‹ 1812, la guerre de Russie, notes et documentsChapitre 123 sur 125 · La brochure de Durvent · texte numérisé non relu

La brochure de Durvent

Labrochure d'un sieur R.-J.Durvent, parue en 1814, (Paris, Eymery, in-8, 102 p.) et intitulée : Campagne de Moscou en iSi^, est tout à fait hostile à Napoléon, comme l'indique le sous-titre : ouvrage composé d'après la collection des pièces officielles sur cette campagne mémorable où plus de trois cent mille braves Français furent victimes de l' ambition et de r aveuglement de leur chef. Elle ne mérite guère d'être lue et consultée. Pourtant, à certains endroits, l'auteur cite des témoins oculaires de l'expédition, et nous croyons utile de reproduire ces témoignages :

« Les détails, dit-il p. 84-86, qu'on va lire sur la manière dont s'opéra la désorganisation de l'armée, ont été communiqués, ainsi que quelques autres, par un officier, l'un des survivants de cette fatale retraite. Jusqu'au moment oii elle vint à Smolensk, cette armée avait encore observé un reste de discipline. Beaucoup de soldats, il est vrai, quittaient souvent leurs drapeaux pour courir sur les flancs; mais il restait pour chaque régiment un point central oii se ralliaient ceux qui, par le sentiment de l'honneur ou par la crainte de tomber dans les colonnes ennemies , ne s'écartaient qu'à de faibles distances. Mais, après Smolensk, les soldats, moins pressés par l'ennemi, commencèrent à jeter leurs armes, leurs gibernes, leurs cartouches ; les hommes du train abandonnaient les caissons. Chacun, en un mot, se considéra dès lors, non plus comme portion d'un grand tout, à qui

Tunion seule pouvait conserver sa force, mais comme un voyageur à peu près \so\6, comme faisant partie d'une espèce de caravafie. Le froid qui survint ne lit que donner plus d'énergie à ces sentiments d'égoïsme, r(^sultant de l'état misérable ofi l'on se trouvait. Le soldat qui occupait une place à un petit feu de bivouac n'avait garde de la céder à son officier ; il était déterminé à la conserver, s'il le fallait, le sabre à la main. »

Plus loin (p. 93), DurverU dit encore : « L'officier dont j'ai parlé plus liaut a donné, sur la manière à la fois singulière et effrayante dont on mourait de froid, les particularités que voici. Dès le premier saisissement, le malheureux était obligé de s'arrêter. Son visage décomposé était celui d'un homme (jui ne sait s'il doit rire ou pleurer. Sentant qu'il allait tomber, il portait ses deux mains devant lui, ses genoux fléchissaient, et tout à coup, tombant la face contre terre, il avait cessé de souffrir et de vivre. »

A la même page (p. 93), Durvent rapporte une conversation avec un autre officier : a Est-il vrai, dit-il, que des soldats aient dévoré leurs propres membres ou les cadavres de leurs compagnons? Attestez-moi qu'il y a là de l'exagération et je vous crois. » — « Croyez, me répondit-il, tout ce que l'extrême désespoir peut suggérer de plus effroyable*. »

Une réflexion de Durvent (p. 95), peut encore être citée : « On demandera peut-être, écrit-il, si les Russes n'ont pas aussi éprouvé de grandes souffrances, puisque celles des Français et de leurs alliés furent telles que l'on conçoit à peine qu'un seul d'entre eux ait pu survivre à cette fatale expédition. La réponse est facile. D'abord, il est certain que l'armée de Koutouzov éprouva aussi des pertes occasionnées par la rigueur de la saison; mais elles durent être et elles furent sans aucune proportion avec les nôtres. Ces

Page 1