‹ 1814Chapitre 10 sur 178 · Rapport de police, 11 février. Arch. nat., F · texte numérisé non relu

Rapport de police, 11 février. Arch. nat., F

3. Rapports de Pasquier du 4 au 12 février, et Rapports de police nux mêmes dates. Arch. nat., AP., iv, 1534 et F. 7, 3737 et 4290. Ci. Jouri^l *-«* pritonnier anglais, 95.

foule, rompant le cordon des troupes, se rua jusque dans les vestibules des Tuileries, aux cris de : « Vive l'empereur* ! )^ A. la Bourse, où la rente monta de plus de trois francs, trois salves d'applaudissements, — une salve par franc, — saluèrent la lecture de la dépêche. Sur les boulevards, dans les rues, aux Champs-Elysées, on écoutait tonner le canon des Invalides, muet depuis si longtemps, et chacun s'abordait pour parler de la bataille et prédire de nouvelles victoires'. « Pas un seul étranger, disait-on, ne repassera le Rhin'. » Sur la terrasse des Tuileries, la police arracha des mains de la foule un homme qui avait eu l'imprudence de dire « que les affaires se seraient terminées bien plus tôt si l'ennemi était entré dans la capitale* ». Le soir, dans tous les théâtres, un acteur fit la lecture publique du bulletin, qu'interrompaient à chaque phrase, à chaque mot, les cris et les applaudissements. A l'Opéra, aussitôt la lecture achevée, l'orchestre entonna l'air : La Victoire est à noiis! et les chanteurs et les choristes, en costume de chevaliers, — on jouait Armide, — s'élancèrent des coulisses sur la scène, reprenant avec l'orchestre : La Victoire est à Jious * ! Paris était transformé. La joie qui éclatait dans celte belle journée était bien naturelle : depuis six mois, il n'y avait pas eu de bataille gagnée. On n'était pas habitué à cela sous l'empire.

Au bulletin de Champaubert succédèrent ceux de Montmirail, de Château-Thierry, de Vauchamps, de Nangis, de Montereau, de Troyes. Chaque jour une

1. Rapports de Pasquiar et d« Hullin, Il «t 12 février. Arch. nat., AF., IT, 1534. Cfirretpondance du roi Joseph, X, 92.

2. R:<pport8de Pasquier, 11 et 12 février. Arcii. naC, AF., rv, 1534. i. Journal d'un prisonnier anglais, 96.

«i rtapoort de Pasquier, lî février. Arch. nat., AF., ir, 1534. S. Rapport de Pasquier, 12 février. Arch. nat., AF., iv, 1&34. JowrmU es Xa^jnrt, 11 {'«Trier.

nouvelle victoire venait raviver l'enthousiasme qu'avait excité la précédente. On disait que la paix ne tenait plus qu'à la médiatisation d'Anvers, et si grande, au reste, était la confiance dans les succès de l'empereur, que l'on déplora la retraite de l'armée autrichienne sur l'Aube, parce que, affirmai t-on, Schwarzenberg avait échappé par là à une défaite complète*. Le 16 février, une première colonne de 5 000 prisonniers russes et prussiens, escortée par des grenadiers de la garde nationale, entra dans Paris et défila sur les boulevards. La population entière, que les journaux avaient avertie, se porta à sa rencontre ; la Bourse elle-même était désertée. Les généraux russes qui marchaient à cheval et sans épée en tête des troupes, furent reçus aux cris de : « Vive l'empereur 1 Vive Marie-Louise ! A bas les Cosaques ! » Bans la rue Napoléon (rue de la Paix), et sur la place Vendôme, on cria : « Vivo la colonne ! » protestation patriotique contre le projet que l'on supposais aux Alliés de détruire ce monument. A plusieurs reprises, les gendarmes d'escorte durent faire reculer la foule oti quelques individus proféraient des insultes/ et des menaces^ Ces manifestations cessèrent au passage des soldats, dont la misère et l'aspect sordide inspiraient la pitié. Vêtus de haillons qui n'avaient plus caractère d'uniforme, presque tous la tête nue ou enveloppée de lambeaux de linges sales, portant de grandes marmites au dos, ils évoquaient plutôt l'idée d'une troupe de bohémiens que celle d'un convoi de prisonniers de guerre'. Ils tendaient les mains à la foule et mon-

1. Rapports de Pasquier, 17 et 19 février. Arch. nat., AF., iv, 1 534.

2. Rapport de Pasquier, 16 février et Lettre de Mortenart à Napoléon. Paris, U février. Arch. nat., AF., iv, 1 531 et AF., iv, 1 669. Journal d'un pritonnier anglais, 99, 100. Cf. Moniteur et Journal de t Empire, du 17 février.

3. Tel est du moini le carac ire que donnent de ces piisonoi^ra l«i tr*' vwres du tempa et les aquArelles de Carie Vernet.

LA FRANCK Atl COMMENCEMENT DE 1814. 39

traient leur bouche ouverte, cherchant par ces gestes désespérés à exprimer qu'ils avaient faim' . On courut chez les marchands des boulevard» et des rues adjacentes. Bientôt on put distribuer à ces malheureux du pain, des provisions, do l'argent, des vêtements, qu'ils recevaient avec toutes sortes de cris barbares et en portant la main sur leur cœur*. Le 17 février, le 18, chaque jour pendant une semaine, de nouvelles colonnes de prisonniers défilèrent par Paris, inspirant la même commisération, provoquant les mêmes charités et affermissant la confiance dans le triomphe final de l'empereur'. Cette confiance s'accroissait de ce fait, que les prisonniers russes et prussiens, d'un côté, et les prisonniers autrichiens, de l'autre, se montraient une mutuelle animosité. Les premiers disaient qu'ils devaient leurs défaites à la lenteur des Autrichiens; les seconds ripostaient que c'était la folle pré- <:omption de Bliicher qui avait conduit l'armée de 6ilésie à des désastres mérités. Ils se traitaient de « cosaques » et de « mangeurs de choucroute », passaient des injures aux menaces et des menaces aux coups. Le général HuUin donna l'ordre de les séparer dans les marches et les cantonnements. On concluait de ces discordes que la mésintelligence régnait aussi aux armées et parmi les états-majors — ce qui était

1. On n'allouait aux soldats et aux ofnciers, jusqu'au grade de colonel, qva six sous par jour. Cette solde misérable fut Tobjet de réclamations du comte de Stadioo, plénipotentiaire à Chàtillon. Correspondanca entre Scadion, Canlaiacourt et Clarke, 17 et 19 mars. Arcb. des affaires étrangères, fonds France, 66ff.

2. Rapports de Pasquier, 16 et JO février. Arcb. sat., AF., r», 15»4. /oib^ nal aim offieier anglais, 100- 101; Moniteur, Journal de t Empire, Gazette dt France, ets., des 16 et 17 février. Mémoires de L. Véron. I, 145.

3. Moncey k Rovi^o, 16 février; Morieraart à Napoléon, 24 février. Rapports de Pasquier, du 17 au 22 février. Arch. nat., F. 7, 42a0; AF., !▼, 1669 et AF., rv, 1 534. Journaux de Paris, du 18 au 24 février. — Les documenta dignes de foi — nous ne parlons natoreliement pas des journaux — portent i saTiron 12000 les prisoaniers qui traversèrent Paris du 16 au 23 f4- ▼riet.

vrai — et on en augurait bien pour la suite des évé nements'.

Paris avait recouvré la sécurité. On commençait à plaisanter ceux qui avaient envoyé leur mobilier en province ou cacbé leur or dans les caves. On distribuait aux blessés et aux prisonniers les provisions amassées pendant les jours d'alarmes. Les plaisirs, sinon les aiïaires, reprenaient. Des masques coururent les boulevards pendant les jours gras. Il y eut foule aux derniers bals de l'Opéra, qui furent très gais, « bien que, dit assez naïvement le préfet de police, la société fût très mal composée en femmes». Le Palais-Royal reprit son diable au corps. Ou dansait au Wauxhall, au bal Taiïire, au Cirque de la rue Saint-Honoré. Dans les salons, on causait de la mort de Bernardin de Saint-Pierre, do celle de Geoffroy, le célèbre feuilletoniste des Débals, et du Mémoire du jeune Yillemain : Sur les avantages et les inconvénients de la critique^ que l' Académ i e française a vait récemment couronné. MM.Aignan etBaour-Lormian, candidats en présence, faisaient leurs visites comme si de rien n'était. M. Denon, qui cumulait les directions du musée et des médailles, ne pensait plus à sauver les tableaux du Louvre. Il s'agissait bien de cela! on gravait la médaille de Champaubert. Les théâtres retrouvaient leur public, jticaucoup de gens y venaient, comme à la Bourse d'ailleurs, en uniforme de garde national. — C'était la mode du jour, comme c'était; pour les femmes, la mode de faire de la charpie. — On applaudissait les couplets et les tirades patriotiques des pièces decirconslance '. L'Opéra donnait l'On*

1. Mortemart à Napoléon, 24 février, et Rapport de Pasqnier, ?0 février. Arch. nat., AF., iv, 1669 et AF., iv, 1534.

2. Rapports de Pasquier, du 13 au 26 février. Arch. nat., AF., iv, I53i. Journal de l'Empire, Journal de Paru, Gazette de France, aux ioêin«s dMoc, Journal d'un prisonnier anglais, 96, 99 et passim-.

LA FRANCE AU COMMENCEMENT DE 18l4. 41

fbmme; le théâtre de l'Impératrice, les Héroïnes de De/fort; les Variétés, Jeanne Dachelte; l'Ambigu, Philippe-Augusle ; la Gaîlé. Charles-Martel ; le Cirque français, le Maréchal de Villars;le théâtre Feydeau, Boyard à Mézières :

Entends le chevalier sans penr !

Des murs de Mézière il te crie:

Viens de ton glaive au champ d'honneur

Faire an rempart à la patrie !

La Comédie-Française annonçait la ^a/içon de Duguesclin, avec Talma et M"' George*. Le Vaudeville jouait VUonnête Cosaque de Désaugiers, satire des intentions prétendues pacifiques des souverains alliés et de la prétendue discipline de leurs soldats. Sur toutes les scènes on chantait la Ronde de la garde nationale, d'Emmanuel Dupaty :

Gardons-le bien, l'enfant dont la puissance. A nos esprits doit servir de soalieu!

Repose en paix, noble espoir de la France, El nous amis, dans l'ombre et le silence. Gardous-le bien!

Le jour, c'étaient d'autres spectacles : les revues, les défilés de troupes, enfin le dimanche 27 février la présentation à l'impératrice des drapeaux ennemis pris dans les combats de Champaubert, de Montmirail et de Vauchamps. Toute la garnison de Paris était massée sur la place du Carrousel ; le cortège, composé de détachements de la garde nationale, de la garde impériale et de la ligne, avait à sa tête le géné-

1. n est à remarqoer qoe totis ces sujets d« pièces éUieot empniDtés à l'histoire de l'ancieane France. Or, puisque le» Joueurs d'orgues étaient autorisés à jouer la ifarteitlaise dans les rues, comment ne pensait-on pas à montrer sur les théâtres des exemples de patriotisme moins anciens : la défense nationale sous la République? 11 semble que tout le monde s'eoteodlt pour tairs le jeu des rojralistes.

rai HuUin, commandant la première division militaire. Dix officiers de diiîérentes armes portaient les dix drapeaux : un autrichien, cinq russes et quatre prussiens. Les troupes présentèrent les armes, les tambours battirent aux champs. L'impératrice, entourée des grands dignitaires et des ministres, reçut les drapeaux dans la salle du trône. Aux paroles emphatiques de Clarke, qui se crut obligé de rappeler Charles Martel et les Sarrasins, Marie -Louise fit cette simple et belle réponse : « Je vois ces trophées avec émotion. Ils sont à mes yeux les gages du salut delà patrie*...»

Sans doute, nombre de gens no jugeaient pas ces victoires décisives et s'attendaient à voir tôt ou tard l'empereur repoussé sur Paris ^. Mais devant la nouvelle attitude de la population, ils n'osaient plus dire tout haut leur pensée. Les alarmistes faisaient trêve'. Les plus sûrs témoignages marquent le relèvemeni de l'esprit public à l'écho du canon do Champaubert et de Yauchamps. Le baron de Mortemart écrit à l'empe» reur : « Paris est étonnamment changé. La stupeuï dans laquelle je l'avais laissé a fait place à la joie et à l'enthousiasme. On est dans la plus grande sécurité*,» Le général IluUin, rebelle à toute illusion, dit dans l'un de ses rapports : « L'esprit public est bon et devient chaque jour meilleur*. » Le préfet Pasquier, moins optimiste encore que Hullin, dit de son côté : « Jamais l'enthousiasme n'a été ni plus vif ni plus général ®. » Les ennemis eux-mêmes constatent la mé-

1. Moniteur, 28 février. Rapport de police, 28 février. Arch. nat., F. 7, S737.

2. Rapport de police, 21 f^-vrier. Arch. nat., F. 7, 4 290. Mi-moires de Mok lien, IV, 125. Cf. Lettre» inédites de Talleyrand, Revue d'histoire diplomatique, l'* année, 244, 245.

3. « 11 y a quinze jours, les ennemis du gouvernement n'osaient rien dire... » Rapport de police, 21 mars. Arch. nat., F. 7, 6605.

4. Mortemart à Napoléon, 24 février. Arch. nat., AF., iv, 1668.

5. Rapport de Hullin, 26 février. Arch. nat., AF., iv, 1534. Cf. Hauterivt à Caulaincourt, 12 février. Arch. des affaire» étrangères, fonds Frwi!'*, »7u.

•. Rapport de Pasquier, 1< février. Arch. nat., AF., nr, 1534.

tamorphose de Paris. « Un changement subit s'opéra dans l'opinion, dit un officier anglais, prisonnier sur parole. Du plus grand abattement on passa à une confiance «ans mesure'. » « Dès ce moment, dit l'Espagnol Kodriguez, — dans un livre qui n'est, de la première page à la dernière, qu'une abominable diatribe contre l'empereur, — dès ce moment, la joie et l'allégresse, dont les Parisiens ne peuvent pas se passer bien longtemps, commencèrent à renaître et à se montrer dans les spectacles, dans les sociétés et partout ailleurs^. »

D existe enfin un autre témoignage non moins décisif, celui de la Bourse, de la Bourse que ne guident ni les sentiments généreux ni l'esprit de sacrifice. La rente, qui, à dater du 8 janvier, avait osciUé entre les coun de 48 et de oO francs, et qui, à la nouvelle de la défaite de la Rothière, le 4 février, était tombée à 47,73, la rente monta, le 11 février, à la nouvelle de la victoire de Champaubert, à 56, oO; et, jusqu'au 3 mars, les cours se maintinrent entre 57 et 54 '. Une telle hausse prouve que l'on avait repris confiance dans la Fortune napoléonienne, — cette divinité à laquelle les anciens eussent élevé des autels. Le raisonnement, que les succès de l'empereur ne servaient qu'à ajourner sa chute, sans l'empêcher, ne convainquait personne. Si la Bourse eût pensé ainsi, elle eût baissé à la nouvelle des victoires françaises, puisque ces victoires ne faisaient que retarder le triomphe définitif

Page 1