F. DURUTTE
Le général Reynier est à un ou deux milles en avant de Sokolov.
Durutte à Du faillis.
Varsovie, 29 octobre 1812.
Mon cher général, demain 30 du courant je ferai partir de Varsovie, ainsi que je vous l'ai déjà écrit, la brigade du général Devaux, composée de trois bataillons du régiment de Belle-Isle et trois du régiment de Wurzbourg. Cette brigade sera le 30 à Okouniev, le 31 à Stanislavov, le 1^^ novembre à Dobrewoda et le 2 à Wengrow où elle attendra vos ordres.
Cette brigade est belle; si, avant mon arrivée, vous aviez une affaire, ne la perdez pas de vue; le général de brigade est brave, mais je ne connais pas ses moyens et je crains sa légèreté.
Le régiment de Wurzbourg est beau; la plupart de ses soldats ne sont que des recrues; le meilleur esprit anime ce régiment, et particulièrement le corps d'officiers qui m'a toujours personnellement montré beaucoup d'attachement. Tâchez d'empêcher qu'une influence fâcheuse ne change leurs bonnes dispositions et placez-les en conséquence.
Comme j'avais organisé une batterie à Berlin pour
servir d'épouvantail à cette ville, j'avais organisé en même temps une compagnie d'artillerie au régiment de Wùrzhourg.
Je viens de demander au ministre de la guerre du duché de Varsovie deux pièces de 3 pour ce régiment. On me les a accordées. Mais il faut que j'achète des chevaux, je m'occupe de cela et j'espère que, sous peu de jours, cette compagnie et ces deux pièce» pourront nous rejoindre.
Il vient de m'arriver de Modlin six pièces de 6 et deux obusiers. J'ai ici la 4*^ compagnie du 9*^ régiment d'artillerie française pour servir ces pièces. Je viens de signer un marché pour 200 chevaux. J'espère que celle batterie sera attelée sous peu de jours. Je serai obligé de prendre des soldats au l*^*" régiment de la Méditerranée pour conduire ces pièces.
J'attends ici avec impatience mon commissaire des guerres qui doit arriver demain. Dès que j'aurai concerté avec lui les moyens d'assurer mes transports et de compléter mon organisation administrative, j'irai vous rejoindre.
Votre courrier me presse de terminer cette lettre et me force de vous saluer sans façons, amicalement.
F. DURUTTK.
P.-S, — J'oubliais de vous dire que je m'occupe à mettre en état une 3® brigade de marcher incessamment; elle ne sera composée que de cinq bataillons; le 6® n'est parti de Berlin que le 22 de ce mois.
Durutte à Augereau.
Varsovie, 30 octobre 1812.
Monseigneur, jusqu'à ce moment il n'y a rien de très intéressante vous annoncer. Nous sommes tou-
LA GUERRE Blù RUSSIK 45
jours sur le Bug et l'ennemi de l'autre côté. Je viens seulement d'apprendre qu'un petit corps d'observation russe qui était à Vladimir s'est retiré; on croit qu'il marche sur Pinsk.
Vous aurez probablement appris par le duc de Bassano que le général Gouvion-Saint-Cyr a été forcé à Polotsk. Il est probable que le maréchal duc de Bellune devra aller le renforcer. Tout prouve que l'ennemi en veut aux derrières de l'Empereur. Peutêtre que le corps qui est sur le Bug marchera sur Minsk pour seconder ce projet. 11 faudrait que le prince de Schwarzenberg l'empêche de faire ce mouvement dangereux en l'occupant sans cesse.
Je hâte tant que je puis mon organisation. Je n^ai encore que quarante chevaux pour ma première batterie. L'intendant général n'a donné aucun ^ordre, de sorte que je suis sans argent et que je serai peut-être obligé de forcer la main au payeur.
Je fais faire des petits caissons de vivres à la comtoise pour mes bataillons; ils en auront chacun deux, et chaque régiment, un caisson d'ambulance.
Je me repens de ne vous avoir pas conjuré d'envoyer à Varsovie pour ma division les chevaux et les soldats du train de la batterie de Berlin. L'idée m'en est venue plusieurs fois, mais je n'ai pas osé vous en faire la proposition. En peu de jours^ cependant, le général Guiton aurait pu vous les remplacer.
Je ne trouve ici aucun soldat du train. Il faudra que je prenne des soldats d'infanterie pour conduire les chevaux. Mais qui leur donnera des bottes, etc? Je sens qu'il faudra que je prenne beaucoup sur moi, et, par caractère, j'y suis assez porté. Mais quand le besoin sera passé, trouvera-t-on bon qu'un général de division ait tranché les difficultés comme un général d'armée?
Je ne puis vous peindre combien on est mal ici. Nous sommes tous à l'auberge, et à grands frais.
Je donnerais vingt-cinq louis pour avoir le plaisir d*y voirie général Poinsot.
On se plaint terriblement de l'armée autrichienne. Les Polonais disent qu'ils ont quinze cents caissons qui no font que courir le pays pour le dévaster. Les Russes, disent-ils, se conduisent beaucoup mieux qu'eux et font beaucoup moins de mal.
Nos troupes se sont généralement fort bien conduites en route. L'ambassadeur de France et les ministres du duché nous en ont fait des remerciements.
Salut, attachement et respect.
F. DUKUTTE.
P.'S. — Le général Jarry arrive dans ce moment et me remet la lettre du général Ménard, du 23 d'octobre, et celle du major général, du 9 d'octobre.
Je suis charmé de savoir qu'il m'arrivera bientôt les deux compagnies d'artillerie dont j'avais encore besoin.
On vient de m'assurer que 4.000 Cosaques viennent d'arriver sur le haut Bug et que 8.000 recrues viennent de Kiev rejoindre l'armée de T(^hitchagov. Les Russes font les plus grands efforts; ils lèvent, dit-on, un homme ou quatre chevaux sur cent âmes en Volhynie; dans l'Ukraine, etc.
Vous voyez. Monseigneur, que je vous écris tout ce que j'apprends avec l'abandon de l'amitié, ainsi que vous l'avez désiré. Je vous prie de ne communiquer mes lettres à personne.
Tout à vous.