Napoléon et la « trahison » de Yorck
Napoléon a exploité la capitulation de Yorck. Il ne croyait pas au mouvement national qui allait se produire en Allemagne et surtout en Prusse; il disait àBubna que les Prussiens, ces éventés, ces gascons de l'Allemagne^ ne formaient pas une nation, et que l'Allemand n'était pas assez meurtrier pour faire une révolution, que les Français, en revanche, étaient courageux, remplis d'énergie et prêts à faire tout ce qu'il voudrait. Aussi essayait-il de provoquer en France un « mouvement national » pour justifier ses nouvelles levées et motiver le sénatus-consulte du H janvier qui mettait 350.000 hommes à sa disposition : 100.000 hommes sur les cohortes, 100.000 hommes sur la conscription des quatre dernières années, 150.000 hommes sur la conscription de 1814. Aussi fit-il grand fracas de la « trahison » de Yorck. Le sénatus-consulte était déjà tout rédigé lorsqu'arriva la nouvelle de la convention de Tauroggen. Mais il fut accompagné de manifestations que l'administration sut exciter et encourager, et à lire les journaux, on croiraitque la défection de Yorck souleva dans la plupart des villes de France, dès qu'elle fut connue, la colère publique. « Faites connaître, écrivit Napoléon à Berthier, faite.i connaître au duc de Tarente l'indignation qu'elle a produite dans toute
11a nation et le mouvement national qui en est la conséquence. »
Le Conseil municipal de Paris, assemblé le 12 janvier 1813, offrant à l'Empereur, pour réparer les pertes
que « l'incléinence des saisons avait seule causées «^ un corps de cinq cents liommes de cavalerie, disait qu'il cherchail, vainoinent des ternies pour exprimer {( la profonde indignation dont il avait été pénétré en apprenant la défection d'un chef rebelle à son souverain, traître à son général, infidèle à l'honneur. » Laissons, ajoutait le Conseil, « laissons cet être avili, livré au cri déchirant des remords et à la honte qu'imprimera sur son nom le burin de l'histoire. Nos cœurs se livrent à des pensées plus grandes. »
Le 13 janvier, le Conseil municipal de Nanlerre, offrant trois cavaliers montés et équipés, parlait semblablement de « la profonde indignation qu'inspirerait au monde entier la lâche trahison du général d'Yorck. »
Le Conseil municipal de Beauvais, offrant quatre cavaliers, écrivait à l'Empereur que ses armées restaient invincibles, que la trahison s'était jointe à l'àpreté du climat, que « l'infâme général Yorck avait manqué aux lois de l'honneur et rompu les liens sacrés qui unissent les braves qui ont partagé les mêmes périls. »
Le Conseil municipal de Versailles envoyait une pareille adresse : il était pénétré d'indignation en apprenant « la honteuse et infâme défection d'un général qui s'était laissé corrompre. »
De môme, le Conseil général du département de la Seine-Inférieure : « Une horrible trahison, écrivaitil, a fait passer dans le camp ennemi des légions que vous aviez associées à l'honneur de vos glorieux exploits; nous n'avons pu apprendre ces événements sans partager avec toute la France l'indignation qu'ils inspirent; mais le génie de l'Empereur et le courage de ses invincibles phalanges puniront bientôt ces traîtres, feront trembler ceux qui les soudoient. »
De même, les Conseils municipaux de Dreux et de Chàteaudun. Le Conseil municipal de Dreux fié-
trissait la « désertion du général d'Yorck qui avait méconnu ses devoirs et son honneur », et le Conseil municipal de Gliâteaudun assurait que la France serait encore victorieuse malgré l'Angleterre qui « achetait des traîtres, déliait les sujets du serment qu'ils doivent à leur souverain, et fondait sa confiance sur la corruption. »
Or, mandait l'envoyé de Prusse, Krusemark, « personne ne partage l'enthousiasme qu'expriment les journaux, et on sait très bien que les offres et adresses ont été dictées par ordre supérieur, souvent à l'insu des signataires. »
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66. L'administration de V armée française, d après Dumas et Ségur.
Au mois de mars 1830, Guvier demandait à Philippe de Ségur des renseignements sur l'administration de l'armée pendant la campagne de Russie et notamment sur les opérations relatives aux subsistances. Ségur consulta Mathieu Dumas, intendant général de l'armée en 1812, et Dumas lui envoya une note. Ségur communiqua cette note à Guvier et y joignit une lettre qui traitait le même sujet. Lettre et note, publiées dans le Carnet historique et littéraire^ (1898, II, p. 628-632) méritent d'être connues et nous en reproduisons les points essentiels.
Note de Dumas.
L'abondance des ressources, la régularité des distributions, l'organisation des transports militaires ne laissèrent rien à désirer jusqu'après le passage du Niémen. Mais nous perdîmes vingt mille chevaux entre Kovno et Vilna et cette perte fut irréparable. On forma sur quelques points principaux de la ligne d'opérations, tels que Gloubokoïé, Vitebsk, Doubrovna, Minsk, des magasins de réserve et des établissements d'hôpitaux ; nos équipages militaires fournirent des convois de biscuit. Toutefois, quand on eut dépassé Smolensk, le service devint plus difficile et celui des hôpitaux eut surtout beaucoup plus à souffrir, parce que l'armée russe qui se retirait déviant nous ravageait les campagnes, incendiait les
habitations et nous entraînait dans un véritable désert.
Après la bataille de la Moskova qui consomma nos plus précieuses ressources, j'eus beaucoup de peine à soutenir le service des hôpitaux. La conquête de Moscou qui devait être le terme de nos anxiétés ne fit que les accroître ; nous trouvâmes, nous conservâmes, à la vérité, au milieu de Tincendie, des approvisionnements que les Russes n'avaient pas eu le temps de détruire; mais, si notre séjour se prolongeait au delà d'un mois, ils devaient être entièrement consommés. Néanmoins, on avait formé des magasins à Smolensk, à Vitebsk, à Vilna et sur d'autres points intermédiaires, et on les alimentait de Kônigsberg par la navigation des canaux, par celle du Niémen et de la Vilia.
Attaqué d'une fluxion de poitrine, je fus remplacé par le comte Daru. Ma tâche avait été pénible : celle du comte Daru devenait presque impossible. Il fallait reprendre une route déjà épuisée par le passage des deux armées et des convois. Pendant les premières marches, les vivres de toute espèce qu'on avait pu recueillir dans les ruines de Moscou suffirent pour soutenir le soldat. Mais, aux approches de Smolensk, la disette se fit sentir. Daru redoubla de vigilance et d'activité; il fît venir au-devant de l'armée les subsistances qu'on put tirer de Smolensk, et pendant le court séjour que l'armée fit dans cette ville, des distributions régulières eurent lieu. Mais ce soulagement n'était suffisant que pour quelques marches jusqu'au passade du Dnieper, à Orcha. Le comte Daru envoya de nombreux agents pour recueillir à tout prix et faire porter sur la route les subsistances qu'on pourrait se procurer entre le Dnieper et la Bérésina. Il hâta les convois qu'il avait fait partir de Minsk et de Vilna. Mais une partie seulement de ces convois put atteindre l'armée avant la prise et i'in-
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cendie du pont de Borissov, et les magasins de Minsk tombèrent au pouvoir de l'ennemi. L'armée eut donc beaucoup à souffrir pendant le passag-e de la Bérésina. Après ce dernier événement, un convoi, parti de Vilna, justifia la prévoyance du comte Daru et celle du duc de Bassano. Ce ne fut point le manque de vivres, mais bien la rigueur excessive du froid qui, aux accès de Vilna, causa la plus grande perte d'hommes. Les magasins de Vilna et de Kovno alimentèrent tout ce qui pouvait encore se mouvoir. Ceux de Gumbinnen et de Kônigsberg ne furent pas même épuisés par les débris de la Grande Armée.
Lettre de Ségur.
J'ajouterai que les ordres donnés de trop loin et dans un pays désert furent souvent mal exécutés; que ce fut le choc rude et indécis de Malo-Iaroslavets qui décida subitement à la retraite et que la nécessité et l'ennemi, plutôt que la volonté et la prévoyance de TEmpereur, en dictèrent la direction; qu'on n'eut donc pas le temps de préparer tout ce qui eût été indispensable, sur une aussi longue route, pour un aussi grand passage; que la distribution des vivres, dans le petit nombre de villes où nous en tiouvâmes, fut faite incomplètement, irrégulièrement et qu'elle ne pouvait l'être mieux, puisque les régiments avaient perdu leur ensemble. En effet, à qui les délivrer, lorsque la plus grande partie des soldats de toutes les armes marchait confusément, pêle-mêle, et ne pouvait recevoir de secours des magasins qu'en les pillant? D'ailleurs, la retraite fut si souvent précipitée que, depuis Smolensk, surtout à Vilna et Kovno, une grande partie des magasins tomba au pouvair de l'ennemi.
Ni Dumas ni Daru ne peuvent être accusés de nos malheurs ^
L'entreprise était surhumaine par sa grandeur, par sa rapidité et par hi nature du pays.
Le désordre, de tous les maux le plus contagieux, s'étant mis dans les troupes, Tadministralion n'en put préserver ses employés.
Une de nos plus grandes difficultés était la longueur infinie de ces grandes routes, ou désertes, ou dévastées par les deux armées, leur nature tantôt marécageuse, tantôt sablonneuse. Or l'administration qui ne peut marcher sans traîner après elle de grands et lourds convois, surmonta une partie de ces obstacles.
Remarquons aussi que les corps restés en seconde ligne, tels que ceux de Baraguey d'Hilliers et du duc de Bellune, dévoraient la plus grande partie de ces subsistances, à mesure qu'elles arrivaient.
Que le grand magasin de Minsk nous fut enlevé à Pinstant où nous allions l'atteindre^ par la marche hardie de Tchitchagov.
Qu'enfin le défaut de fourrage, de ferrage à glace, de repos ou de séjours, que les alternatives de gelée et de dégel, les mouvements de l'ennemi et la négligence de l'état-major causèrent, dès nos premiers pas, la perte de la plupart de nos fourgons^.
1. Malgré le zèle et les talents de l'intendant g-énéral Dumas, a dit Fezensac, cette administration immense — lorsque Berthier la passa en revue à Vilna, on crut voir de loin des troupes rangées en bataille — fut presque inutile dès le commencement de la campagne et devint nuisible à la fin.
2. Faut-il encore citer Fezensac? « Il ne suffît pas de donner des ordres; il faut que ces ordres soient exécutables, et avec la rapidité des mouvements, la concentration des troupes surun même point, le mauvais état des chemins, la difficulté de nourrir les chevaux, comment aurait-il été possible de faire des distributions régulières -et d'organiser convenablement le service des hôpitaux? »