‹ 1812, la guerre de Russie, notes et documents (volume 2)Chapitre 64 sur 139 · Bobr et BorLssov · texte numérisé non relu

Bobr et BorLssov

Brandi, blessé le 4 octobre à Vinkovo, a été transporté à riiôpital de Moscou, puis envoyé à Smolensk, d'où il est parti, de son chef, sur une voiture, ainsi que trois autres officiers du 2*^ rég^iment de la Vistule, avec un convoi de blessés, pour Krasnoï, Orcha et Borissov. Mais les Busses s'emparent du pont de Borissov. Il faut reculer sur Bobr, et à Bobr notre adjudant-major voit pour la première fois les traîneurs dont la vue excite son indignation. Il rencontre la division Glaparéde, il se joint de nouveau à son régiment, il reprend avec les Polonais la route de Borissov... et, de nouveau, il faut reculer. Il arrive ainsi à Stoudienka. Son récit, plein de curieuses anecdotes et de détails frappants, est utile, en outre, à l'histoire de la campagne.

Le 14 novembre nous arrivons à Bobr, Nous passons la nuit dans la maison où Napoléon logera très prochainement et le 15, par un beau temps, nolis arrivons à Borissov. On nous assig-ne comme demeure une petite et agréable maisonnette en bois, hors de la ville, sur une hauteur d'où l'on peut embrasser du regard une partie du cours de la Bérésina et la tête de pont. Notre hôte, ancien soldat de Koszciusko, nous reçoit très aimablement, et sa femme, ainsi que lui, s'épuisent en attentions; elle, du reste, jadis demoiselle d'honneur à la cour, c'està-dire qu'elle avait servi dans une maison noble, s'entend à ces politesses. Mais notre bon accueil est^ dès le soir, troublé par maint incident. Un vieux

forestier de l'autre rive qui rend visite à notre hôte lui apprend qu'on parle beaucoup de l'arrivée imminente des Russes et que les Français doivent av^oir déjà évacué iVIinsk. Nous chargeons notre hôte de s'informer dans la ville, et il revient bientôt avec un ami qui confirme tout cela. Cependant sa femme ne laisse pas de remplir le mieux du monde ses fonctions domestiques; sous la direction de Zelinski, elle nous fait une excellente soupe à la bière, et nous allons nous reposer afin de poursuivre notre voyage le lendemain matin. Mais l'homme propose et Dieu dispose. A 8 heures juste nous arrivons sur la place du marché; tout est en mouvement, en agitation; on dit que la communication avec Vilna et Minsk est interrompue; il tiy a pas moyen de passer. Des gens d'un convoi qui la veille était parti pour Vilna sont revenus, dispersés par l'ennemi, et ont apporté les nouvelles les plus sûres. Nous restons consignés jusqu'à nouvel ordre. Ce contretemps nous paraît d'autant plus inopiné que nous avons fait de Moscou jusqu'ici 614 verstes sans danger, visiblement protégés par la Providence, et que soudain nous voyons tout notre espoir disparaître. Longtemps nous délibérons avec notre hôte. Faut-il oser aller à Vilna à nos risques et périls? Il ne veut pas en entendre parler.

Le 16, le 17, le 18 novembre nous demeurons donc à Borissov. Tous les jours les nouvelles sont plus mauvaises. Le 16 on sait avec toute certitude que les Russes s'avancent sur la route de Minsk. Le 19, le général Bronikowski qui a été gouverneur de Minsk arrive à Borissov. La ville se peuple de gens de toute sorte dans les costumes les plus variés : débris de troupes chassés par l'ennemi, cadres de régiments, qui étaient en train de s'orgarn'ser, patriotes fugitifs, et ces vauriens qui ont coutume, sous les plus nobles dénominations, de suivre les armées

rJ'i'r:

et qui les salissent, (jui amènent partout le pillage et le vol, (jui font un vil trafic des plus beaux sentiments. La valetaille des g-entilshommes, scribes, domestiques, cuisiniers, baillis et jardiniers, qui afïluent de Varsovie et des environs et qui promènent, avec les idées de liberté dorée de l'ancienne noblesse polonaise, sa faroucbe indocilité, cette valetaille remplit la ville et ses derniers recoins. Toutes les tabagies et auberges sont pleines de ces hommes qui, jour et nuit, jouent aux cartes et boivent. Quel- (juts-uns de ces compagnons pénètrent même dans notre demeure et prétendent y faire le logement de je ne sais quel liaut cliàtelain ; mais comme on leur signifie que ce monsieur, s'il veut s'instajler sans billet, doit s'attendre à une balle, ils s'éloignent et on ne les revoit plus. Mais notre ordonnance et Tliôte doivent, la nuit, monter la garde devant notre maison. Le général Bronikowski n'a pas la force de mettre l'ordre dans cette masse : il a déjà sufTisamment démontré sa maladresse par la façon dont il a pourvu à la sûreté de Minsk qui était de si grande importance, et il n'a dû sa place, selon toute vraisemblance, qu'aux éloges exagérés que Sucbet a faits de ses talents militaires.

Le 20, dans la nuit, paraît Dombrowski qui vient de Glevin avec sa division. Tout le monde s'abandonne aux plus grandes espérances. Hélas! c'est alors que commencent vraiment nos souffrances. Bientôt après son arrivée on apprend toute sorte de mauvaises nouvelles sur sa marclie et on croit généralement qu'il aurait pu entrer vingt-quatre lieures plus lût à Borissov. Plus tard, on sait par des sources très sûres que, pour que sa femme puisse se rendre sans aucun péril à Mobilev, il a pris son chemin par le pont ou passage de Jakczitsi, c'est-à-dire pris le cbemin le plus long.

Pour moi, mon séjour à Borissov m'avait été d'un

grand avantage; j'en avais profite pour nn'exercer assidûment à marcher avec des béquilles. Le 21, les Russes firent sur le pont une tentative qui leur réussit. Il est, sans doute, facile de critiquer lorsqu'on ne juge que d'après un examen superficiel et après l'événement ; pourtant, il ma semblait que Dombrowski s'y était mal pris. En tout cas, par ignorance du terrain, il avait choisi comme position la tète de pont qui ne couvre pas du tout le pont. En outre, il n'avait qu'une faible liaison avec le général Bronikowski qui devait couvrir le pont môme. Si les Russes ne s'étaient pas obstinément attaqués à la tête de pont, ils auraient été en possession du pont plus tôt et avec moins de pertes. Mais Bronikowski et Dombrowski semblaient manœuvrer chacun de leur chef. Bronikowski qui s'entendait mieux aux bons dîners qu'à la guerre divisa ridiculement ses troupes en petits paquets et les fît battre et détruire partout. Si ces deux messieurs avaient compris leur situation, ils auraient uni leurs forces, et lorsque le général Lambert les assaillit, ils lui auraient été supérieurs. La belle division de Dombrowski se composait des 1<^% 6^, 14*^ et 17^^ régiments d'infanterie, du l^"" régiment de chasseurs, du 12*' régiment de hussards, d'un régiment de Lithuanie et de deux excellents bataillons de marche; elle pouvait aisément attirer à elle la cavalerie commandée par Kanopka; elle suffisait parfaitement à tenir tête au général Lambert.

Le matin, nous voyons de notre maisonnette les préparatifs du combat, nous remarquons les marches et contre-marches des troupes, nous sommes témoins du mouvement des Russes qui poussent vers le pont et nous perdons Tespoir. « Fais attention, mon cher ami, me dit Zelinski, les nôtres feront des sottises €t se laisseront prendre le pont; je suis d'avis de faire atteler et de retourner à Bobr. » Nous nous affermissons encore dans notre dessein lorsque notre

liùto nous assure que la cavalerie française a pris ce chemin. Pourtant nous différons notre départ de quelques heures. Mais, par instants, des boulets, venant de l'autre rive, tombent dans le voisinage de noire demeure. Bientôt le combat se rapproche de plus en plus du pont, nous montons dans notre voiture et partons pour Bobr. Beaucoup de gens sont aussi avisés que nous, et nous voilà très vite au milieu d'une longue file de véhicules. La route est large et parfois elle offre le spectacle de véritables combats entre voitures, et ce sont surtout les vagabonds qui se soutiennent étroitement et qui donnent rimpulsion à la colonne. A peine avons-nous fait une heure de chemin que s'élève derrière nous une grande clameur : « Rangez-vous! Adroite! A gauche! Les Cosaques! » Puis arrive et passe devant nous une foule de ces compagnons dont j'ai déjà parlé, le sabre au clair, et ils frappent autour d'eux comme des possédés, et ils tirent des coups de fusil et de pistolet, et ils courent de toute la vitesse de leurs chevaux. Quelques-uns sont souillés de sang. Ont-ils été blessés par l'ennemi? Se sont-ils eux-mêmes entre-blessés? Je ne sais. Mais le convoi est comme électrisé. Tout crie, jure, galope. Çà et là un véhicule est renversé. Heureusement, qui ne vient pas? Les Cosaques. Peu à peu se rétablit un certain calme, bien que le bruit du canon de Borissov semble se rapprocher de nous.

Nous arrivons à Bobr assez tard. L'endroit est plein de bagages, de blessés, de fugitifs et de soldats de toute sorte. De Tordre il n'est pas question. Le maire se désespère; on l'a maltraité; des vagabonds se sont installés dans ses bureaux et ils y font ce qui leur plaît. Enfin, après avoir longtemps cherché de çà de là, nous trouvons pour de l'argent un petit logement dans une maisonnette du faubourg le plus «éloigné, par conséquent un endroit oii nous sommes

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abrités du moins contre le vent et la pluie. Depuisquelque temps, en effet, nous avons le dégel, qui, je crois, dure jusqu'au commencement du dernier tiers du mois, bien que le tliermomètre soit déjà plusieurs fois descendu de plusieurs degrés au-dessous de zéro.

La nuit se passe tranquillement malgré des coups de feu et les cris des gens ivres. Au matin, pas de changement. Nous nous demandons sérieusement ce qu'il faut faire. On convient que tout le monde de Bobr, c'est-à-dire quelques milliers d'hommes, ne saura résister à la moindre attaque des Cosaques. Au reste, tout ce ménage est pour nous quelque chose de nouveau. Si grand que soit le désordre dont nous avons été témoins en venant ici, la troupe, en dernière instance, a toujours été une sorte de soutien. Mais ce que nous voyons depuis notre arrivée à Borissov est vraiment par trop fort.

Nous envoyons dans la ville l'homme qui nous a accueillis pour voir et écouter, et nous lui donnons quelque menue monnaie pour acheter du schnaps. Cet homme, ancien artilleur au service de la Pologne, puis de la Russie, se met aussitôt en route, pendant que sa femme, vrai modèle de saleté, fait cuire notre manger. Il peut être 11 heures et nous avons dévoré le gruau du déjeuner lorsque revient notre agent diplomatique. 11 a l'cur un peu gi'is, mais ce qu'il raconte se tient et s'enchaîne parfaitement. Il rapporte que dans le cours de la matinée des troupes sont arrivées de Tolotchin, qu'on attend l'Empereur lui-même, qu'il y a dans la ville un vacarme du diable, que les nouveaux arrivés ont, sabre en main, épuré les maisons au nom de Napoléon et chassé tout ce qui s'y était établi, même des malades et des blessés.

Après avoir délibéré un instant, nous décidons que Gorszynski et moi nous irons en ville poui- recueillir de plus amples informations, tandis que Zelinski restera pour veiller et sur nos chevaux et sur notre

logeFiient. II est une heure lorsque nous arrivons au marché. Un vent cing-lant et un froid de quelques de<:rés qui sont tout à coup survenus facihtent singulièrement notre marche à travers la saleté des rues. Nous trouvons le désordre et le tapage des troupes absolument tels que notre agent les a décrits. Mais ce qui nous surprend, c'est qu'il n'y a presque pas (le soldats qui soient armés. Ils sont bizarrement costumés, ils ont même parfois les plus comiques travestissements, et nous excusons cela par la rigueur de la saison et par les idées relâchées que les Français ont, en général, de Tordre et de la discipline. Mais des soldats sans armes, voilà une idée qui nous était tout à fait étrangère. Le 6 octobre, lorsque nous avons quitté l'armée, elle était, à la vérité, considéral)lementafFaiblie; il y avait aux bagages une grande foule de gens désarmés; mais leurs armes étaient sur les voitures et ils n'étaient destinés qu'à couvrir le convoi. Aujourd'hui, ce qui nous parait inouï, c'est le pêle-mêle d'hommes désarmés et démoralisés et dont bien peu, relativement, portent sur eux les traces de la faim et de la misère. Nous croyons d'abord qu'ils ne sont venus à la ville que pour recevoir des vivres, et je demande à quelques-uns où sont les bivouacs du corps; nul ne me répond et nous continuons notre chemin.

Nous trouvons enfin un officier de la garde. Ja l'interroge. « Où est la division Claparéde? — Ma foi, répond-il, où est maintenant votre division, je ne puis vous le dire, mais elle escorte le trésor et les trophées; je crois qu'elle arrivera ces jours-ci. Mais vous, d'où venez- vous? » Je lui raconte brièvement nos aventures et les événements de Borissov. — Comment! Les Russes sont à Borissov! — Probablement que oui, car j'ai quitté l'endroit au moment où ils attaquaient de vive force le pont, et les nôtres^ pliaient. » Cette nouvelle semblait avoir troublé au

plus haut degré mon bon Français. Il s'était éloigné de nous lorsqu'au bout de quelques pas, il se retourna et, comme pour être entièrement sin* de son fait : « Vous êtes, dit-il, adjudant-major de la Yistule? » — (( Capitaine adjudant-major du 2^ de la Vistule, » répondis-je.

Devant mon ancien logement j'aperçois deux de ces gendarmes d'élite qui accompagnent ordinairement le quartier impérial, mais l'Empereur n'est pas encore arrivé. Je regarde quelque temps le spectacle douloureux, désolant de la foule. « Voyez-vous, capitaine, me dit le lieutenant Gorszynski, ces Iraîiieurs sont en grande partie des gaillards sains et torts; je ne comprends pas cela, ce ne peuvent être que des gens de corvée, des gens envoyés du camp dans un but quelconque, et le camp est sûrement ici dans le voisinage. »

Tout en laissant libre cours à nos considérations, nous voyons des groupes se former aux coins des rues pour lire des afïiches. Nous nous approchons. On a, en eifet, afïïché un ordre du jour qui blâme très énergiquement la conduite des traîneurs et des isolés et qui leur ordonne en même temps de se rendre sans retard à leur corps et à leur division dont on leur indique les positions. En outre, la force armée — la gendarmerie — est avisée d'intervenir résolument pour établir ordre et discipline. En conclusion, les mutins sont menacés du conseil de guerre. Quelques soldats lisent aux groupes cet ordre du jour, mais il ne semble pas faire la moindre impression, et s'il y avait des moyens de ramasser tous ces hommes, quand ils arrivent, de les assembler et de b's armer, il serait possible de les ordomier par divisions et par corps et de les renvoyer à leurs troupes; mais ce n'est plus maintenant par de simples ordres du jour et par des phrases qu'on peut régler pareille chose.

Le fondement de ces anomalies militaires a été jeté dans ia marche sur Moscou; à Moscou, ou plutôt après la sortie de Moscou, elles ont fait complètement explosion, et ce qu'on voit, ce qu'on subit maintenant, ne peut être considéré que comme la €onsé(juence de cet affreux abandon de toute discipline. C'est pour nous une véritable consolation de ne pas voir dans ce désarroi babylonien un seul soldat de notre division.

Nous ne revenons de celle excursion qu'au bout de plusieurs heures et le lendemain malin, notre artilleur sort de notre antre pour aller de nouveau en ville. Le froid a augmenté et durant la nuit il nous a vivement pressés. Nous décidons de trouver à tout prix un autre logis et nous n'attendons que le retour de notre hôte pour nous mettre en quête. Il reparaît vers 11 heures et il annonce que beaucoup de troupes sont arrivées. Nous parlons pour la ville et nous voyons une foule de soldats qui bivouaquent sur le marché et partout dans les rues. Une partie de la canaille sans armes a disparu, et nous parvenons à découvrir dans une écurie pour voyageurs un abi'i tout à fait supportable; il va une quantité de blessés, mais encore de la place pour maint autre. La salle commune où, selon Tusag-e du pays, on arrive directement par l'écurie même, est occupée par quehjues officiers supérieurs. Nous avons confié notre voiture à la garde de notre domestique et du vieil artilleur.

Toutes ces dispositions nous ont menés vers 1 ou 2 heures, et, enveloppés dans nos couvertures, nous sommes couchés sur la paille ou plutôt sur le fumier des chevaux. Nous attendons ce qui va advenir, mais nous nous sentons plus en sûreté dans le voisinage de troupes armées. Soudain se présente un groupe d'officiers de tout rang; ils demandent que la salle et l'écurie soient aussitôt évacués : le prince

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vice-iîonnélable s'éLahlit dans la maison. En vain nous protestons. On finit par nous répondre : « Nous vous délogerons de vive force. » Mais les Français qui sont avec nous refusent de se soumettre : « C'est une cruauté de votre part, s'écrient-ils, nous sommes de pauvres blessés, et nous aimons mieux être tués que de déloger! ■»

Pendant ces débats survient Bertliier; il se dirige vers la salle par le corridor. Plusieurs officiers se rendent aussitôt près de lui, se plaignent de la conduile illégale de son état-major, et ils le prient de leur laisser l'écurie. Le prince y consent, tout en réservant la salle pour lui-même et le corridor pour le personnel de service. Ce fut alors pendant la nuit une course continuelle; mais nous avions très cbaud et nous étions infiniment mieux que Là-bas, dans notre cbambretle, cliez l'artilleur.

Le lendemain matin, nous sommes de bonne lieure surpied.Notre artilleur nous apporte une bonne soupe au lard que nous partageons avec plusieurs autres et il accepte avec la plus gï*ande reconnaissance le peu d'argent que nous lui donnons en écbange. L'aprèsmidi, nous voyons des soldats de notre division (|ui nous informent (|ue le régiment arrivera, sans nul doute, le jour suivant. Nous pouvons à peine attendre ce moment et pourtant, jusque-là, il y a encore une longue, longue nuit. Tandis que le lieutenant Gorszynski reste dans notre écurie, je fais avec Zelinski un tour par la vilk% pour voir et entendre.

L'Empereur est arrivé la veille au soir et il demeure dans la maison qui nous avait jadis hébergés — un bâtiment bas, à un étage, avec un petit avant-corps qui repose sur deux colonnes de bois. De chaque coté de la porte, se trouve une vaste pièce avec une chambre. On a voulu loger Bertliier dans une maison contiguë, mais on a dû y renoncer parce que le toit s'est écroulé et que le bâtiment

est devenu inhabitable. C'est à cette circonstance que nous (levons l'honneur de l'avoir pour voisin. A la porte de l'Empereur sont deux grenadiers de la vieille garde, le fusil sur l'épaule; devant la maison bivouaquent 40 à uO soldats environ. Un picjuet campe sur le marché. Comme tout a changé depuis que j'ai vu la garde au Kremlin pour la dernière fois! Alors, elle était dans tout son éclat et en pleine force. Aujourd'hui, décimée par la marclie et ses souffrances, les habits déchirés, elle a perdu beaucoup de son assurance, bien que les vieux visages brunis offrent encore une empreinte toute particulière et martiale, et ces hommes d'ailleurs toujours bourrus, sont plus laconiques, plus renfrognés que dliabilude. On ne les a pas oubliés à la distribution, comme le prouvent leurs marmites garnies et leurs bidons pleins. Nous ne voyons pas l'Empereur.

Nous revenons assez tôt à notre écurie après avoir fait auparavant une visite à nos chevaux et trouvé tout en bon ordre. Berthier est parti, mais d'autres officiers supérieurs ont pris son logement. Notre dortoir s'est encore rempli davantage et nous sommes serrés les uns contre les autres comme des harengs. Pendant la nuit, retentit soudain le cri au feu; tout le monde effrayé se lève, tout le monde veut fuir, c'est un sens dessus dessous qu'il faut avoir vu pour pouvoir s'en faire une idée. On apprend bientôt que la fumée de quelques feux du voisinage, poussée par le vent, a pénétré dans l'écurie. Mais le repos de la nuit est ti'oublé désormais; il règne une inquiétude sinistre^ et nous aspirons au matin qui semble poindre plus lentement que d'ordinaire. Aussi, au premier rayon de lumière, nous sommes debout et nous voilà près des feux de bivouac. Il fait un assez grand froid, et un épais nuage enveloppe hommes et choses d'obscurité; plu-

sieurs feux sont éteints et abandonnés; d'autres soigneusement entretenus. Partout un silence profond, et un silence qui a quelque chose de pénible, de peu rassurant; presque personne ne prononce une parole. Je me rappelle le jour où nous sommes venus ici, à Bobr, pour la première fois. Quel étrange contraste ! Alors, pleins d'espérance et d'assurance victorieuse; aujourd'hui fugitifs, battus, poursuivis, livrés au froid et à la faim, peut-être à la veille d'une ignominieuse captivité, et, avec cela, blessés! Des entretiens que nous avons eus alors, des jugements que nous avons portés nous reviennent à la mémoire, et on se complaît dans la situation désespérée où l'on est à se complimenter de sa sagacité : ce qu'on prédisait alors ne s'est-il pas vérifié?

A 8 heures le gros des troupes s'éloigne. Tout se dirige vers Natcha. D'autres doivent avoir marché vers Borissov qui est retombé dans nos mains aussi facilement qu'on l'avait perdu. Tout ce qui est parti en armes et formé en partie encore peut comprendre 4 à 5.000 hommes. Mais il y a dans le nombre beaucoup de gens armés qui s'unissent par groupes, sans se joindre à un corps déterminé de troupes et qui semblent n'avoir d'autre but que de se retirer sains et saufs et, tout en ménageant leur peau, de piller partout et comme il faut, et, autant que possible, de n'employer leurs armes qu'au pillage. Ce fut, à proprement parler, l'espèce d'homme la plus dangereuse; car,pendant qu'on comptait sur eux, ils s'étaient déjà échappés et soustraits aux regards des supérieurs qui voulaient les revendiquer. Je suppose que la plupart étaient de ces maraudeurs qui restaient en arrière lorsque l'armée marchait sur Moscou et qui avaient répandu partout le désordre et'le scandale. En somme, pour ce qui concerne le manque de vivres, je ne Tai remarqué que

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do temps en temps chez les malheuieux blessés et surtout chez les officiers. S'il y avait eu un peu de discipline dans Farmée, les éléments dont on a tant parlé seraient sûrement restés sans influence sur elle. Sa dissolution était, comme on l'a dit, une de ces maladies qui ne peuvent s'arrêter qu^avec la mort même du corps qui en est atteint.

Dans le cours de l'après-midi, je crois que c'était le 24, arriva notre division. Je peux à peine décrire la joie que j'ai à revoir mes camarades. « Eh bien! me dit le capitaine Lichnowski, n'avais-je pas toujours annoncé que les choses tourneraient ainsi? Vous autres, jeunes messieurs, vous n'avez jamais voulu croire les vieux. La g-uerre va seulement commencer. »

La division avait, le 18 octobre, à Taroutino, par la défense de SpasKouplia sauvé le corps du roi Murât de la perte la plus certaine, cela était reconnu g-éné ralement, et pourtant elle n'avait pas perdu autant d'hommes qu'au 4 octobre, ce jour que le colonel nommait toujours le plus beau jour du régiment dans cette campagne. Plus tard, elle avait été charg^ée d'escorter les trophées et le trésor, tout en étant pourtant employée de ci de là à soutenir les divers corps d'armée, comme, par exemple, à Krasnoï. Je ne puis dire que j'ai trouvé une différence entre la tenue de la vieille g-arde et celle de nos g-ens ; ils étaient, au contraire, plus g-ais, carie Polonais, quand il voit que ses supérieurs partag-ent sa peine et sa joie, ne perd pas si facilement sa bonne humeur. Je me souviens encore très bien que, le soir, au bivouac, comme jadis en de meilleurs jours, on s'occupait de toute sorte de choses accessoires. Un soldat s'habillait en vieille femme, se coiffait d'un bonnet de grenadier, faisait d'horribles grimaces, lâcliait mille et mille rodomontades, puis, lorsqu'on criait Cosaçues, Cosagues, jetait son bonnet et, d'un ton suppliant,

criait -.pardon^ monsieur^ le Cosaque : c'était une allusion à un combat où les Français auraient abandonné les Polonais, et les officiers durent interdire ce jeu.

Cependant, avant tout, il s'agit maintenant, puisqu'on sait par nous la vérité nue, il s'agit d'assurer l'avenir des malades et des blessés et de prendre des mesures pour sauver nos bagages. On a toujours, il est vrai, un léger espoir de reconquérir le pont de Borissov; mais on doit être prêt à tout événement. Quoique Napoléon ait ordonné à Orcba de brûler toutes les voitures, il y en a une foule dont on peut disposer. On les charge de blessés, et, le lendemain, de grand matin, on les envoie à Natcba sous IVscorte d'un sergent avisé. Les bagages sont réduits au minimum, on les met dans des sacs et on les répartit sur notre voiture et sur une autre, de façon qu on puisse, le cas échéant, les empaqueter sur les chevaux dont on couperait les traits, et les envoyer plus loin.

Les officiers blessés de la division, au nombre de onze, et les soldats légèrement blessés restent à leurs régiments. Tout cela se fait sur l'ordre de notre colonel qui ne se soucie pas le moins du monde d'un général que les officiers n'estiment plus et qu'au reste je n'ai pas vu du tout^

La division bivouaque un peu devant la ville. Nous la suivons le lendemain matin à Natcha où nous sommes le 25. Au milieu de nos camarades, il nous semble être dans le paradis. Le temps, d'ailleurs, est froid, mais serein. Le chirurgien du régiment prend soin de nos blessures qui ont été négligées et qui se s'ont un peu aggravées. Le gruau, l'orge mondé, le pain ne manquent pas. Si le thé, le sucre et le rhum n'abondent pas, cliacun de nous reçoit pourtant soir €t matin une tasse de thé.

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