Berthier à Napoléon
Ces lettres de Berthier, du l^*" au 31 décembre 1812, tirées soit des archives de la guerre, soit des archives nationales (A. F. iv. 1643) méritent d'être toutes mises ensemble et reproduites selon Tordre chronologique. Elles forment le Journal du major général et, ainsi réunies, constituent comme ses Souvenirs et, en tout cas, les Mémoires les plus autorisés qui soient sur la retraite de l'armée française après le départ de Napoléon. Le prince de Neuchâtel écrit au courant de la plume; il n'a pas le temps de peser ses mots ni de soigner son style ni de grouper ses idées; il dit simplement ce qu'il a vu, ce qu'il sait, et, par suite, ses lettres offrent un tableau complet de la catastrophe finale. Les traits poignants y abondent, surtout dans les premières. (Cf. dans notre tome I, la note 93 intitulée : Les derniers jours de la retraite.)
Ochmiana, 7 décembre 1812, 6 heures du matin.
Sire^ le froid a été excessif dans la journée du 6. L'armée est partie de Smorgoni à sept heures du matin et est arrivée ici à quatre heures après midi. Hommes et chevaux ont considérablement souffert du froid. Il y a sur la route plusieurs raidillons qui ont retenu la marche de l'armée et qui nous feront perdre quelques voitures.
^^ Le duc de Bellune est toujours suivi par beaucoup ^B de cavalerie, quelques régiments d'infanterie et du ^H canon. Son arrière-garde est réduite à 1.000 ou ^H 1.200 combattants.
La inalailie des lioinmes marchant isolément augmente.
Nous avons trouvé ici pour toute ressource environ 20.000 rations, tant on pain qu'en farine; 10.000 ont élé données à la ^arde et le reste distribué au reste de l'armée.
La cavalerie qui s'est montrée ici dans la soirée du 5, a fait plusieurs hourras tant en deçà qu'au delà d'Oclimiana.
Le Roi a jugé convenable de faire partir hier G, à dix lieures du soir, pour se rendre à Vilna, le général Gratien avec environ 3.000 hommes qui lui restaient, afin d'éviter que cette troupe ne se débande comme le reste de l'armée.
Le duc d'Abrantès, malgré les ordres qu'il a reçus, s'est dirigé sur Vilna avec la cavalerie démontée, sous le prétexte que la route directe sur Meretch était coupée par la cavalerie ennemie.
Aujourd'hui 7, l'armée sera à Miedniki; l'arrièregarde à Ochmiana, le général de Wrède à Slobodka. Demain 8, l'arrière-garde sera à Miedniki et le général de Wrède à Slob-Choumska. Le Roi s'arrêtera à Roukoni oii il verra comment il pourra prendre une position en avant de Vilna.
Le froid aujourd'lmi est beauéîoup plus fort. L'armée souffre extrêmement. Votre jeune garde a très peu de monde aux drapeaux. La vieille garde seule présente encore une masse respectable.
Le duc d'Elchingen est parti cette nuit pour Vilna 011 il va réunir les isolés.
J'ai ordonné l'évacuation de tous les objets qui peuvent encombrer Vilna.
Tout devient de plus en plus difficile par l'extrôme rigueur de la saison. Nous ferons pour le mieux.
L'armée croit que Votre Majesté a pris les devants pour Vilna. Ce ne sera que demain 8 que je met-
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Irai à l'ordre le décret qui nomme le Roi votre lieutenant.
P.-S. — Que Votre Majesté soit bien persuadée du bonheur que son armée éprouvera de la savoir en France.
Miedniki, 7 décembre 1812, 11 heures du soir.
Sire, Tarmée de Votre Majesté est partie de Smor goni le 6, à 8 heures du matin, pour se rendre à Ochmiana.
La cavalerie ennemie qui avait trompé et surpris nos postes dans cette ville, quelques heures avant votre passage, a fait quelques hourras en deçà et au delà de la ville; ce qui n'a eu d'autre effet que la prise de quelques mauvaises voitures.
Le duc de Bellune, qui est constamment harcelé, est arrivé ce matin, de sa personne, à Ochmiana, avant notre départ de cette ville, oii le Roi était resté assez tard pour donner le temps à l'artillerie de filer. Ayant demandé au duc de Bellune où était son corps, il m'a répondu qu'il était à quelques lieues. Je lui ai dit que, quand on avait l'honneur de commander l'arrière-garde de la Grande Armée, on devait être avec les hommes les plus près de l'ennemi. Il m'a opposé à cela qu'il n'avait pas 300 hommes.
Enfin, Sire, tel est l'état des choses au moment où je vous écris.
Le duc de Bellune est à Ochmiana, à la tête des isolés et des traînards, plutôt qu'à la tête d'une arrière-garde.
Le général de Wrède est à Slob-Choumska, ayant l'ennemi devant lui — dans la journée, nous avons entendu du canon de ce côté.
Le vice-roi est entre Ochmiana et Miedniki.
Le prince d'Eckmiilil est ici, ainsi que voire garde.
Le duc de Bellune est suivi, c'est-à-dire atlaqué tous les soirs par de la cavalerie el de l'artillerie à la position (ju'il prend.
Mais, Sire, la situation pénible dans laquelle se trouve votre armée depuis quelque temps, t*st bien aggravée depuis deux jours. Ce matin le thermomètre était à 22 deg-rés. Nous avons rencontré plus de loO hommes morts ou mourant de froid sur la route. Un tiers des chevaux existants sont morts. Presque tous les liommes du train ont disparu. Les canonniers, seuls, soutenus par l'honneur, conduisent les chevaux; mais plusieurs succombent, ne pouvant pas même tenir leur bride. Beaucoup de personnes de la maison de Votre Majesté, des généraux et officiers supérieurs, ont les pieds et les mains gelés. Dans le moment oii j'écris à Votre Majesté, le thermomètre est à 24. La nuit coûtera beaucoup d'hommes et de chevaux. Les gens du pays même sont étonnés d'un froid aussi rigoureux et aussi subit. Les hommes saisis du froid sont étourdis ; ils tombent avec un saignement de nez et ils succombent sans qu'on puisse les sauver* 11 serait impossible au soldat de se servir de son arme. Il faut le dire à Votre Majesté, nous éprouvons et nous éprouverons encore de grandes pertes. La jeune garde est entièrement débandée. La vieille présente à peine 600 hommes réunis. La cavalerie est presque totalementdébandée. L'honneur et le courage soutiennent le physique; mais, dans ce moment, tout est désuni.
Demain 8, l'arrière-garde sera à Miedniki; le général de Wrède, à Slob-Choumska; le prince d'Eckmtihl elle vice-roi, à Roukoni; mais les corps d'armées ne sont représentés que par le général en chef et quelques centaines d'hommes. Votre garde à pied et à cheval sera demain à Vilna.
Malgré la rigueur du temps, renneini nous harcèle avec ses Cosaques. D'après les rapports, son infanterie et sa cavalerie régulière marchent pour se porter sur Yilna par différentes directions.
Les 23 degrés de froid que nous éprouvons ce soir portent nos soldats à une espèce d'ivresse qui les rend incapables d'agir.
Le Roi se rend demain de bonne heure à Vilna pour avoir des nouvelles de l'ennemi et aviser aux moyens de tirer le meilleur parti possible de la circonstance pénible oii nous nous trouvons. Mais, dans tous les cas, votre armée fera plus qu'aucune autre ne ferait en pareille circonstance.
Centurioni, l'un de vos pages, a été ramené presque mort et gelé. Le major d'Haugéranville, de môme'. M. d'Arenberg a eu les mains gelées^. Le général Rapp a eu la presque totalité de la figure gelée. Trois de vos muletiers viennent d'être trouvés morts de froid.
Telles sont, Sire, les vérités qui nous sont connues jusqu'à ce moment. Si le froid continue d'être aussi rigoureux, nous ferons encore de nouvelles pertes. Vingt des chevaux qui conduisent le trésor sont morts cette nuit; nous avons enlevé les chevaux des parlicuh'ers et j'espère qu'il pourra arriver à Vilna. J'ai fait brûler toutes les voitures des trophées, excepté une seule, portant ce qu'il y avait de plus précieux.
Vilna, 9 décemljre 1812, 5 hcui*es du matin.
Sire, la nuit du 7 au 8 et la journée du 8 ont encore été plus fatales à l'armée que les précédentes, par l'excessive rigueur du froid.
1. D'Avrange d'Haugéranville qui devait être promu, le 27 février 4813, général de brigade.
• 2. Voir sur lui nos Ordres et apostilles de Napoléon, II, p. 252-
Au moment où le Roi partait de Miedniki avec votre garde pour se rendre à Vilna, le duc de Bellune y est arrive de sa personne^ en déclarant qu'il n'avait plus d'arrière-garde, vu que son monde l'avait quitté et qu'une grande |)arti(' était morte de froid, et qu'il avait été forcé d'abandonner son artillerie, ses chevaux ayant péri.
Le Roi a ordonné à ce qui reste du l*^*" et du 4*^ corps de tenir ferme à Roukoni ; mais ce que ces deux corps ont pu rassembler ne monte pas à 400 hommes.
Le général comte de Wrède qui était à Slobodka s'est retiré successivement en marchant à hauteur du corps d'arrière-gar'de illusoire du duc de Bellune; il s'est porté à Slob-Çiioumska et à Kéna. Ce matin, il prend position à Roukoni pour y relever les 4 à 500 hommes du 1"" et du 4^ corps, avec ordre de tenir pour faire l'arrière-garde. Ce général mande que de 8.000 hommes qu'il avait, il ne lui en reste que 2.000. Il demande à être relevé. Mais il lui a été prescrit de tenir à la position de Roukoni.
Le Roi a mis le général de Wrède aux ordres du duc d'Elchingen qui, à dat^r d'aujourd'hui, se charge de l'arrière-garde; il soutiendra le général de Wrède avec la division Loison qui est déjà très affaiblie.
Une grande partie de l'artillerie est compromise par la mortahté des chevaux et parce que beaucoup de canonniers et de soldats du train ont les pieds et les mains gelés.
Une voiture du trésor a été pillée par les traîneurs ; on n'a pu sauver que 12.000 francs.
On fait tout ce qui est humainement possible pour sauver les autres voilures. Mais chaque montagne est un obstacle. Dans les descentes, malgré les enrayures, les pièces emportent les chevaux. ^
La route est jalonnée d'hommes gelés, morts.
Hier, sur un poste de huit hommes des chasseurs de la garde, six sont morts.
Le duc d'Abrantès, au lieu de marcher rapidement et de suivre la loute de Meretch, est arrivé hier soir à Vilna, où il nous a encombrés d'une manière horrible.
Vos g-ros équipages qui marchaient sous Tescorte des dragons de la garde sont arrivés dans le plus grand désordre. Nous les mettrons en marche demain sur Kovno.
On a réuni [tous les isolés dans des couvents. Le Roi espère que les corps rassembleront plusieurs milliers d'hommes.
L'intention de Sa Majesté est de tenir le plus longtemps possible sur les hauteurs de Vilna, pour donner le temps d'évacuer.
Mais, Sire, je vous dois toute là vérité. L'armée est totalement débandée. Le soldat jette son fusil parce qu'il ne peut pas le tenir. Officiers et soldats, ne cherchent qu'à sauver leur vie de la rigueur du froid qui est toujours de 22 à 23 degrés. Les officiers d'état-major, nos aides de camp ne peuvent plus marcher.
On espère dans la journée d'aujourd'hui rallier votre garde. Les chefs ont de l'énergie. Le Roi fera tout ce qui sera humainement possible; il croit qu'il sera obligé de se porter derrière le Niémen, et nou& perdrons successivement beaucoup d'artillerie et de voitures.
Le duc de Bassano est parti cette nuit pour Varsovie.
Nous sommes tous fatigués, ne pouvant aller qu'à pied.
Votre Majesté m'excusera si je ne lui fais pas des rapports plus détaillés.
Notre courage surmontera les obstacles autant qu'il sera humainement possible. Jamais, dans ce
pays, 011 n'a ë prouve^ un froid de 23 degrés dans ■cotte saison.
Le Roi, le vice-roi et les maréchaux se portent bien.
Votre Majesté avait parlé de 6.000 Lithuaniens qui étaient ici; ils sont tellement disséminés <ju*on aura beaucoup de peine à les réunir sur Kovno.
P. -S. — L'ennemi nous suit toujours avec beaucoup de cavalerie, des pièces sur patins et quelque infanterie. On dit que les armées russes qui nous sont opposées se dirigent sur Vilna d'une manière positive. Hier, avant notre arrivée dans cette ville, il y a ■eu une alerte causée par un hourra de Cosaques qui se sont ensuite retirés; ce qui a eu lieu un peu avant l'arrivée de vos équipages.
Kovno, 12 décembre 1812.
Sire, le Roi et votre garde sont arrivés le 8 à Vilna. ^
J^ai eu l'honneur de vous écrire le 9, que le Roi avait mis sous les ordres du duc d'Elchingen le corps du général de Wrède et la division du général Loison, en donnant à ce maréchal le commandement de Tarrière-garde. En conséquence de ces dispositions, le général de Wrède a eu l'ordre d'arriver le 9 au matin à Roukoni oii le Roi avait laissé, pour faire Tarrière-garde, le prince vice-roi, le prince d'Eckmiihl et le duc de Bellune qui à peine ont pu réunir 300 hommes. Le général de Wrède est arrivé à la pointe du jour avec environ 2.000 hommes qui lui restaient de son corps tant infanterie que cavalerie, ayant perdu le reste par le froid et par les combats journaliers qu'il avait soutenus. Le vice-roi, le
prince d'Eckmiihl et le duc de Bellune se sont rendus à Vilna aux dépôts désignés pour rallier leurs corps respectifs. Mais, comme le 8 au matin, il y avait eu un hourra de Cosaques sur un des faubourgs de la ville, environ 2.400 hommes qui étaient réunie dans les dépots avaient forcé la garde, s'élaient répandus dans la ville et avaient rejoint les traînards. A peine le général de Wrôde eut pris position à Roukoni qu'il fut attaqué par 5.000 hommes de cavalerie et douze pièces de canon et nous fît dire que n'ayant pu se maintenir dans cette position, il en avait pris une intermédiaire à une demi-lieue en avant des hauteurs qui dominent la ville.
Vos équipages, Sire, qui auraient dû arriver le 6 ou le 7 à Vilna, n'arrivèrent que le 8 au soir.
La cavalerie démontée qui avait ordre d'aller par Neu-Troki est arrivée, malgré tous les ordres, à Vilna presque désorganisée.
Votre Majesté connaît la descente pour arriver dans cette ville. Cette montage n'était qu'une glace. Malgré les enrayures, la plupart des voitures étaient emportées et culbutées les unes sur les autres. Le froid, toujours à 23 degrés, on dit même qu'il a été jusqu'à 25, avait hébété presque tous les hommes; la plus grande partie avait les pieds et les mains gelés. Le Roi sentit que, quoique l'ennemi fût aux portes de la ville, il fallait séjourner au moins toute la journée du 9. Avec la garde on s'est occupé de faire déblayer la cavalerie à pied, l'artillerie et les bagages. Le 9, l'ordre a été donné de faire partir vos gros bagages à midi, mais la gendarmerie d'élite les avait abandonnés; les cochers et les postillons, ayant en partie les membres gelés, ne voulaient pas marcher; il y a eu même parmi eux un mouvement d'insurrection contre Técuyer; tous voulaient rester à Vilna. Sur les 2 heures nous entendîmes le canon du général de Wrède. Un moment après, ce général ar-
riva chez le Roi lui dire quo, rennerni ayant rccodinieiîcé son altaquo avec au moins (î.OOO hommes de cavalerie et de rartillerie, il avait été forcé, qu'ilespérait se maintenir jusqu'à la nuit en défondant l'entrée des faubourgs et occupant les petits mamelons. Leduc d'Elcliinj^^cn qui, dans la journée, avait en vain cherché à réunir la division Loison et n'avait pu rassembler qu'environ 600 hommes, se porta à son secours.
D'un autre côté, 700 à 800 Cosaques se sont présentés et ont attaqué le faubourgs du coté de la rivière avec deux pièces de canon; ils ont été repous- .sés par un bataillon de la garde. Plusieurs ol)us sont arrivés dans la ville.
A la nuit, l'ennemi, n'ayant pu pénétrer dans la place, s'est retiré dans les villages des environs pour faire à manger.
Malgré tout l'ordre que nous avons cherché à mettre, Votre Majesté jugera du désordre qui régnait <lans la ville. Le Roi fit battre la grenadicre pour rassembler la garde sur la place. Sa Majesté sentit q u'il fallait évacuer la ville dans la nuit, laissant la défense au duc d'Elchingencommandantrarrière-garde.
Malgré les ordres donnés pour prendre des effets dans les magasins, officiers et soldats restaient dans les maisons. Ce n'est qu'avec la plus grande peine qu'on a pu faire exécuter une partie de l'ordre. A o heures, on n'avait pas encore pu parvenir à faire partir vos équipages. On se décida à faire brûler quelques voitures. Enfin on parvint à réunir le nombre d'hommes nécessaire pour conduire le reste.
Le Roi sentit que, dans l'état des choses, il ne pouvait pas passer la nuit dans Vilna. En consé- -quence, il se rendit à la porte de Kovno et établit son quartier général au grand café où, en arrivant, Votre Majesté avait parqué l'artillerie. Il se fit suivre -de la garde à pied à laquelle il fit prendre positi on
près de la ville sur la hauteur. Le duc de Danzig* réunit à peine 600 hommes, le duc de Trévise en avait à peu près 100. Quant à la garde à cheval, elle était cantonnée dans le faubourg- de Kovno et avait reçu l'ordre de se tenir prête à marcher, mais sans quitter ses cantonnements. Avec toutes les peines infinies on parvint à faire partir vos équipages à 8 heures du soir.
Arrivé au nouveau quartier général, à la porte de Kovno, j'expédiai au prince de Schwarzenberg, au général Keynier et au duc de Tarente les lettres dont je joins copies. J'expédiai les ordres au général Eblé, au génie et à M. le comte Daru, pour faire sauter et brûler, au moment où le duc d'Elchingen en donnerait Tordre, tout ce qu'on ne pourrait pas emporter. J'expédiai l'ordre à ce maréchal de maintenir la meilleure police possible dans la ville, d'employer la nuit à faire évacuer, et tout le temps qu'il pourrait tenir le lendemain.
A 4 heures du matin, le 10, le Roi se mit en marche avec votre garde, le l'^'' et le 4^ corps représentés par les aigles, les ofïiciers, et une centaine de soldats, tout le reste étant débandé.
Votre Majesté sait qu'à une lieue et demie de Vilna^ il y a un défilé et une montagne très rapide. Arrivés là à 5 heures du matin, toute l'artillerie, vos équipageS; les nôtres, les bagages de l'armée formaient un encombrement effroyable. Aucune voiture n'avait passé; le défilé était obstrué par des canons et par des voitures renversées. Nous ne pûmes parvenir au travers du défilé, infanterie et cavalerie, qu'en nous frayant un chemin à droite et à gauche dans les bois. Le Roi crut devoir attendre le jour à la sortie du défilé. Nous nous employâmes à faire mettre de côté les voitures versées, à brûler toutes les voitures qui embarrassaient, pour faire passer le trésor, les équipages de Votre Majesté, dont trois voitures seules
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ont pu parvenir en haut. Voire argenterie et Targeiit du payeur de votre maison ont été mis dans des sacs et portés sur des chevaux ; rien n'a été perdu. Presque toutes les voitures ont monté en mettant vingt chevaux à chacune.
Le Roi a continué sa marche sur Eve. A 9 heures du malin, nous avons entendu le canon. Le duc d'EIcliingen a été fortement attaqué; alors il a commencé sa retraite. L'ennemi, dans la nuit, avait disposé quelques pièces de canon sur la hauteur et canonnait la route. Arrivé au défilé, le ducd'Elchingen y trouva à peu près le môme encombrement, puisqu'il fallait une heure pour monler une voiture. Ce moment a été celui de la perte totale de l'artillerie, des caissons et de tous les bagages auxquels le duc d'ELchingen a mis le feu. Ce maréchal est arrivé le soir à Rouikontoui (5/c). A peine lui restait-il 2.00(> hommes, tant des Bavarois que de la division du général Loison.
Le froid excessif et une grande quantité de neige ont achevé la désorganisation complète de l'armée. La grande route était couverte de neige; on s'en écartait involontairement et on tombait daris les fossés qui la bordent ou dans des trous.
L'artillerie de la division Loison, venue de Kovno, fut rencontrée entre Eve et Vilna; le Roi lui ordonna de rétrograder, afin de sauver les seize pièces d'artillerie.
Nous partions d'Eve le 11, à 7 heures du matin, lorsque Tarrière-garde y arrivait déjà. Le duc d'Elchingen nous fit dire qu'il ne pouvait résister à la nombreuse cavalerie (|ui était devant lui et aux quinze pièces de canon sur traîneaux qui la suivaient. Nous fûmes, en conséquence, obligés de faire, le 11, une grande journée et de venir coucher à Roumchicki, le duc d'Elchingen près de Chichmori. Le Roi continua sa marche et est arrivé le 11, à minuit, à Kovno.
Ce matin 12, le duc d'Elchingen a fait dire qu'il n'a pas 1.500 hommes, qu'il croit avoir de la peine à gagner Roumcliicki tant la cavalerie le déborde. Le Roi lui a fait dire qu'il fallait absolument qu'il tâche de tenir, la journée de demain, les défilés en avant de Kovno.
Il y a ici une tête de pont qui n'est d'aucun effet, puisque le Niémen a disparu; il est gelé et couvert Ae neige, de manière que les voitures passent dessus €omme en plaine et qu'il peut porter du gros canon.
Je dois dire à Votre Majesté : toute l'armée est totalement débandée, même sa garde, qui à peine présente 400 ou 500 hommes. Généraux, officiers ont perdu tout ce qu'ils avaient; presque tous ont différentes parties du corps gelées. Les routes sont cou-^ vertes de cadavres et les maisons en sont remplies. L'armée ne forme qu'une colonne de plusieurs lieues, qui part au jour et arrive le soir sans ordre; les maréchaux marchent avec le Roi et votre garde.
Dans la position actuelle, le Roi ne croit pas pouvoir conserver Kovno, parce qu'il n'y a plus d'armée. Sa Majesté porte son quartier général, ce soir, sur la hauteur de la rive gauche, où elle fait passer la garde, le 1*^^' et le 4^ corps. Tous les hommes de la cavalerie démontée ont également passé sur la rive gauche et suivent leur route sur Konigsberg.
On fait distribuer pour huit jours des vivres, des effets et des armes autant que possible; mais les soldats ne veulent pas les prendre.
J'ai ordonné au général Eblé de prendre toutes les mesures nécessaires pour faire brûler et détruire tout ce qu'on ne pourra pas emmener.
Nous avons trouvé ici 200 et quelques chevaux. J'ai fait atteler douze pièces d'artillerie et des munitions que le Roi fait mettre en position sur la rive gauche; j'ai fait prendre et enlever tous les chevaux qu'on a pu trouver pour faire relayer ceux fatigués
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des caissons du trésor, dont une partie est arrivée ici par miracle'.
Ce n'est pas, Sire, l'ennemi qui nous lait la guerre en ce moment, mais c'est la plus terrible de toutes^ les saisons. Nous nous soutenons par notre énergie ; mais tout ce qui nous entoure est gelé ou dans l'impuissance do rendre aucun service.
Au milieu de cette calamité, Votre Majesté peut croire que tout ce qui est humainement possible sera fait pour l'honneur de ses armes. 25 degrés de froid et la neige abondante qui couvre la terre sont la cause de Tétat désastreux de l'armée, qui n'existe plus.
11 y a trois jours que nous n'avons point reçu d'estafette. Je n'ai pu écrire qu'aujourd'hui à Votre Majesté, parce que ce n'est qu'ici qu'il a été possible de trouver des chevaux et des postillons.
Le duc d'istrie, dont on peut croire les rapports, a eu 11 officiers et près de 1.000 hommes gelés et morts.
P. 'S. — Je rouvre ma lettre; il paraît que l'intention du Roi est de porter l'armée, c'est-à-dire la masse d'hommes qui la compose, sur la Vistule, dans les places de Thorn, Marienbourg et Danzig, le duc de Tarente sur Elbing.
Skrauce, 13 décembre 1812.
Sire, je donne l'ordre à M. Ghristin, l'un de vo» officiers d'ordonnance-, de partir.
Le Roi s'est décidé à porter Tarmée sur la Vistule.
1. Ici, une phrase barrée : « Dans l'état des choses, le Roi rassemble ce soir les maréchaux, son opinion étant que tout ce qu'on peut faire est de gag'uer Danzig. »
2. Voir sur Ghristin nos Ordres et apostilles de Napoléon, IV^ p. 153.
Il paraît que rintention de Sa Majesté est de marcher par une seule colonne sur Gumbinnen. De ce point, votre garde, celle du roi de Naples, le commandant de Tartillerie, celui du g-énie et leur personnel marcheront sur Kônig-sberg où les hommes de troupes à cheval démontés nous précèdent de vingtquatre heures.
De Gumbinnen, le l^'' corps', les Westphaliens et les Wurtembergeois prendront la direction de Thorn ; le 2*^ et le 3*^ corps, la direction de Marienbourg ;le 4® et le 9^, celle de Marienwerder; les Bavarois se rendront à Plock : tous les Polonais à Varsovie.
Le duc de Tarente a été prévenu de ces mouvements.
L'armée est partie ce matin pour coucher à Skrauce.
Le duc d'Elchingen, qui fait l'arrière-garde, a tiré beaucoup de canon sur les Cosaques qui voulaient s'approcher de la tête de pont. On a placé un canon sur les hauteurs de la rive gauche; mais il s'y trouve exposé parce qu'il n'y a aucun ouvrage, que le Niémen^ comme je l'ai dit à Votre Majesté, est gelé de manière à porter toute espèce d'artillerie et tellement couvert de neige qu'il n'y a que la carte qui indique là l'existence d'un fleuve. La tête de pont n'est donc qu'une grande et mauvaise redoute dont la gorge est ouverte.
Dans la nuit, plusieurs incendies se sont manifestés à Kovno. Les soldats ont pillé le magasin d'eaude-vie ; ce qui augmente de plus en plus l'insubordination.
Le désordre et le brigandage sont à leur comble.
La saison est toujours plus mauvaise, tant par le froid que parla grande quantité de neige qui tombe.
On fait l'impossible pour sauver le trésor; mais le brigandage est tellement organisé parmi les traînards qu'on ne peut répondre de rien.
On avait pris des mesures pour arrêter les isolés à Kovno; mais ils se sont évadés parce que le fleuve n'était plus un obstacle.
M. Gliristin donneraà Votre Majesté déplus grands détails.
Nous sommes couverts de neige et transis de froid. C'est celte fatalité de temps qui a totalement débandé l'armée.
Wirbaîlen, 16 décembre 1812, 5 heures du matin.
Sire, l'armée a couché à Roumchicki le 1 1 ; Tarrièregarde, suivie par la cavalerie ennemie, était à trois lieues. Le Roi crut devoir continuer sa route dans la nuit pour arriver à Kovno où Sa Majesté espérait que le général Bertrand^ aurait pu rallier beaucoup de monde dans la tête de pont et dans la ville. A notre arrivée, cet espoir s'évanouit, le Niémen étant gelé de manière à y faire passer la plus grosse artillerie. Depuis cinq jours, les isolés de l'armée traversaient au-dessus et au-dessous de la ville. La place était encombrée par les hommes de la cavalerie démontée qui marchent plus lentement que l'infanterie. Le Roi fit venir le générai Bertrand^ le comte Daru, et donna des ordres pour l'évacuation de tout ce qui pouvait être emmené, pour la distribution de huit jours de vivres et enfin pour incendier les différentes maisons où étaient les dépôts d'armes et pour faire sauter les munitions dans le cas où il ne serait pas possible de tenir la ville.
Le 12, vers 2 heures, la garde impériale arriva,
1. 11 s'agit d'Antoine-Joseph Bertrand, né en 1767 à Vireux dans les Ardennes, mort en 1835 à Bertrange dans la Moselle. Il était général de brigade depuis le 28 octobre 1808 et baron de l'Empire; attaché à la Grande Armée le 22 juillet 1812 et au 3» corps le 11 sepJembre suivant, il fut commandant de place à Kovno du 7 au 13 décembre, puis à Kônigsberg du 23 décembre au 4 janvier.
ainsi que cette masse de traîneurs et d'isolés de tous les corps. Les précautions prises pour le maintien de Tordre furent vaines. Les troupes de la garnison furent entraînées. Le magasin d'eau-de-vie fut mis au pillage. L'incendie et tous les excès eurent lieu dans la ville. Le duc d'Elcliingen qui faisait l'arrièregarde y arriva la nuit. Tl fît occuper la tête de pont. Le Roi, aussitôt son arrivée, avait fait monter sur les hauteurs, route de Skrauce, 9 pièces d'artillerie attelées qui étaient dans la ville.
Elle fît également relayer par des chevaux d'artillerie les fourgons du trésor. On les mit en route le soir sous escorte. Ce fut avec des peines infinies qu'on put les faire sortir de la ville. Un de ces fourgons fut culbuté sur le pont ; on y mit une garde. Sur le soir, l'encombrement fut considérable, non par la quantité des voitures, mais par le nombre immense des traîneaux que les officiers et les soldats avaient pris dans les villages.
Le Roi me demanda la situation de Tarmée. Il n'y eut d'autre moyen que de rassembler les maréchaux qui se réunirent chez le Roi à 7 heures du sqir. Il en résulta que la cavalerie de la garde et les régiments de marche qui y étaient réunis, pouvaient présenter environ 500 à 600 hommes. Cette cavalerie, d'après les soins du duc d'Istrie, est le corps qui a conservé le plus d'ordre dans cette malheureuse désorganisation. La vieille garde présentait 500 à 600 hommes ; la jeune, 300 à 400. Le duc d'Elchingen espérait réunir avec la garnison environ 1.500 hommes. Tous les autres corps de l'armée n'avaient que leurs aigles escortées de leurs officiers et de quelques sous-officiers, mais pas un seul soldat. Les isolés et les fuyards passaient le Niémen à droite et à gauche sans qu'il y eût aucun moyen de les arrêter.
Dans cet état, le Roi voyant qu'il n^ avait d'autre moyen de rallier l'armée que dans les places de la
Vislule en couvrant la vieille Prusse, autant (jue possible, avec l'artnée <lu duc de Tarente, et n'ayant d'ailleurs aucune force pour se battre, décida qu'on se metlrail en marche le 13 pour se rendre à Skrauce. Il fut convenu avec le duc d'Elcbinji^en qu'il resterait la journée du 13; que, s'il pouvait se maintenir le 14, il partirait le soir pour continuer son mouvement d'arrière-garde, après avoir fait sauter les magasins, les armes et les munitions et tout ce qu'on n'avait pu emporter. Il devait diriger un bataillon et deux pièces de canon pour faire Tarrière-garde et faire reployer tout ce qui avait pu passer par la route de Tilsit sur la rive gauche.
Le Roi sortit de la ville à 5 heures du matin pour prendre son bivouac sur la hauteur. Le désordre dans la ville était extrême. La plus grande partie était en feu. Sur la place et dans les rues, environ 300 hommes ivres étaient morts par le froid. On ne pouvait faire sortir les soldats des maisons.
Il semble que l'effet du froid met l'homme dans un état de stupeur qui lui ôte tout sentiment. Il faut le dire, les quatre cinquièmes de l'armée ont les pieds, les mains ou la figure gelés. Votre Majesté ne peut se faire une idée des souffrances et de l'état de désorganisation dans lequel la rigueur du froid a mis l'armée. Obligés de faire depuis deux mois de grandes marches, les combattants aujourd'hui présentent à peine une escorte pour garantir le Roi, les généraux et les aigles.
Le Roi, en quittant les hauteurs, fit marcher quatre pièces de canon, des neuf qui s'y trouvaient en batterie. Une garde a été laissée aux cinq autres pièces placées pour protéger la retraite du duc d'Elchingen. On nous avait annoncé que des Cosaques passaient déjà le Niémen sur la glace du côté de Prenn. Dans la nuit, ils étaient venus donner des alertes aux barrières de la tête de pont
Le 14, le Roi partit de Skrauce pour aller coucher à Antonovo près Pilviszki.
En partant de Skrauce, le Roi y laissa un de vos officiers d'ordonnance pour rapporter des nouvelles du duc d'Elchingen. A 7 heures du soir, cet officier d'ordonnance n'étant pas revenu, j'expédiai un officier d'état-niajor sur Skrauce. Arrivé aux premières maisons, il trouva un poste de douze Cosaques qui l'arrêtèrent; ils lui prirent son argent, sa montre, sa croix, ses épaulettes et le laissèrent revenir avec le traîneau qui l'avait amené; ils lui rendirent un napoléon. Nous crûmes alors que l'officier d'ordonnance Atthalin^ qui était resté à Skrauce était pris; mais cet officier nous a rejoints; il avait quitté Skrauce vers 2 heures, au moment oii les Cosaques y avaient paru. 11 rapporte qu'il avait entendu le canon à Kovno le 14 dans la journée. Ce qui fait présumer que le duc d'Elchingen y sera resté le 14, comme il était convenu, pour en partir à 10 heures du soir. Cependant, nous n'avons aucune nouvelle de ce maréchal. Suit-il la route de \ilkoviski comme il en avait l'ordre? Suit-il celle de Tilsit? Ses ordres le laissent, au surplus, maître d'agir suivant les circonstances.
Le Roi s'est arrêté le 15 à Vilkoviski pendant quelques heures pour faire faire une distribution des vivres et farines qui s'y trouvent.
L'armée est venue coucher hier 15 à Wirballen.
Les cinq pièces qui étaient restées sur la hauteur devant Kovno avaient reçu le 13, à midi, l'ordre du duc d'Elchingen de partir; elles nous ont rejoints, de sorte que nous avons neuf pièces avec peu d'approvisionnement.
Le Roi, n'ayant à ce moment aucune nouvelle du
1. Atthalin qui devint maréchal de camp en d830 et lieutenant général en 1840. Cf. nos Ordres et apostilles de Napoléon, IV, p. 130.
duc d'ElcIiingen, se propose de séjourner aujourd'hui avec la vieille et la jeune garde, 700 à 800 homme» de la garde royale et 500 à 600 chevaux du duc d'Istrie. Quant aux cadres des corps d'armée et à la masse désorganisée, on fera un dernier effort à Gumbinnen pour les réunir. De Gumbinnen, le Roi dirigera les cadres, les isolés et autres du 1^*" corps sur Thorn,ceux des 4' et Q*" surMarienvverder, enfin ceux du 2'' et 3^ sur Marienbourg. La garde se portera sur Gumbinnen et Insterbourg, pour avoir des nouvelles du duc de Tarente et du duc d'Elchingen.
Votre Majesté jugera combien la position est pénible, puisque Tarmée ne présente qu'une masse incohérente et point de combattants. Généraux et officiers ont tout perdu. Tout le monde est à pied y une grande partie avec les mains ou les pieds gelés. J'afflige Votre Majesté, mais elle doit tout savoir, M. Atthalin, qui a tout vu, donnera encore plus de détails.
Depuis six jours, nous n'avons point d'estafette par la ligne de Konigsberg, de sorte que nous ne recevons aucune nouvelle de la ligne de communication. Hier, en arrivant à Vilkoviski, nous avons trouvé deux courriers partis de Varsovie qui nous ont appris l'heureux passage de Votre Majesté. L'archevêque de Malines demande au Roi d'envoyer des forces pour couvrir le grand-duché de Varsovie qui va se trouver à découvert par l'évacuation de Kovno; mais le Roi est réduit à n'avoir qu'une escorte au lieu d'armée.
Je n'entretiendrai pas Votre Majesté des détails affligeants de pillage, d'insubordination, de désorganisation; tout est à son comble.
J'ai dans ce moment de très vives inquiétudes. J'avais tout perdu, excepté une calèche qui portait tous les états de situation de l'armée, vos ordres originaux, mes livres d'ordres et le grand tableau du
mouvement. Cette voiture, conduite par des gens sûrs et escortée, a disparu en sortant de Kovno. Depuis trois jours, je n'en ai pas de nouvelles. Je reste avec ce que j'ai sur moi. Je conserve encore un léger espoir quelle aura pris la route de Tilsit; j'ai envoyé de tous côtés à sa recherche. Je suis consterné de la perte de ces papiers si importants.
J'ai engagé le Roi à écrire à' M. de Saint-Marsan. Jusqu'à ce moment. Sa Majesté ne s'est pas encore décidée.
Tous les maréchaux secondent le Roi ; chacun conserve son énergie; mais, malgré tous leurs efforts, ils ne peuvent arrêter le torrent désorganisateur; on n'a vraiment d'espoir de rallier que dans les places de la Yistule.
Wirballen, 16 décembre 1812, à midi.
Sire, M. Atthalin, officier d'ordonnance, est parti d'ici, il y a environ six heures.
Il nous arrive à l'instant trois courriers d'estafettes de Kônigsberg.
J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Majesté le duplicata de la lettre que je lui ai écrite ce matin.
Le Roi a séjourné ici pour avoir des nouvelles du duc d'Elchingen. Mais jusqu'à ce moment nous n'en avons pas, parce qu'il y a des Cosaques entre lui et nous.
Le Roi a profité de ce séjour pour passer en revue tout ce qui se trouve réuni de la vieille et de la jeune garde et de sa garde royale, seule troupe qui soit encore un peu ensemble et armée. Ce tableau est affligeant. Il n'y avait pas 300 hommes de la vieille garde, moins encore de la jeune garde, la plus grande partie hors de service, ayant la plupart les pieds et les mains gelés. La garde napolitaine est réduite de
186 LÀ tiUHHUŒ HE RUSSIK
i.OOO à 700 liommes au plus qui ne peuvent marcher <ju'avec peine. Voilà donc, Sire, tout ce (jui nous reste de raruiée. Gonnne je vous en ai rendu coniple, les l**", 2®, 3®, 4*^ et ^^ corps n'ont plus que leurs aigles escortt^es par leurs officiers et quelques sous-offîcicrs ; tout le reste est débandé.
Quoique des partis de Cosaques soient à (juatre et cinq lieues d'ici, le Roi y couchera avec ce ({u'il y a de la garde et quatorze pièces de canon que nous y avons réunies. Le froid est au moins à 20 degrés en ce moment. Les factionnaires ne peuvent résister.
Le duc d'Elchingen est resté avec ce qu'il y avait encore de disponible de la division Loison et tous les hommes qu'il a ramassés àKovno. Ce maréchal a du canon, et soit qu'il nous suive ou qu'il ait pris la route de Tilsit, le Roi ne pense pas qu'on doive avoir <les inquiétudes sur lui.
Wirballen, 16 décembre 1812.
En chiffres.
Le Roi de Naples est le premier homme sur le <^hamp de bataille pour exécuter les ordres d'un général en chef. Le roi de Naples est l'homme le plus incapable de commander en chef sous toute espèce de rapports; il faut le remplacer de suite. Le vice-roi est plein de santé et de force. Le duc d'Elchingen et le maréchal Gouvion-Saint-Cyr ont la confiance.
Wirballen, 17 décembre, 1 heure du matin.
Un aide de camp du duc d'Elchingen arrive, avec le rapport dont la copie est ci-jointe. Ce maréchal que nous attendions sur la route de Skrauce a fait
son mouvenient de retraite par Neustadt et son aide de camp assure qu'il sera aujourd'hui à Guitqbinnen. En conséquence, le Roi qui était resté à Wirballen avec Tinfanterie et la cavalerie de la garde part pour Stalluponen. Quant aux cinq pièces dont parle le duc d'Elchingen, elles nous ont rejoints avec le bataillon qui les soutenait sur la hauteur. On n'a pas encore pu savoir d'après quel ordre elles se sont retirées. Vraisemblablement, c'aura été à l'apparition des Cosaques sur la rive gauche.
Le duc de Tarente me fait parvenir la lettre, dont copie est ci-jointe, par un officier d'état-major. J'en reçois également une du prince de Schwarzenberg
datée de dont copie est ci-jointe. Le Roi me fait
répondre au prince de Schwarzenberg qu'il approuve ses dispositions, et au duc de Tarente qu'il doit se rapprocher du Niémen.
Comme les 1^^ 2^, 3% 4^ et 9^ corps ne présentent plus que des cadres escortant les aigles, le Roi paraît disposé à ordonner ce soir à Gumbinnen le mouvement sur les places de la Vistule, conformément aux ordres que Sa Majesté m'avait donnés et dont j'ai eu l'honneur d'envoyer hier copie à Votre Majesté : savoir, les Bavarois àPlock; le i^^ corps, les Westphaliens et les Wurtembergeois à Thorn ; le 4^ et le 9*" à Marienwerder; le 2^ et le 3^ à Marienbourg.
Quant à votre garde, qui est la seule force armée réunie et qui présente environ 550 chevaux et 900 hommes tant de la vieille garde que de la jeune, et la garde royale napolitaine, forte de 700 hommes à peu près, le Roi a l'idée de tout placer provisoirement à Gumbinnen.
Le Roi paraît vouloir, de Gumbinnen, se rendre au corps d'armée du duc de Tarente pour le faire manœuvrer sur le Niémen et le placer de manière à couvrir la vieille Prusse. Alors, votre garde prendrait ses quartiers d'hiver soit à Elbing soit à Ma-
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rienbourg. L'intention de Sa Majesté sérail de donner au vice-roi le commandement de toutes les troupes qui se retirent sur la Vistule, pour les y réorganiser autant que possible.
Tout cela, Sire, n'est que le résultat des conversations que le Roi a eues avec moi. C'est à son arrivée, ce soir, àGumbinnen, qu'il paraît vouloir se décider.
Le froid était encore hier de 25 à 26 degrés.
Les officiers et quelques sous-ofliciers, entourant les aigles, représentent les divisions des différents corps d'armée. Ce qui n'offre pas 100 hommes par division. Les soldats débandés marchent par différentes routes sur la Vistule.
L'état de désorganisation totale des régiments, la perte de l'artillerie, du matériel exigent que Votre Majesté prenne de grandes mesures pour refaire les 1«% 2% 3*^ et 4« corps.
En général, tout ce qui vient de faire la retraite est dans un état de souffrance inexprimable. Il faut^ pour réorganiser tout cela, des hommes qui n'aient pas fait la campagne.
Stallupônen, 17 décembre, 10 heures du matin.
Nous venons de recevoir trois estafettes dont l'une m'apporte une lettre de Votre Majesté qui me fait connaître son départ de Posen le 12.
Toute l'armée se sentira soulagée de ses fatigues quand elle apprendra l'arrivée de Votfe Majesté à Paris.
L'ennemi, jusqu'à présent, ne paraît pas s'éloigner en force au delà du Niémen.
Gumbinnen, 18 décembre 1812, 3 heures après midi.
Sire, le Roi est arrivé hier ici.
Il y avait un grand encombrement d'isolés et de pêle-mêle de l'armée.
Les autorités prussiennes ont mis beaucoup d'empressement à fournir les vivres et tout ce qui était nécessaire.
Il se trouve ici 800 malades dont 400 ont les membres gelés; on ne peut les évacuer à cause du froid rigoureux.
J'envoie à Votre Majesté la copie du rapport que j'ai fait au Roi, d'après les ordres qu'il m'a donnés hier soir. Sa Majesté paraît avoir changé d'avis et ne compte plus aller au corps du duc de Tareiite; elle est dans l'intention de partir demain matin pour se rendre en poste à Konigsberg.
Jusqu'à ce moment, rien n'annonce que l'ennemi nous suive en Prusse. Cependant, il a paru des Cosaques à Neustadt qui nous ont pris des traîneurs.
La colonne de l'armée, mêlée de toutes armes, est considérablement diminuée. On assure qu'il y a des hommes sur toutes les routes qui conduisent sur la Vistule. Je le répète, il n'y a donc, des 1"', 2% 3% 4« et 9^ corps, que les aigles, des officiers, quelques sous-officiers et point de soldats. Ce tableau est vraiment etFrayant. Il est à craindre que les quatre cinquièmes de l'armée ne soient ou morts ou gelés ou tombés au pouvoir de l'ennemi. Personne n'a d'équipages. Tous les gens sont estropiés. Presque tous les chevaux sont morts. A chaque instant, on apprend en route la mort de généraux, d'officiers supérieurs. L'armée et la garde ont été obligées de détruire toute leur artillerie. Le personnel de l'artillerie et celui du génie sont éparpillés. On travaille jour et nuit à rallier et à établir l'ordre. Mais les instruments qu'on y emploie sont eux-mêmes dans un état de misère et de souffrance.
Il y a cependant beaucoup d'hommes d'énergie.
On peut citer les généraux Eblé et Haxo, tous les
190 LA GUIiRRE DE RUSSIE
maréchaux, excepte^ le duc de Bellune qui est malade.
Je dois citer le jeune prince de Hesse qui a constamnienl marché avec 250 hommes de ses troupes qu'il a su conserver et cinq pièces d'artillerie. Ce jeune prince a eu la meilleure contenance; il est fait pour être distingué par Votre Majesté'.
Il reste à l'armée neuf pièces d'artillerie.
En faisant à Votre Majesté ce tableau qui l'affligera, je dois lui dire que tout ce qui reste est rempli de zèle et d'énergie, et que chacun emploie toutes ses facultés pour réorganiser.
C'est le froid qui a constamment été de vingt à vingt-sept degrés, qui a été la cause de cette désorganisation totale, parce que cette température porte la mort ou rend perclus des pieds, des mains.
Le Roi n'a pas encore de nouvelles positives du parti qu'a pris le duc de Tarente qui doit se rapprocher du Niémen. Sa Majesté n'a pas encore fixé ses idées sur la ligne que prendra le duc de Tarente pour couvrir la vieille Prusse, ni sur la position que prendra le duc d'Elchingen avec la 30*^ division et les 1.500 dragons qui arrivent, et avec ce qu'on pourra réunir de la 34^ division.
Votre garde à pied et à cheval, présentant environ 12 à 1.500 hommes d'infanterie et 600 chevaux, est arrivée aujourd'hui ici, faisant l'arrière-garde, n'y ayant plus d'autres troupes qui soient réunies, La moitié de ces hommes sont éclopés. Demain, elle se porte sur Insterbourg. Le Roi la fera remplacer par la 30*^ division aussitôt que possible et lui assignera des cantonnements, soit à Elbing, soit dans tout autre lieu où elle pourra se refaire.
Il y a beaucoup d'incertitude dans les pensées du Roi, et je m'en réfère plus que jamais sur la situation
1. Voir plus loin une lettre de ce prince, du 11 janvier 1813.
des choses à la note chiffrée que j'ai adressée à Votre Majesté par M. Atthalin.
Je supplie Votre Majesté <l être persuadée que j'emploie tous mes moyens pour le bien de son. service.
Vous apprendrez avec plaisir, Sire, que la seule voiture qui me restait et qui portait mes papiers les plus intéressants m'a rejoint, après avoir erré pendant quatre jours en fuyant les Cosaques. Je dois sa conservation à l'intellig-ence et à la fermeté de l'homme qui la conduisait.
J'ai perdu mes services de mulets; il ne me reste plus que deux chevaux de selle et presque pas de domestiques.
Votre Majesté a fait dans ce genre des perte» immenses. On doit au zèle de M. de Saluées ce qui a été conservé.
Le vice-roi se porte bien.
P. -S. — Le prince d'Eckmiihl, les ducs de Danzig-, distrie et de Trévise ont beaucoup souffert du froid.
Kônigsberg-, 20 décembre 1812.
Sire, le Roi est parti hier en poste deGumbinnen et est venu coucher ici.
La garde impériale est partie hier de Gumbinnen et est allé à Insterbourg oii elle doit rester, à moins que l'ennemi ne se présente en force.
L'arrivée du Roi a fait ici un bon effet, car déjà les rapports les plus alarmants étaient répandus dans cette ville.
Quoique j'aie expédié des ordres au duc de Tarente de Vilna, de Kovno et de Skrauce, nous n'avions pas reçu de ses nouvelles depuis la lettre que j'ai envoyée à Votre Majesté. Au moment même^ je reçois-
la (lépôclie ci-incluse qui est le duplicata d'une qui ne m'est point parvenue.
Nous rallions ici la division Loison qui s'était totalement d(''ban(lée.
La tète de la division Heudelet arrive : ce qui produit un bon effet dans le pays.
Il y a ici des magasins considérables en vivres, munitions et habillements, et environ 8.000 malades, et les moyens d'évacuation sont presque nuls.
L'artillerie de siège éprouve les plus grandes difficultés pour être évacuée.
La confusion et le désordre de la «lavalerie démontée et des isolés, ici, est extrême.
Nous prenons toutes les mesures pour rétablir l'ordre, déblayer la ville et masser les corps.
Il faut le dire à Votre Majesté : il y a bien des hommes que l'on apprend à connaître et qui sont démoralisés d'une manière honteuse.
Mais, Sire, le plus grand nombre est digne de vos bontés par leur énergie.
L'ennemi n'est pas encore entré sur le territoire prussien. Il paraît qu'il manœuvre sur le duc de Tarente. Mais ce maréchal a 28.000 hommes bien reposés, une bonne cavalerie; il ne peut avoir à faire qu'à des troupes fatiguées qu'il doit culbuter.
La division Heudelet qui sera réunie dans dix à douze jours, la division Loison et ce qu'on pourra réunir ici présentera une force de 15 à 18.000 hommes que le Roi fera agir selon les circonstances.
Tous les hommes isolés de la cavalerie présentent un tableau de misère affreuse qui a consterné le pays. Ils sont en marche pour être placés derrière la Vistule.
En général. Sire, je trouve les Prussiens mieux qu'ils n'étaient lors de notre premier passage ici. J'ai tenu M. de Saint-Marsan au courant de ce qui se passe; je lui ai fait sentir que c'était le moment où le
L\ GUKRRI;: DE HUSSIE 193
gouvernement prussien devait déployer de l'énergie.
J'envoie à Votre Majesté une ancienne lettre du duc de Tarente qui demande de l'avancement et des grâces pour son corps d'armée. Je désire qu'il entre dans les vues de Votre Majesté de les accorder.
J'ai eu des détails sur la mort de M. de Noailles. Il se porta à l'avant-garde du duc de Reggio et aux tirailleurs qui étaient dans le bois à droite. Un officier de voltigeurs lui dit : « Que faites-vous là, monsieur l'aide de camp? Vous voyez que nous ne pouvons pas résister à l'ennemi. » Il répondit : « J'ai l'ordre de le reconnaître et je ne le vois pas encore assez près. >> Dans le même moment, une balle lui traversa les deux tempes et il tomba dans les bras de ce même officier.
P.-S. — Hier nous avons eu 23 degrés de froid; aujourd'hui, nous en avons lo.
J'envoie à Votre Majesté le rapport du vice-roi sur Ja situation de son corps. Je n'ai point ceux des autres corps; mais c'est «ians la même proportion.
Kônigsberg, 21 décembre 1812.
Sire, les deux millions de francs affectés par Votre Majesté à la remonte de la Grande Armée sont épuisés. Cependant, d'après les comptes qui me sont rendus par M. l'intendant général, le général Bourcier a passé des marchés pour 19.000 chevaux qui doivent coûter 8.149.261 francs 80 centimes. Il sera donc nécessaire d'ouvrir de nouveaux crédits pour 6.150.000 francs au général Bourcier afin de le mettre à même depayer tous les chevaux pour lesquels il a passé des marchés. Je demande à ce sujet les ordres de Votre Majesté.
194 LA GUEllRE DE RUSSIE
Konigsberg, 21 décembre 1812.
Sire, j'expédie M. <le Lauriston, l'un de vos o,ffîciers d'ordonnance' ; ayant été témoin de tout ce qui s'est passé, il pourra rendre compte à Votre Majesté de l'état des choses; je ne lui donne pas de dépêches, l'estafette devant aller beaucoup plus rapidement que lui.
Kôiiigsberg, 21 décembre 1812.
Sire, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que, d'après les intentions du roi de Naples, M. le général de brig-ade Laville^ remplit provisoirement les fonctions de chef d'état-major de M. le maréchal duc d'Elchingen, en renjplacement du général Gouré, malade. Je prie Votre Majesté de faire connaître si elle approuve que le général Laville remplisse définitivement ces fonctions. Ci-joint le projet de décret.
Kônigsberg, 21 décembre 1812, 10 heures du soir.
Sire, la confusion des hommes isolés et des officiers de tous grades et de toutes armes est extrême, et présente ici un état de misère et de souffrance qui fait beaucoup d'effet sur les habitants de la ville.
On s'occupe jour et nuit à débrouiller ce chaos.
La réunion des hommes qui composaient la division du général Loison n'offre jusqu'à présent rien