Un épisode de Krasnoï
Dans la pièce suivante, le général de brigade Heyligers* raconte d'une façon intéressante et vive comment le SS"" régiment de ligne, un des régiments qu'il commandait, finit, malgré sa vaillance, par succomber à Krasnoï dans la journée du 16 novembre sous les boulets de l'artillerie et les sabres de la cavalerie russe; lui-même fut fait prisonnier.
Le 16 novembre 1812, Ja 2*^ brigade de la 14"^ division du 4^ corps, composée des 9^ et 35^ de ligne, sous mes ordres, marcha depuis la petite pointe du jour, en échelons, à gauche de la grande route de Smolensk à Krasnoï, pour contenir les Cosaques qui rôdaient sur notre flanc.
Au moment oii nous entendîmes le bruit du canon redoubler à la tôte de la colonne qui s'approcha de Krasnoï, la division fît halte. Bientôt cependant le général de division reçut l'ordre d'avancer. Il fît déployer la 1^*^ brigade, m'ordonna de laisser le 9^ près des équipages, de former le SS'^ en carré et de le faire avancer.
Je laissai donc le 9^ de ligne sur la route et me portai moi-même avec le 35", n'ayant que quarante files sous les armes, en avant, à la hauteur de la 1'''^ brigade qui marcha en bataille et se dirigeait
4. Gisbert-Martin-Cort Heyligers, général de brigade du 11 novembre 1810 et qui sera lieutenant général le 9 décembre 1814.
sur un pelil bois à environ cinq cents toises de la grande route.
Les tirailleurs russes plièrent à mesure que nous avançâmes. Bientôt le major du 3d^, blessé, nous quitta. Au moment oii nous arrivâmes à peu près à la liauteur du petit bois, l'ennemi démasqua deux pièces. En même temps je vis accourir sa cavalerie. 11 n'y avait pas un instant à perdre. Je rappelai mes tirailleurs, prévins mes soldats que nous allions être chargés de tenir ferme et surtout de ne tirer que quand je l'ordonnerais. Cependant, ils firent feu aussitôt qu'ils virent approcher la cavalerie. Celle-ci vint tomber avec impétuosité sur mon carré.
Le brave 35*^, quoique harassé de fatigue et de besoin, dont plusieurs venaient d'être blessés plus ou moins grièvement et dont la plus grande partie des armes étaient hors d'état de servir, reçut la charge avec calme et avec le sang-froid de vieux guerriers. L'ennemi entoura en vain le carré, chercha iimtilement de pénétrer, frappa sur nos fusils, lança des coups de sabre; il fut forcé de lâcher prise. Il faut se reporter à cette époque, connaître la situation intérieure des corps, pour pouvoir payer le juste tribut d'éloges que mérite le brave 35'' de ligne.
La cavalerie russe se rallia en arrière sur notre gauche. Aussitôt qu'elle nous eut démasqués, une grêle de balles et de mitraille recommença à pleuvoir sur nous. Ma position était critique. Je m'aperçus que les troupes qui se trouvaient à ma hauteur avaient rétrogradé vers la grande route pendant que j'étais si cruellement engagé. Je craignis que l'ordre de retraite^ le demi-tour ne portât le désordre dans ma petite troupe et donnât l'occasion de nous entamer.
Cependant, je ne pouvais pas rester en place. Je résolus donc de marcher moi-même sur la cavalerie, de fortifier par là le courage de mes soldats, d'em-
pêcher les pièces de me battre, espérant que les accidents du terrain favoriseraient ma jonction, ma retraite.
Je fis rentrer les soldats qui avaient poursuivi les cavaliers à la baïonnette. Cependant, dans l'instant que nous allions nous mettre en mouvement, nous vîmes arriver à notre secours un bataillon d'à peu près 200 hommes. Je m'avance aussitôt vers ce bataillon et ordonne au colonel de faire halte pour faire la retraite en échelons. Dans le même moment, le colonel se déclare blessé et s^éloigne. Son bataillon, privé de son commandant, s'avance toujours en bataille obliquement vers mon carré. J'ordonnai inutilement de faire halte. Le canon tirait toujours, tuait et blessait beaucoup de monde, et ce bataillon se plaça, malgré mes efforts, groupé derrière et contre le 35®, se mêlant dans ses rangs. La cavalerie profita de cette confusion, renouvela sa charge et ne trouva plus de résistance. On se sauva cette fois sans l'attendre. J'ordonnai enfin de se placer dos à dos en rond et de tenir ferme, seul moyen de salut. Dans le temps que je fis des efforts pour rallier du monde, je reçus trois coups de sabre sur mon chapeau par des cavaliers qui me dépassèrent; attaqué bientôt par deux tirailleurs russes dont j'empoignai le canon du fusil, un cavalier survint qui, voyant mon chapeau à plumet, me défendit, me tira des mains des tirailleurs et m'amena près du général Miloradovitch .
Le général de brigade, Heyligers.