-officiers; le reste des officiers de tout grade formaient, comme simples soldats, les pelotons.
Avant de marcher, on dut, selon l'usage français, se compter soi-même et se mettre quatre par quatre; mais nos voisins étaient Polonais, savaient peu le français, et il fallut se reprendre plusieurs fois à compter avant d'être en règle.
Enfin, on partit par quatre, au signal de « à droite, marche! » et on prit la route de Borissov.
A peine avions-nous fait un quart de mille qu'on nous dit que l'Empereur était derrière nous. Sur-lechamp on fit front à droite près du chemin et il y eut alors une scène extrêmement ridicule, car chaque garde d'honneur tira son épée d'un autre endroit que son voisin. Par commodité et en grande partie par faihiesse physique, presque tous avaient attaché leur latte ou leur sahre à la selle, pour ne pas souffrir de la pression du ceinturon et aussi pour monter et descendre plus aisément. On vit donc les uns porter la main à leurs fontes, soit à droite, soit à gauche, et les autres à leur porte-manteau, derrière leurs selles, pour en tirer leur épée.
L'empereur Napoléon était assis avec le roi de Naples dans un carrosse à glaces que traînaient six maigres chevaux noirs, et il passa le long de notre front; les glaces étaient baissées, et Napoléon, passant la tête par la fenêtre, s'inclina pour remercier lorsqu'on lui cria Vive l Empereur. Dès qu'il eut dépassé notre front, on remit Fépée au fourreau et, nous mettant de nouveau quatre par quatre, nous suivîmes la voiture qui courait devant nous. Notre marche était lente, mais pourtant en colonne assez serrée.
La nuit venait, quand nous arrivâmes dans une grande plaine oii plusieurs troupes avaient déjà allumé leurs feux de bivouac. Nous aussi nous fîmes halte, et lorsque j'entendis Grouchy prononcer quelques mots, je priai mes deux camarades de rester où ils étaient pour m'attendre et je me portai à cinquante pas plus loin afin d'entendre plus distinctement les ordres du général. Il enjoignait de se rassembler au même endroit le lendemain à 7 heures, pour continuer notre marche. Je revins aussitôt et ne trouvai plus mes deux camarades.
Kalckreuth a, en outre, la mauvaise chance de perdre
dans la nuit son cheval qui lui est dérobé; mais le lendemain, il retrouve ses deux camarades; Boniii lui donneun konia ou cheval de paysan, très maigre et si petit que le cavalier touche presque la terre de ses pieds, et, dans l'après-midi, lorsque les trois « g-ardes d'honneur » ont rejoint les otficiers du 2^ hussards prussien, ils « décident de rester auprès d'eux et de ne pas revenir à l'escadron sacré puisque Kalckreuth peut être regardé comme démonté. »