lyOstrovno à Smolensk
Nous suivrons clans les pages suivantes le lieutenant Kalckreuth et le 5*^ rég-iment de hussards prussiens d'Ostrovno à Smolensk. Le 26 juillet, Kalckreuth voit de près Napoléon. Le 27, il assiste à une affaire où il admire les tirailleurs français, et on lira volontiers l'hommage qu'il leur rend. Le 28, il revoit Napoléon qui félicite les hussards prussiens de leur conduite. Le 29, il « fait de la poussière » avec les aides de camp de Nansouty. Du 30 juillet au 12 août, son régiment reste au bivouac devant Porietche. et déjà tout, hommes et chevaux, se lasse et s'épuise. Le 17 août, devant Smolensk, il nous décrit le groupe curieux que forment l'Empereur, Murât, ses maréchaux et le mamelouk Roustam.
Le 26 juillet, au matin, en avançant sur la route de Vitebsk, nous trouvâmes sur le champ de bataille de la veille beaucoup de nos morts et nous cherchâmes, autant que le temps le permettait et en nous servant de nos sabres, à les recouvrir de terre. Puis nous entrâmes dans la forêt qui était devant nous et nous y reçûmes plusieurs coups de mitraille sans voir pourtant les ennemis. Le lieutenant Kalckreuth fut blessé légèrement, mais ne cessa pas de servir. Les deux rég-iments de lanciers polonais qui, soiis les ordres du général Roussel, étaient venus la veille faire brigade avec nous, exécutèrent une charge heureuse, dans une clairière de la foret, sur la cavalerie ennemie. Dès que nous eûmes la forêt derrière nous, nous vîmes s^étendre devant nous une grande plaine.
Napoléon vint sur la chaîne de nos avanl-posles et mit pied à terre. Aussitôt quatre chasseurs de la garde se détachèrent de sa suite et se portèrent en avant; ils descendirent également de cheval, prirent leur carabine en main et formèrent un carré autour de TEmpereur; personne ne pouvait, sans Tordre particulier de Napoléon, entrer dans ce carré; il observa la position de l'ennemi durant un quart d'heure, puis nous quitta. Nous avions eu, dans ce combat d'avant-postes, quatre morts et cinq blessés. Le 21 juillet, nous nous attendions à une bataille. Vitebsk était à un demi-mille devant nous et les Russes avaient pris une position avantageuse sur des hauteurs assez considérables. Les troupes françaises étaient en ordre de bataille et notre régiment avait quitté la seconde ligne pour la première. Il franchit heureusement quelques difficiles enfoncements de terrain et souffrit du feu de l'artillerie; plusieurs projectiles passèrent à travers nous et allèrent tomber dans des régiments qui se tenaient derrière. Nous eûmes six morts et cinq blessés. Mais admirable fut la marche des tirailleurs français sur la grande route ; nous étions tout près et nous pûmes l'observer exactement. Les Russes avaient garni fortement la hauteur d'artillerie et d'infanterie. Les tirailleurs français gravirent cette hauteur^ rampant à quatre pattes, utilisant chaque pierre et chaque arbre pour faire feu. A peu près au milieu de leur chemin était une petite baraque de garde champêtre; l'atteindre était provisoirement le but de nos Français. Une denpiheure s'était à peine écoulée qu'ils en avaient pris possession, bien que beaucoup d'entre eux eussent été tués ou blessés. Puis, partant de là, ces petits et si adroits tirailleurs rampèrent de nouveau comme les fourmis, montèrent toujours plus haut, et au bout de quelque temps ils étaient maîtres de la hauteur et avaient chassé Tennemi.
Au soir, nous prîmes un bivouac tout près de Vitebsk et en face de la ville.
Le 28 juillet, le régiment traversa Vitebsk. Les habitants étaient présents, pour la grande partie; mais presque toutes les boutiques de marchands étaient fermées parce que les Français avaient d'abord pillé.
Au sortir de la ville, sur la route de Janoviczi, Napoléon était descendu de cheval, dans une large allée d'arbres, avec tout son état-major pour voir les troupes marcher devant lui; il fit appeler notre colonel, M. de Gzarnowsky, et lui dit qu'il était très content du régiment et qu'il en parlerait au roi de Prusse ^ Nous marchâmes plusieurs heures encore, poussant l'ennemi devant nous.
Le lendemain, nous continuâmes notre route vers Janoviczi. Sur le bord opposé, et assez élevé, d'un petit ruisseau qui coupait le chemin, l'ennemi tint quelque temps et nous envoya de la mitraille qui blessa cinq hommes et trois chevaux. Or, de notre côté, le bord était couvert de bois et il n'y avait de libre qu'un petit espace, fort sablonneux. Le général Nansouty trouva sans doute qu'on s'arrêtait là trop longtemps; il arriva au galop avec ses aides de camp, examina la position et ordonna ensuite et à ses ofïiciers et à quelques-uns de nous : « Allons^ Messieurs, faites de la poussière! » Nous ne savions pas d'abord ce qu'il voulait dire. Mais ses aides de camp le comprenaient et ils se mirent à galoper çà et là sur le sable; nous suivîmes cet exemple ; un fort nuage de poussière s'éleva, et une batterie à cheval, dont l'arrivée fut ainsi cachée à l'ennemi, passa derrière nous; nous lui fîmes place, elle commença son feu
1. Le colonel Gzarnowsky, le majof de Zieten, le capitaine de Manteulï'el, le premier lieutenant de Rudorff, les seconds lieutenants de Bdrcke et de liobe reçurent la croix de la Légion d'honneur.
sur-le-champ, l'ennemi quitta sa position, nous le poursuivîmes, et sur la route de Porietche nous fîmes plusieurs prisonniers et capturâmes un convoi de vivres.
Le 30 juillet, nous arrivions devant cette petite ville de Porietclie. Elle offrait un aspect singulier. On ne voyait, on n'entendait ni lionmie ni bète. Toutes les maisons et les boutiques étaient fermées; tout semblait mort, comme frappé de la peste; c'était à l'heure de midi, et il faisait le plus beau soleil. Mais soudain le feu éclata, et la ville fut presque entièrement brûlée, car personne n'arrêta les flammes et le vent jetait de tous côtés les bardeaux enflammés des toitures dans les maisons qui n'étaient que de bois. On bivaqua devant Porietche jusqu'au \2 août et on n'eut, durant ce temps, que de petits combats d'avanlpostes. Il devenait de jour en jour plus difficile de se procurer des vivres et des fourrages ; les patrouilles envoyées à cet effet rencontraient des troupes de Cosaques qui battaient la campagne et elles n'osaient par suite s'écarter trop loin de notre bivouac. Les deux régiments de lanciers polonais, surtout, avaient beaucoup perdu et ils s'étaient déjà considérablement affaiblis. Le colonel du 8® régiment de ces lanciers était le prince Dominique Radziwill, jeune homme très habile qui usait de son énorme fortune pour que ses officiers n'eussent pas à souffrir, et néanmoins ils faisaient souvent très petite chère. Notre régiment avait environ 400 chevaux, mais très las et amaigris.
Le 12 août, nous eûmes Tordre de partir aussi vite que possible, et l'on marcha sur Krasnoï. Le 14, on passa le Dnieper. Le 13, on souffrit beaucoup de la poussière et de la chaleur; les colonnes étaient entièrement enveloppées de poussière, si bien que personne ne pouvait reconnaître son voisin; la soif était si grande qu'à chaque petit ruisseau une foule
de gens restaient en arrière pour boire, et ils fatiguaient leurs chevaux afin de rattraper le régiment. Le régiment ne prit aucune part au combat qui eut lieu ce jour-là à Krasnoï; mais il bivaqua sur le champ de bataille où il arriva très tard dans la soirée, et le lendemain matin, lorsque j'examinai de plus près l'endroit oii je m'étais couché, je vis que le cadavre d'un Russe m'avait servi d'oreiller.
Le 16 août, nous arrivâmes devant Smolensk. L'armée se concentra ce jour-là, et au soir, tous les environs entre les routes de Smolensk et de Mstislav étaient couverts de feux de bivouac.
Le 17, commença la bataille. Notre division était d'abord près de la route de Mstislav: elle ne se battit donc pas, parce que l'artillerie et l'infanterie seules furent en jeu. Vers midi, sur la route de Mstislav, à un quart de mille de Smolensk, l'Empereur avait mis pied à terre pour observer le combat; tout son état-major l'entourait; deux escadrons de sa garde, chasseurs français et lanciers polonais, se tenaient à cent pas derrière lui, rangés en bataille. Il était debout sur une grande peau d'ours qu'on avait étendue pour lui. On voyait à ses côtés le roi de Naples, chapeau bas. Tous deux s'entretinrent quelque temps; puis, Napoléon se fit donner du vin jusqu^'au bord dans une coupe d'argent; c'était le mameluck Roustam qui versait; le roi de Naples tendit la coupe et, lorsque l'Empereur eut bu, la remit à Roustam. Les maréchaux n'approchaient du souverain qu'avec la plus profonde soumission, et dans tout l'entourage régnait le plus grand silence.