NAPOLÉON SUR LES COMMUNICATIONS DE L ENNEMI
des nouvelles, ouvrir les communications, occuper les roules, s'assurer les débouchés, arrêter les courriers, niUer les convois, surprendre les postes, enlever les détachements.LeshussardsdePirépiquèrentsurJom-
ville e. Chaumont, les cuirassiers de Saint-Germam sur Monliérender, les gardes d'honneur de Defrance 8ur Void, les chasseurs et les lanciers de Maurin sur Bar-sur-Ornainet Saint-Mihiel,les dragons de Milhaud sur Châlons* . En même temps des émissaires, paysans et gendarmes déguisés, partirent chargés de dépêches pour les commandants des places de 1 Est et pour les maires des principales communes des départements de laMeurthe et delà Moselle. D'après ces ordres, les gouverneurs devaient sortir avec leur garmson et tenir la campagne en s'avançant à la rencontre de 1 empereur 11 était enjoint aux maires d'assembler au son dutocsm les -ardes nationaux de la levée en masse pour courir parU)ut sus àl'ennemiV Encore incertain des dispositions que prendrait Schwarzenberg,^apoleon se tenai prêt aux diverses éventualités. 11 préparait tout soit pour tomber sur les Austro- Russes, soit pour recevoir leur attaque, soit pour les entraîner a sa suite vers les places de l'Est. Irait-il à Metz, tournerrut-il la droite de l'ennemi, l'attendrait-il dans une position défensive? Cela dépendrait des circonstances. Lempereurne se pressait point de prendre un parti. « Vingtquatre heures, disait-il, apportent bien du changement dans une situation militaire'. »
,. Heg».tr« de Berthier (ordre, du ». ^^'^.^^f^.SZ^Mf^. du maiia. et Saint-Dizier. 1 heure apres-raxdi. a Pire, &»int-Uerma n. Milhaud à Berihier. 23 et 24 mars. Arch. de la guerre.
,. Regi.u« de Berthier (ordre, du 23 n.ars. ^ ^--^^«^ «''^^J. irS après-midi). Nfj au maire de Bar-sur-Omain, Krigaicouri, w la guerre. Corr^pond^r^^e^ ^cfV^\\^ «1538; Fain. 195-196, M Napo-
3. Correspondance, 21 532. Cf. 21 534, Il s.», ii »• • ' 906 t II «rt dif-
léon k Clarke, Saint-Di.ier. 23 mars. Arch. naU. AF. tT.»06. . U •« au fkile de savoir positivement ce qui va •• passer. ■
Si après la bataille d'Arcis-sur-Aube, Napoléon n'était point exactement fixé sur la direction qu'allait prendre Schwarzenberg, Schwarzenberg de son côté — et la chose est moins explicable — ne savait rien de la direction qu'avait prise Napoléon. Le soir du 21 mars, tandis que Ton combattait encore dans Arcis, le généralissime autrichien pensant que l'armée française se repliait vers Vilry avait ordonné pour le 22 un mouvement de concentration sur la rive droite de l'Aube, entre Bonnement et Dampierre. Oans la nuit, il écrivit de Pougy à l'empereur d'Autriche afin de lui annoncer le succès de la journée et de l'informer des dispositions arrêtées pour le lendemain \ Mais, dans cette même nuit, Schwarzenberg reçut un billet du prince de Wurtemberg, portant que d'après des renseignements certains Napoléon se retirait sur Châlons^. Les ordres furent modifiés. Au lieu de s'échelonner entre Bonnement et Bampierre, de façon à marcher sur Vitry, les troupes durent se déployer entre Corbeil et Herbisse, de façon à marcher sur Châlons ^ Le passage de l'Aube souffrit de grands
1. Disposition de Schwarzenberg pour le 22 mars, Ménil, 21 mars, 6 heure* du soir, cité par Scheh. ZJ/e Operaz. der verbund. Beere gegen Paris, I, J94.
2. Lettre de Wurtemberg à Schwarzenberg (devant Arcis, nuit du 21 au 22 mars), citée par 6chels, I, 393.
3. Disposition de Schwarzenberg, Pou£jr. 22 mars, 10 heur es da matin, «itée par Schels, I, 399-400.
LE CONSEIL DE GUERRE DE POUGY. S4l
.•etards. Les trois corps de Macdonald, postés sur la rive droite depuis Chêne jusqu'au delà d'Ormes, défcndaie."^l tous les abords, canonuant et fusillant les Austro-Russes dès qu'ils se montraient à portée. Embusqués dans les maisons du faubourg d'Arcis, les tirailleurs de la brigade Maulmont empêchaient par un feu nourri et bien dirigé les travailleurs ennemis de rétablir le pont. Le prince de Wurtemberg voyant qu'il ne pouvait franchir l'Aube à Arcis, — « passage très périlleux et très difficile », écrivait-il, — se résolut à traverser la rivière à trois lieues en amont, par le pont de Ram-^^rupl. Ce mouvement achevé dans l'après-midi du 22 mars, il prit position avec les IV et VI* corps entre Ram^rupt et Dampierre, l'avant-garde à Lhuitre. Le V' corps (Wrède) occupa Corbeil et Rrébant, l'avant-garde à Métiercelin Les gardes et réserves s'établirent entre Bonnement et V'aucogne ; seul le IIP corps (Gyulai) resta sur la rive gauche de l'Aube, en observation devant Arcis'.
Quand on regarde sur la carte les positions occupées par les Alliés et que Ton compare les effectifs des troupes en présence, on admire que la petite armée de Macdonald ait échappé à la destruction. Le 22 mars, celte armée réduite à vingt mille combattants ^ qui étaient échelonnés entre Chêne, Ormes et Mailly, se
1. Macdonald à Berthicr, Ormes, 22 mars, et Villotte, 24 mars. Journal de la division Levai Arch. de îa guerre. Lettre de Wurtemberg à Schwarzenberg (devant Arcis), 22 mars au matin) citée par Schels, I, 401. Barclajr de Tol.j à commandant de Vitry, 22 mars. Arcb. nat., AF. iv, 1668.
2. On a vu (> 1814 >. 283) que le 17 mars les trois corps de Macdonald comptaient environ 30U00 hommes. Mais le 22 mars la division Levai avait perdn 1 100 hommes dans le combat de la veille ; les 2* et 5* corps de cavalerie, ensemble 5000 hommes, étaient avec l'empereur au delà de la Marne: enfin, ,ar suite de retards dans la marche, les divisions Pacthod et Amey •t le grand parc n'avaient point rejoint le gros de l'armée. Macdonald n'avait donc plus que 18000 hommes, an maximum, auxquels il faut ajouter les l" et ?• divisions de la ?arde à cheval sous Sébastiani (réduites à moins de 2-iQo sabres) que Napoléon avait laissées au duc de Tareuie pour cou- Trir sa retrait».
trouvait menacée sur son front par le corps de Gyulai et débordée de plus de quatre lieues sur son flanc gauche par le gros des Austro-Russes, soit pa •• quatrevingt mim hommes. Dans la nuit, les hussards et les uhlans du comte Pahlen traversèrent même la ligne de retraite des Français en se portant, par Poivre, de Lhuitre sur Sommesous*. Comment avec leur innombrable cavalerie légère, les généraux alliés ne furentils pas informés de la route suivie par l'empereur et de la situation critique où se trouvait Macdonald, obligé à une marche de flanc devant leurs têtes de colonnes? Et avaient-ils môme besoin des renseignements de leurs reconnaissances? Ne voyaient-ils pas la position de l'arrière-garde française? N'étaienl-ils pas en contact avec elle? Pourquoi ne tentèrent-ils pas quelque attaque vigoureuse où leur écrasante supériorité numérique leur eût assuré le succès? Mais d'après les dispositions de Schwarzenberg, trop bien obéi par ses lieutenants, il semblait que pour agir on dût se régler sur la marche de Macdonald. C'était laisser le maréchal libre de ses mouvements, quand au contraire il fallait les paralyser.
On restait sans nouvelles certaines de la direction prise par Napoléon. Ls 22 dans la soirée, Schwarzenberg reçut une lettre du général Oscharowsky, portant : « L'empereur marche sur Vitry... » et une lettre du général de Wrède, disant : « 11 est impossible que Napoléon se retire sur Vitry. » Selon d'autres rapports, les Français se repliaient sur Châlons, sur Sézanne, sur Montmirail^ Plus irrésolu que jamais, le prince de Schwarzenberg écrivit ce soir-là à l'empereur d'Autriche : « Jusqu'à présent les rap-
'. Schels, I, 411. Cf. 426 et Bogdanovitsch, II, 109.
2. Lettres de Wrède et d'Oscharowsky, 22 mars, citées par Schels, I, p. 409; Relation do Diebitsch, Mohilew, 9 mars 18.V7. Arch. de la guerre (à la data du 24 mars 1814).
ports précis me manquent sur la \Taie direction de l'ennemi. Je les attends à chaque instant. Dès que je les aurai, je me mettrai en marche sur-le-champ'.» Schwarzenberg venait déjà d'écrire à Bliicher ; « D'après toutes les nouvelles, l'empereur doit se diriger sur Chàlons, mais j'en doute encore. Sitôt que j'aurai des nouvelles exactes, je suivrai l'ennemi avec toute l'armée. » Le meilleur moyen d'avoir des nouvelles, c'était de presser vivement les Français dans leur retraite. Mais Schwarzenberg, apparemment, ne s'en a\isa point. Afin d'occuper les loisirs que lui faisait son incertitude, il passa la soirée du 22 mars à rédiger trois dispositions différentes pour le lendemain, suivant les trois éventualités qui pouvaient se présenter : la marche de Napoléon sur Chàlons, sur Vitry ou sut* Montmirail. Dans les trois cas d'ailleurs, on aurait à suivre l'armée française ; les ordres variaient seulement dans les détails itinéraires*.
Pendant que Schwarzenberg écrivait, Macdonald agissait. Au mépris de tous les dangers, il avait exécuté l'ordre de l'empereur lui enjoignant de se maintenir derrière l'Aube durant la journée entière*. La nuit venue, il prit ses dispositions de retraite. A onze heures du soir, les troupes se concentrèrent entre Chêne et Dosnon,et le 23 mars à la pointe du jour l'armée se mit en marche vers Vitry, par Trouan et
1. Lettm de Schwarzenberg à l'emperear d'Aatriche, Poogj, tt mnit, 9 heores da soir; à Blùcher, Poogj, 22 mars (dans l'après-midi}, àtées par Schels, I, 401. — Barclaj de ToUy écrivait de son côté (22 mars) an commandant de Vitry : ■ Quoiqu'il ne soit pas vraisemblable que l'ennemi se retire ia o6té de Vitry, j'exige que dans le cas où il se présenterait, vons voas défendies à la dernière des extrémités. Les armées alliées snirent l'ennemi pas à pas... > Cette lettre prise par nos coorears se troare aux Archives nationales, AF. iv, 1668.
i. Dispositions de Schwarzenberg pour le 23 mars, Poagy, 22 mars, 10 henret du soir, citées par Ploiho, 111, 337-339. Cf. Lettre de Schwarzenberg à WrMa, Poogy, 22 mars (dans la nuit), citée par Schels, I, i(&.
3. Registre de Berthier (à Macdonald. chfctwan du Pleaùs,2S mars, 1 heu* éa matin). Arch. de la guerre.
Sommepuis'. Avertis par les grand'g-ardes du mouvement de Macdonald, le prince de Wurtemberg^ lit aussitôt avancer les IV" et VP corps dans la direction de Grand-Trouan; il continuait d'ailleurs à croire que les Français se repliaient sur Cliâlons. De son côté, le comte de Wrëde fut informé à sept heures du matin, par un rapport d'Oscharowsky, que décidément Napoléon avait pris Vitry pour point de retraite. A ces nouvelles, Wrède se conformant aux instructions de Schwarzenberg- choisit la disposition n" 2 et dirigea le Y' corps sur Vitry par les hauteurs de Perlhes*.
De Grand-Trouan, où son arriëre-garde fut atteinte par la cavalerie du prince de Wurtemberg, à Courdemanges, où le corps de Wrède tenta de lui couper la retraite, Macdonald marcha sans cesse parallèlement à l'ennemi et trop souvent en contact avec lui. Il eut à soutenir plusieurs attaque», y perdant de ses bagages etde son artillerie. «J'ai été pour ainsi dire enveloppé tout le jour, écrivit-il le 24 mars, à Berthier, et forcé de combattre jusqu'à onze heures du soir. Votre Altesse peut comprendre le désordre de mes troupes, harassées de fatigues, marchant dans une plaine aride, par une nuit obscure. » Enfin, grâce au concours de Ney qui avait fait occuper par la division Lefol les hauteurs de Courdemanges, de façon à protéger les gués, les trois corps du duc de Tarente purent franchir la Marne « pour ainsi dire pêle-mêle », dit Macdonald, et s'établir sur la rive droite ^
1. Ordres de Gressot, Dosnon, 22 mars, Il heures du Boir. Rapport de Macdonald, Villotte, 24 iijars. Journal de Levai. Arch. de la guerre.
2. Lettre de Wurteraberg à Schwarzenberg, Dampierre, 23 mars, citée par Schels, I, 4U. Bogdanowitsch, H, 105-106; Schels, I, 409, 110, 419, in. — Oscharowsky avait eu dans la soirée du 22 un engagement prèf ie Frignicoupt avec un parti de troupes françaises.
S. Macdonald à Borthi.T, Villotte, 24 mars, 4 heures du matin. Journal de a division Levai, Avch. de la guerre. Cf. Schels, II, 422-423. — Le passag»
Les combats avaient même commencé plus tôt que ne le croyait Macdonald. Entre huit et neuf heures du matin, comme Gérard, dont le corps tenait la tête de la colonne, avait déjà dépassé de sa personne 1? ferme du Fénu (route de Grand-Trouan à Sommepuis), il entendit une furieuse canonnade daus la direction de ce dernier village et s'y porta aussitôt. Le grand parc de l'armée était aux prises avec la cavalerie d'Oscharowsky. D'après les instructions de Macdonald, qui craignait que pièces et voitures ne pussent traverser les marais de Saint-Saturnin, le parc était remonté j usqu'à Pleurs d'où il avait gagné Salon et Sommepuis. Malheureusement, par suite d'ordres mal interprétés, la division Amey, qui devait escorter le convoi, avait rebroussé chemin vers Sézanne. Ainsi le parc était bien arrivé le 23 au matm, près de Sommepuis, mais il y était arrivé seul, ayant pour toute escorte dix gendarmes à cheval ralliés sur la route*. C'était une riche proie et une proie facile pour les dix-sept cents dragons, hussards et lanciers de la garde du général Oscharowsky*. Sans trop s'intimider, le commandant
de la Marne, qui avait commence pour tes troapes de Macdonald le 23 à 5 heures du soir, ne fut complètement achevé que le 24 à 6 heures do matin. Nejr à Berihier, Prigoicourt. 23 mars, 4 heures et demie du soir, et Saint- Dizier. 21 mars, 1 heure après-midi. Arch. de la guerre.
1. Rapports de Macdonald à Berthier, Villotte, 24 mars, quatre heures du matin et Valcourt, 28 mars, 1 heure et demie après-midi. Arch. de la guerre. Rapport de Logeret. maréchal des logis de gendarmerie, Doulevent, 25 mars, Arch. nat., AP. iv, 1 667. — Macdonald explique ainsi la fatale erreur du général Amey. «... Amey, qui le 21 au soir était à Saint-Saturnin, avait l'ordre d'escorter les parcs (ce dont j'ai l'accusé de réception). Il devait se duriger directement sur Cauroj, Gourganson ou Semoine, selon que les parcs seraient ' cette hauteur. Mes derrières se trouvant fort compromis, j'envoyai dan la nuit plusieurs officiers d'état-major sur Nogent et Villenoxe, afin que tout ce qui n'aurait pas passé les gués rétrogradât vers Sézanne. Cet ordre ne concernait nullement le général Amey, puisqu'il était de ce côté des gués, mais l'un de mes officiers ayant passé par Saint-Saturnin, Amey voulut voir l'ordre général, qui ne le concernait pas, et le prenant néanmoins pour lui, il se dirigea sur Sézanne... »
2. 18 escadrons formant un effectif total de 1776 sabres et lances «t une demi-batterie d'artillerie lég-ère. Tableau de la composition de la grand* armée alliée en 1814. Arch. tos. de Saint-PétersboorK, 22854.
du convoi disposa son parc en carré, les caissons et les voilures au centre, et avec les quatre ou cinq cents conducteurs, sapeurs et canonniers qu'il avaiu sous ses ordres, il s'efforça de repousser à coups de mitraille les charges des escadrons ennemis. On y réussit d'abord, et les gendarmes, renforcés d'une quinzaine de sous-officiers et de canonniers à cheval, sortirent même du carré et sabrèrent avec les Russes. Mais Oscharowsky ayant fait ouvrir le feu à son artillerie légère, des obus tombèrent sur les caissons. Quelques-uns sautèrent; le désordre se mit dans le carré où pénétra la cavalerie ennemie. A ce moment, les têtes de colonnes de Gérard arrivèrent sur le champ de bataille. L'infanterie dégagea le parc et repoussa les Russes jusque près d'Humbauville. On ne put néanmoins leur reprendre deux au trois cents prisonniers et quatorze canons, trophées de ce combat. Un plus grand nombre de pièces avaient été enclouées'. Pendant l'affaire, un courrier, porteur d'une lettre de Herthier à Macdonald, tomba entre les mains de l'ennemi. Cette lettre, datée du château du Plessis, 3 heures du matin, enjoignait au duc de Tarente de presser sa marche pour passer la Marne et l'informait que l'empereur se trouvait entre Vitry et Saint-Dizier, sur les derrières de la grande armée, et que déjà la cavalerie s'approchait de Joinville après avoir fait beaucoup de prises ^ Oscharowsky envoya aussitôt
1. Cf. Macdonald à Berthier, 24 mars, et 28 mars. Arch. delà guerre. Rapport de Logeret, Doulevent, 25 mars. Arch. nat., AF. rv, 1670. Rapport d'Oscharowsky, Métiercelin, 23 mars, cité par Bogdanowitsch, II, 106.
2. Relation de Diebitsch. Arch. de la guerre, à la date du 24 mars. Lettre de Sch-warïenberg à l'empereur d'Autriche, Pougy, 23 mars, 5 heures du soir cité par Schels, I, 429. Cf. Danilewsky, 11.78.
La copie de cette lettre, ou plutôt de ces deux lettres, car DiebitscH dit: «Deux lettres » ne figura pas dans le registre de Berthier. Mais il ne s'ensuit pas de cela qu'elles n'aient pas été écrites. D'une part, nombre de lettres da major général dont nous avons vu les originaux aux Archives nationales et aux Archivea de la guerre ne sont pas transcrites dans le registre. D'autre
Ll CONSEIL DE GUERRE DB POUGT. 34t
cette dépêche si importante à son chef hiérarchique, Barclay de ToUy. Celui-ci, jugeant que ces nouvelles obligeaient \ prendre un parti sur l'heure, dépêcha Diebitsch, son quartier-maître général, au prince de Schwarzenberg. Le prince avait quitté Pougy pour iller inspecter les positions; Diebitsch le rejoignit à Dommartin. Il lui annonça devant tout Tétat-major le succès remporté le matin par la cavalerie légère de la garde, puis il le pria d'entrer dans une maison avec le chef d'état-major général Radetzky, pour une communication secrète. Diebitsch remit alors la lettre saisie, et s'efforça de faire sentir au généralissime la gravité des circonstances et la nécessité d'une résolution énergique. La conférence dura .une demiheure; après quoi Schwarzenberg, sans avoir encore rien décidé, revint au galop à Pougy pour réunir en conseil de guerre le czar, le roi de Prusse et les principaux généraux del'état-major allié*.
part, si rorigÎDal et la copie de cette lettre manquent, noas en retronrons lèé traces. En effet, nons lisons dans la Corretpnndanee de Napoléon (21533) • « Château du Plessis, 23 mars (3 heures du matia). Mon cousin, écrivez an duc de Tarente pour lui faire connaître que nous avons pris un équipage de pont, etc., etc., entre Saint-Dizier et Joinvilie... » Or, comment Berthier. qui ne manquait jamais de transmettre sur Theore les ordres et les informations données par Tempereur, l'eût-il omis cette fois en si grave occurrence î Mais il n'y manqua pas. Nous en avons la preuve dans sa lettre k Macdonald du 2-i mars, 3 heures et demie du matin : < ... Je n'ai pas de vos noQ> velles. Je vous ai envoyé des ordres par triplicata. » Or ces ordres envoyés pai triplicata ne sont point évidemment ceux contenus dans la lettre de la veille, 23 mars, 11 heures et demie du soir. Ce sont bien ceux qui faisaient l'objet de la lettre (interceptée) 23 mars, 3 heures du matin. Voici sans doute la raison pourquoi cette lettre ne fut pas transcrite sur le registre. Les lettres sont toujours copiées entièrement satif celles qui reproduisent le même texte, k quelques variantes irès. Dans ce cas, le copiste met entre deux barres : • Même lettre kN..., même lettre àN...,etc.a Or la lettre annonçant la march* sur Saint-Dizier fut écrite par Berthier, non seulement à Macdonald, mais i Marmont, à Mortier et à Sêbastiani. nous le voyons sur le registre. Le copiste a transcrit entièrement la lettre à Marmont, puis, pour celles à Sébastian! «t à Mortier, U «est contenté de mettre: < Même lettre au général Sébastiani.méma lettre au duc de Trévise.» Enfin, an lieu de porter : « Même lettre andscde Tarente «.comme les mots «même lettre au duc de Trévise • tombaient en bas de page reeto,'il a omis d^nscrire cette mention en commençant la page verto. 1. Eelation de Diebitsch. Arch. de la guerre, k la date du 24 mars. Lettré
Do nouveaux renseignements étaient parvenus au quarticrgénéral. L'armée (le SiJésie s'avançait de Reims sur Châlotis, et déjà sa cavalerie légère battait l'estrade au sud de celte ville, donnant la main aux coureurs du comte Pahlen qui rayonnaient autour de Poivre. Enfin des Cosaques de Tettenborn avaient pris dans la nuit sur un courrier une lettre de Napoléon à l'impératrice Marie-Louise. Dans ce billet, dont Bliicher envoyait la copie à Schwarzenberg, l'empereur écrivait qu'il avait passé la Marne afin d'attirer l'ennemi loin de Paris et de se rapprocher de ses places *.
do Schwarzenberg k Uempereur d'Autriche, Pougy, 23 mars, 5 heures aprèsmidi, cité par Schels, I, 429-130.
Selon Diebitsch qui veut s'attribuer Thonneur d'avoir seul décidé Schwarzenberg à abandonner sa ligne d'opérations, cette résolution fut prise k Doramartin même par Schwarzenb"rg et Radetzky d'après les conseils de Diebitsch. Mais outre que la lettre de Schwarzenberg à l'empereur d'Autriche, et tou& les historiens étrangers (Plotho, III, 343-344, Schels, I, 427-428, Bogdanowitscb, II, 109-110, etc., etc.) témoignent que la décision de marcher à la rencontre de Bliicher fut prise, et non sans discussions, dans le conseil de guexre tenu & Pougy le 23 mars à 3 heures de l'après-inidi, il est bien évident que, eu raison de son caractère hésitant, Schwarzenberg n'était pas homme à prendre une pareille résolution sans en référer au czar. Que Diebitsch ait, à Dommartin, préparé par ses arguments le généralissime à adopter ce parti, cela est possible ; mais rien ne fut définitivement arrêté qu'en conseil de guerre.
1 . Schwarzenberg à l'empereur d'Autriche (Vitry, 24 mars, cité par Schels, II, ^2; Miiffling, II, 124. Mémoires de Langeron, Arch. des Aff. étrangères. Cf. Schels, I, 412. 426; Mémoires de Ruvigo, VI, 368-369; Meneval, II, 37-38; Clarke à Napoléon, 25 mars. Arch. de la guerre.
L'original de cette lettre fut, comme ou verra plus loin, remis par les soins de BlQcher aux avant-postes français de Meaux pour être donné à l'impératrice. Les historiens français ne citent pas cette lettre, sauf Vaudoncourt, qui la déclare apocryphe, et elle ne figure pas dans la Correspondance.Qae le texte même de ce billet, que nous ne connaissons d'ailieuri ■[ue dans la traduction allemande, ne soit pas exact, cela est possible, mais ce qui est hors de doute c'est qu'une lettre de Napoléon à Marie-Louise, celle-ci ou une autre analogue, fut saisie par les coureurs de Bliicher, le 22 mars dans la soirée et envoyée à Schwarzenberg le 23 dans l'après-midi. A titre de curiosité, nous donnons cette lettre qui eut une si grande influence sur les événements : « Mon amie, j'ai été tous ces jours-ci à cheval. Le 20 j'ai pri>, Arcis-sur-Aube. L'ennemi m'y a attaqué à huit heures du soir. Je l'a» battu, lui ai tué 4 000 hommes et pris 4 pièces de c~non. Le 21, l'ennemi s'est mis en bataille pour protéger la marche de ses colonnes sur Brienne et Bar-sur-Aube. J'ai résolu de me porter sur la Marne afin d'éloigner l'ennemi de Paris et de me rapprocher de mes places. Je serai ce soir à Saint-Dizier. Adieu, mon amie, embrasse mon fils. » — D'après Rov/gu les derniers mots auraient été : « Ce mouvement me sauve ou me perd. •
Celte lettre venait confirmer celle de Berthier à MacdC*ijald, saisie dans la matinée. Il était désormais certain que l'empereur manœuvrait pour se jeter sur la li^e d'opérations des Alliés. Sans doute Schwarzenberg n'était pas surpris du mouvement de Napoléon sur Vitry, puisque dès le 21 au soir il avait pensé que l'empereur marcherait vers cette ville et puisqu'au milieu des incertitudes où il était resté toute la journée du 22, il avait néanmoins donné des ordres dans cette prévision'. Malgré cela, le généralissime n'en était pas moins elFrayé de la rapidité de la marche de Napoléon, qui se trouvait déjà à Saint- Dizier, menaçait Chaumont et pouvait tomber par Brienne sur le flanc droit de la grande armée.
Le conseil de guerre se réunit à trois heures sous l'émotion de ces graves nouvelles. A en juger par la proposition qui fut émise la première, plusieu»'° généraux avaient perdu l'esprit. « Napoléon dirent-ils, su trouve déjà sur notre ligne d'opérations; il a sur nous deux jours d'avance, il menace Chaumont. Conséquemment, il nous faut recouvrer nos communications avec la Suisse au moyen d'une marche parallèle, à grandes journées, par Vandeuvre, Bar-sur-Seine et Chàtillon. De là, nous nous porterons soit sur Langres, soit sur Dijon et Vesoul *. » Ce mouvement n'était rien moins qu'une retraite, et c'était la retrake la plus funeste au point de vue moral comme la plus dangereuse au point de vue militaire. De l'aveu de tous les historiens allemands, anglais, russes, quelles conséquences eût entraînées une pareille manœuvre!
1. Dispoaitioos de SchwarMnberg des 21 et 22 mars, cité«s par ScheU,L 394-395.
2. Pioiho. UT. 34.'Î-314: Schels, I, 427. Cf. ClausewiU. 448 et la relation d« Diebiucb. Arch. de la guerre : « ...Il y eut à se féliciter qa'après aoe delibe
atioa d'uoe demi-heure, ou ne dunuAt iias Tordre de coorir sur C^umont oV de louTojrer sur Dijou. >
La retraite jusqu'au Rhin — et même au delà, comme dit Diebitsch — les résultats de dix batailles, de deux mois de campagne sacrifiés, perdus, la démoralisation gagnant l'armée de Bohême, l'effroi paralysant l'armée de Silésie laissée seule sur le territoire ennemi, l'enthousiasme relevant la France, les convois et les magasins pillés, les parcs enlevés, les troupes poursuivies et coupées par les soldats de Napoléon, harcelées par les paysans en armes, la débandade, la déroute, tous les désastres ! Ah ! le mouvement génial de Napoléon sur Saint-Dizier, admirable dans la conception, est justifié dans la pratique par cela seul qu'il a inspiré un instant aux Alliés l'idée d'une retraite immédiate vers le Rhin.
Malheureusement, les extrêmes dangers de cette retraite, qui nous frappent si \dvement à un demi-siècle de distance, frappèrent de même la majorité du conseil. Un autre plan de campagne que suggérait l'approche de l'armée de Silésie par Châlons fur mis en délibération. Il s'agissait d'abandonner résolument les lignes de communications avec la Suisse et de s'en ouvrir de nouvelles avec les Pays-Bas par Châlons, Reims et Mons. Il ne fallait pour cela que se réunir à l'armée de Bliicher. Cette jonction opérée et la nouvelle ligne ainsi ouverte, les deux armées marcheraient de concert contre Napoléon pour lui livrer bataille entre Vitry et Metz\ Après une courte discussion, le conseil décida ce mouvement. Mais il semble que Schwarzenberg ne s'y résolut qu'avec peine, sous la pression des circonstances. Il s'en excusa presque auprès de l'empereur d'Autriche : « Ce que cette manœuvre, lui écrivit-il, va m'enlever en ressources, j'espère
J. Lettre de Schwarzenberg à lempereur d'Autriche, Pougy, 23 mars i heures après-midi, citée par Schels, I, 129-430. Cf. Relation de Diebitsch, ▲rch. de la guerre (24 mars); Plotho, lU, 343-344.
le regagner par la supériorité des forces. L'empereur de Russie elle roi de Prusse sont tout à fait d'accord avec moi 3t ne considèrent aucun autre mouvement comme possible. Dans cette décision importante et har'iie, leur avis conforme me donne une véritable satisiuCtion *. »
Le prince de Schwarzenberg qualifia la marche sur Chàlons de hardie. L'épithète est impropre. A la vérité, celle opération était bien combinée, mais elle marquait do la part des Alliés moins de hardiesse que de prudence. Les Austro-Russes avaient refoulé la petite armée impériale au delà de l'Aube; cette armée échelonnée sur une étendue de quinze lieues exécutait à cette heure même une marche de flanc devant les tètes de colonnes du prince de Wurtemberg et du comte de Wrède; elle était harassée de fatigues. Et au lier de porter incontinent leurs masses sur Saint- Dizier, les Alliés perdaient deux jours dans un mouvement sur Chàlons, abandonnant sans résistance leurs lignes do communications, livrant à la cavalerie française leurs postes, leurs détachements, leurs convois, leurs magasins. Avant d'oser attaquer l'empereur, qui n'avait plus que quarante-quatre mille hommes, il leur fallait, à eux qui étaient près de cent mille, se réunir aux quatre-vingt mille soldats de Blûcher. Pour combattre, il ne suffisait pas à l'ennemi d'être deux contre un, il voulait être quatre contre un. En vérité, quelle terreur superstitieuse inspirait encore Napoléon!
Al'issue du conseil, l'ordre fut expédié aux colonnes en marche sur Yitry d'arrêter leur mouvement pour prendre la direction de Chàlons. Les immenses convois de vivres et de munitions massés à Brienne durent
L Lettre précitée de Schwarsenberg à Teoiperear d'Autriche.
doubler l'étape pour rejoiodre l'armée parBrébant, Il fut prescrit au prince Moritz Lichtenslein d'évacuer Troyes et de se replier sur Dijon, aux commandants des garnisons, postes, dépôts et magasins de Chaumont et des environs de rétrograder sur Langres et au besoin sur Yesoul'.
L'empereur d'Autriche, resté sur les derrières de l'armée, se trouvait alors à Bar-sur-Aube, où il s'était arrêté quelques jours auparavant, en venant de Chaumont. Jl se croyait à Bar en pleine sécurité, tandis que la marche du gros des Austro-Russes vers Châlons et la retraite de leurs arrière -gardes sur Langres et Dijon allaient le mettre à la merci d'un hurrah de cavalerie française. Par malheur, le prince de Schwarzenberg s'avisa des dangers qui menaçaient son souverain. Il lui fit tenir le respectueux mais pressant avis de quitter au plus tôt Bar où il co^rciit risque d'être enlevé. « Je ne crois pas, ajoutait Schwarzenberg, que Votre Majesté puisse gagner Arcis assez tôt pour prendre part à notre marche. Mon opinion serait donc que Votre Majesté se rendît par la route la plus sûre à son armée de Lyon, par Châtillon, Dijon, etc. De cette manière Votre Majesté restera, en tout cas, en communication avec ses États par la Suisse ^ » Ce « en tout cas » — auf jeden Fait — indique que Schwarzenberg n'était point assuré du succès du mouvement sur Châlons.
C'était cependant s'exagérer les périls que de conseiller à l'empereur d'Autriche d'aller d'une seule traite jusqu'à Lyon. En dissuadant son souverain de rejoindre l'armée par Arcis, Schwarzenberg ne se fit-il pas le complice du czar et des partisans de la guerre
1. Dispositions de Schwarzenberg. Pougy, 23 mars, 4 *»eures après-midi, citées pa" Plotho, II, 346-347. Journal des opérations de Barclay do Tolly. Arch. top. de Saint-Pétersbourg, 29 188.
S. {'«ttre précitée de Schwarzenberg à Tempereur d'Autriche, 23 mua.
à outrance? La rupture du congrès de Châtillon et la r\éclaration manifestement antidynastique par quoi les plénipotentiaires alliés l'avaient clôturé, devaient rassurer les états-majors russes et prussiens contre toute tentative d'accommodement. D'ailleurs la conduite de François I" n'avait, en réalité, prêté à aucune équivoque depuis la conclusion de la quadruple alliance. Néanmoins, dans l'entourage du czar, on ne laissait pas d'appréhender quelque appel in extremis de Napoléon à l'empereur d'Autriche, et on était fort satisfait de voir ce souverain loin de l'armée. La marche sur Châlons était une occasion favorable pour éloigner définitivement François I". Volontairement ^u inconsciemment, Sch warzenberg servit les desseins ues deux souverains du Nord en conseillant à l'empereur d'Autriche de gagner Lyon. Au reste, le prince fut bien inspiré de pousser l'empereur à quitter Bar, et celui-ci fut bien inspiré de suivre incontinent cet avis (il partit le 24 mars à six heures du matin'), car s'il eût tardé d'un jour, il fût tombé entre les mains des cuirassiers du général Saint-Germain '. Le beaupère prisonnier du gendre, quelle revanche de Prague pour Napoléon, quelle ridicule aventure pour la Coalition, quel dénouement de comédie à cette épopée tragique !
1. Pire à Berthier, Donlevent, 24 mars, 10 heures da matio, et Daillnncourt. 7 heur.'s du soir. Arch. de la guerre. Ct. Mémoire* de Mettemich, 1, 103.
2. Registre ie Berthier (ordres à Saiut-Germain, Doulevent, 25 mars, 2 heures et demie du matin). Arch. de la guerre. Lanezan, officier d'orrJon- Bance, à Napoléon, Bar-sur-Aube, 2& mars, 8 heorea «t demie du matio. Arck. ■au, AF. iT, 1670.
C'étaient des dépêches saisies qui avaient déterminé les Alliés à se porter sur Châlons; la prise de nouvelles dépêches allait bientôt les décider à un mouvement tout autrement important. Le soir du 23 mars, à huit heures, le czar, le roi de Prusse et le prince de Schwarzenberg- quittèrent Pougy pour rejoindre le gros de l'armée en marche vers Châlons. Ils traversèrent l'Aube sur un pont de bateaux et atteignirent Dampierre où ils s'arrêtèrent quelques heures'. Pendant cette halte, on reçut au grand quartier général un paquet de dépêches que les Cosaques de Czernischew et de Tettenborn venaient de prendre à un courrier envoyé de Paris à Napoléon. C'étaient des lettres confidentielles de hauts fonctionnaires de l'empire, toutes également découragées et décourageantes. On y parlait de l'épuisement du Trésor, des arsenaux et des magasins, de la ruine publique, des extrêmes inquiétudes et du mécontentement croissant de la population. Une de ces lettres, signée, dit-on, du duc de Rovigo, portait qu'il se trouvait à Paris nombre de personnages influents, ouvertement hostiles à l'empereur, et dont il y aurait tout à craindre si l'ennemi s'approchait de fa capitale ^.
1. Schels, Die Operazionen der verbûndeten Beere gegen Paris, \, 431;Bogdanowitsch, Geschichte des Krieges 1814, H, 112.
2. Mémoires de Langeron, Arch. des afiFairea étrangères, Russie, 25. Scfcels, II, 17. Danil«wsky, Feldsug in Frankreich, II, 88; Bogdanowitsch, II, 118.^
Bien que Schwarzenberg se crût homme politique au moias autant qu'homme de guerre, il ne fit pas autrement attention à ces lettres. Le ezar, au contraire, en liit très frappé, mais il ne dit rien, tout d'abord, du grand dessein qu'elles lui suggéraient. A minuit, on partit de Dampierre, pour Sommepuis où l'on arriva vers trois heures du matin. Dès qu'il eut mis pied à terre, Schwarzenberg apprit par de nouveaux rapports que l'armée de Silésie était au moment d'achever son mouvement vers la Marne. Bliicher marchait de Reims sur Epernay avec Langeron et Sacken; York et Kleist occupaient Château-Thierry; Winzingerode avait son infanterie à Châlens, le gros de sa cavalerie à Vatry et ses avant-postes à Sommesous et à Soudé-Sainte-Croix. Comme le VP corps avait poussé jusqu'à Poivre, la jonction de la grande armée avec l'armée de Silésie, opération à quoi tendait Schwarzenberg depuis la veille, pouvait être tenue pour faite*. Son premier objectif ainsi atteint, le généralissime ne voulut point perdre un instant pour atteindre le second, qui était, comme on sait, la poursuite vigoureuse de l'armée française. A quatre heures du matin, il dicta une nouvelle disposition, arrêtant la marche sur Châlons, rendue désormaisinutile parle rétablissement des communications avec Bliicher, et prescrivant pour le jour môme le passage de la Marne aux environs de Vitry. Conformément à ces ordres, les troupes se mirent en route le 24 mars au point du jour dans la direction de la Marne. A dix heures du matin, le roi de Prusse et '^' hwarzenberg quittèrent Sommepuis et prirent le
— Pour nno fois qae Rovigo, qui d'ordinaire renseignait Temperear si rarement et si mal. faisait son devoir, il jouait vraiment de malbear! Au reste, Rovigo ne parle point de cette lettre dans ses Mémoires, et Schela la mentionne sans dire qu'elle était du ministre de la police. 1. Schels, U, 13, 17-18 ; Bogdanovitsch, II. 212.
chemin de Vitry au milieu des colonnes en marche*.
Ainsi les désirs comme les prévisions de Napoléon étaien' près de se réaliser. Les Alliés se laissaient prendre à sa belle manœuvre. Ils le suivaient en Lorraine, sous le canon des places fortes. Comme dans tant de campagnes qu'avaient terminées de si grandes victoires, c'était l'empereur qui dirigeait la guerre; imposarUt sa volonté à ses adversaires et dictant pour ainsi dire leurs propres mouvements aux armées ennemies.
L'empereur de Russie cependant n'avait point encore quitté Sommepuis.il avait médité toute la nuit les lettres de Paris saisies la veille par les Cosaques. Les renseignements qu'elles contenaient n'étaient point sans doute une révélation pour lui. Huit jours auparavant, le baron de Vitro lies, reçu, grâce à Nesselroae, en audience particulière, lui avait fait le même tableau de l'état de Paris. « On est las de la guerre et de Napoiéon, avait dit Vitrolles... Faites la guerre politique au lieu de la faire stratégique, marchez droit à Paris où l'on n'attend que l'arrivée des Alliés pour manifester son opinion ^. » Ce langage, bien qu'un peu trop bourbonien au gré du czar, qui l'était peu, avait flatté ses plus chers désirs : il se voyait déjà entrant à cheval dans Paris. Mais quelle crédibilité méritait Vitrolies?Déjà des émissaires royalistes n'avaientils pas dit aux Alliés que les Français les recevraient « à bras ouverts^ »? Or partout autour d'eux les Coalisés voyaient se lever les faux et les fourches. Au lieu de trouver à Paris les portes ouvertes et les acclamations, les armées alliées n'y trouveraient-
1. Ordre de marche de Schwarzenberg, Sommepuis, 24 mars, 4 heures du matin, cité par Scbels, II, 14-15. Cf. 18, et Berabardi, Denkwurdigk. du Grafen von Toit, m, 311.
2. Mémoires de Vitrolles, I, 116-125, a. Souvenirs de Jamini., II. 233.
elles pas les barricarles et les coups de fusil? Mais aprèsavoir lu ces lettres de hauts personna,2:es, adressées à Napoléon lui-même, le czar ne pouvait plus douter de la véracité de VitroHes. Des témoignages dignes de foi venaient confirmer ses assertions. L'agent du duc de Dalberg avait dit vrai.
Il semble que dès cette matinée du 24 mars le parti du czar était pris. Néanmoins, avant d'imposer son opinion, il voulut soumettre la question aux officiers en qui il avait le plus de confiance. Quand Schwarzenberg et le roi de Prusse furent sur la route de Vitry. il manda dans la petite maison, où il avait passé la nuit, son chef d'état-major le prince Wolkonsky, le commandant des gardes et réserves Barclay deîolly et les lieutenants généraux ToU et Diebilsch. Ces officiers étant arrivés, le czar leur montra sur une carte les positions des différents corps d'armée; puis il dit : « — Maintenant que nos communications sont rétablies avec Blùcher, devons-nous suivre Napoléon pour l'attaquer avec des forces supérieures ou devonsnous marcher directement sur Paris? Quel est votre avis?' » Les généraux tardèrent à répondre, la question étant grave et chacun hésitant surtout à donner le premier son opinion. Impatient, le czar se tourna vers Barclay, le plus élevé en grade, l'interrogeant d'un signe de tête. Celui-ci, ayant jeté de nouveau un rapide coup d'oeil sur la carte, répondit : « — Il faut réunir toutes nos forces, suivre l'empereur Napoléon et l'attaquer résolument dès que nous l'aurons rejoint. » Bien évidemment ces paroles allaient à rencontre de la pensée d'Alexandre. Il n'en laissa rien voir et dit simplement à Diebitsch : « — Et vous? »
I. Relation da général ToU. Arch. top. de Saint-Pétersbonrg, 47. 353. Cf. R^latioa de Diebitsch (lettre à Jomioi, Mohilew, 9 mars 1U17), rUHTw ai X Arch. da U guerre à U date du 24 mars 1814,
Partagé sans doute entre sa propre opinion, qui était de marcher sur Paris, et la crainte de contredire ouvertement Barclay de Tolly, Diebitsch proposa un moyen terme. On devait fractionner les armées en deux fortes colonnes, dont l'une se dirigerait sur Paris tandis que l'autre passerait la Marne à la poursuite de Napoléon*.
A l'exposé de cet étrange plan de campagne, qui eût pu amener un double succès, mais qui, plus vraisemblablement, eût abouti pour l'une des armées à un échec sous Paris et pour l'autre à une destruction en détail au delà de la Marne, le général Toll ne se contint pas. A peine Diebitsch eût-il fini de parler, qu'il s'écria sans attendre que le czar l'eût interrogé : « — Bans les circonstances où nous sommes, il n'y a qu'un seul parti à prendre. Il faut nous avancer sur Paris, à marches forcées, avec la totalité de notre armée, en détachant seulement dix mille cavaliers contre l'empereur Napoléon, afin de lui masquer notre mouvement. » Le czar qui avait écouté jusque-là sans dire un mot ne put s'empêcher de manifester le contentement que lui causaient les paroles de Toll. Il les approuva hautement et loua le général dans les termes les plus chaleureux. Diebitsch alors reprit : « — Si Votre Majesté veut rétablir les Bourbons, le mieux, en
1. Cinq personnes seulement prirent part à cette délibération : le czar, Barclay, Wolkonsky, Toll et Diebitsch. Sur ces cinq personnes deux, Toll et Diebitsch, en ont écrit une relation. Il ne serait point dans l'ordre des choses que ces deux relations fussent conformes, et en effet si elles diffèrent peu pour le fond elles varient infiniment pour les détails. H faut chercher où est la vérité. Le récit de Diebitsch, rédigé trois ans après les événements, a un caractère apologétique très marqué. Diebitsch veut s'attribuer à lui seul tout le mérite d'avoir déterminé la marche sur Paris. Lui seul est interrogé, lui seul parlé, lui seul décide. Les autres interlocuteurs ne sont que des comparses faits pour lui don» ,er la réplique. Et cependant, à certaines réticences sur le fractionnement de Farmée en deux échelons, réticences qui semblent parer à un démenti éventuel de Toll, on reconnaît que, comme !e dit Toll dans sa relation, D'^ebitsch commença par proposer la séparation de IL cmée. Mais le czar s'étant prononcé pour la marche sur Paris, Diebitsch se ravisa et donna les meilleures raisons à Tappui de ce projet.
efTot, est de marcher sur Paris avec toutes nos troupes. » Alexandre répliqua aussitôt, avec une certaine brusquerie : « — Eh! il n'est point question des Bourbons ! il s'agit de renverser Napoléon*. »
Barclay pourtant n'était point convaincu. Il souleva plusieurs objections. « — Napoléon, dit-il, ne se laissera pas imposer par de la cavalerie ; il reviendra sur ses pas pour attaquer à revers les troupes en marche vers Paris. D'autre part, la garnison et le peuple peuvent faire une défense désespérée, une guerre de rues et de barricades. Enfin si mêmiî on s'empare de la capitale de la France, quel résul- [D.t en obtiendra-t-on ? L'occupation de Paris ne seral-elle pas la perte de l'armée? N'y a-t-il point l'exemple de Moscou? » ToU et Diebilsch — ce dernier pensait comme ToU depuis que le czar avait donné raison à son aide de camp — combattirent tour à tour les arguments de Barclay. ToU démontra que l'armée alliée et l'armée française allant marcher en sens inverse, chaque étape éloignerait de deux étapes celle-ci de celle-là. Si donc Napoléon s'aperce vaut de leur mouvement ramenait l'épée dans les reins le gros de cavalerie envoyé à sa suite, les AlHés auraient le temps d'arriver sous Paris et de s'en emparer avant d'être attaqués sur leurs derrières. Une fois maîtres de Paris, ils combattraient l'armée impériale couverts par la Seine et la Marne. Diebitsch ajouta que la défense de Paris n'était pas à redouter. « — Il n'y a que des milices, dit-il, et quel effet produira sur la population, grisée par les buUetins des victoires de Napoléon, l'arrivée de nos armées soi-disant détruites! D'autre part, nous tirerons les plus grands avantages de l'occupation de Paris, qui est le siège du gou-
1. Rel&tioa de ToU. — Selon U version de Diebitsch, le csar aorait réponda : « Sur ce point larésolition de» souverainB est arrêtée. •
vernement et le grand centre d'approvisionnement pour l'armée française. Enfin, quel coup porté à l'opinion, si puissante à la guerre! Quelle impression sur nos troupes;) ux yeux desquelles nos hésitationsà marcher sur Paris ont encore maintenu à Napoléon l'apparence de l'invincibilité! Quant à rappeler l'exemple de Moscou, c'est un vain épouvantait. L3 climat, les distances, la richesse du pays, l'esprit des habitants, ne sont point comparables en France et en Russie. Si l'occupation de la Ville Sainte a été un dé sastre pour les Français, l'occupation de Paris ne saurait être un danger pour les Alliés *. »
Barclay s'étant enfin rallié à l'opinion de 1& majorité, le czar monta aussitôt à cheval pour rejoindre Schwarzenberg. Il l'atteignit au bout d'un*^. heure, à mi-chemin entre Somn*epuis et Vilry. Les deux états-majors mirent pied à terre. Les souverains, Schwarzenberg et les généraux s'assemblèrent en conseil de guerre sur un tertre situé à droite de la route. Alexandre ordonna au général Toll de déplier la carte, et lui-même, alors, indiquant les positions des armées, exposa le plan d'une marche sur Paris. Le roi de Prusse approuva ardemment le projet, mais il y eut une opposition très marquée chez les généraux du grand état-major autrichien et tout au moins des hésitations de la part de Schwarzenberg. Après le czar, Toll, Diebitsch, Wolkonsky (Barclay de Tolly était retourné à son corps d'armée), durent tour à tour prendre la parole pour démontrer les avantages, la nécessité de ce mouvement. Schwarzenberg finit par se rendre, et encore que les répugnances des généraux autrichiens fussent loin d'être vaincues, il
1, Relation de Diebitsch. Arch. de la guerre. Relation de Toi!. Arch. topogr. de Saint-Pétersbourg. Cf. Mémoires de Langcroa, Arch. des Âdaires étrangères.
acquiesça au nouveau plan de campagne. On décida iiicoiilineut que la grande armée et l'armée do Silésie commenceraient le lendemain, 23 mars, leur mouvement vers Paris, et que le général Winziugerode avec sa cavalerie, son artillerie légère et un peu d'infanterie suivrait l'empereur Napoléon dans la direction de Saint-Dizier, en s'elTorçant de lui faire croire par tous les moyens possibles que l'armée entière des Coalisés marchait à sa poursuite '
Il était passé midi. Les têtes de colonnes avaient atteint le bord de la Marnée On arrêta les troupes sur la rive gauche où elles s'établirent au bivouac entre Pringy, Vitry et Courdemanges, tandis que l'avant-garde de Winzingerode traversait la rivière, se dirigeant vers Saint-Dizier à la suite de l'armée française. Le quartier général fut porté à Vitry. Dans la soirée, Schwarzenberg dicta l'ordre de marche pour le lendemain, et informa Bliicher, par une longue lettre, de la décision qui venait d'être prise. Il lui indiquait l'itinéraire de la grande armée et le pressait de mettre lui-même ses troupes en mouvement par la route la plus directe, afin que les deux armées pussent opérer leur jonction le 28 mars devant Meaux '. Le feld-maréchal reçut cette lettre à Châlons. On dit qu'après l'avoir lue, il s'écria tout joyeux : « — Je savais bien que mon brave Schwarzenberg se réunirait à moi. Nous allons finir cette guerre, puisque maintenant ce n'est plus seulement ici, c'est partout qu'on dit : Vorwârtz!
1. Relation de ToU. Ârch. topogr. de Saiat-Pétersboarg, 47333; relation de Diebitsch. Arch. de la guerre, 24 mars. Lord Burgbesh, Memory, II, 223- 225 ; cf. Bernhardi, IV, 2* partie, 314 ; Plotho, III, 371 ; Schel», II, 18.
t. Les troupes devaient être en position à midi poar forcer le pa'^sage d« la Marne, au cas où les Français le défendraient. Ordre de Sch\rarxenberg, Sommepuis, 24 mars, 4 heures du matin, cité par Schels, II, 14-l^
3. Ordre de marche de Schwarzenberg, Vitry, 24 mars, cité par Plotho, IIL 575. Lettre de Schwarzenberg à BlQcher, 24 mars, citée par Schels, II, 27i&. «... La grande armée sera le 25 à Fère-Ch&mfenoiM, 1« 26 à Treffaox, le 27 à Coolanuoiera et le 28 à Meaux. a
(en avant!) *. » C'était bien parler, mais par son inaction de dix jours après la bataille de Laon, le vieux Bliicher n'avait-il pas démérité de son glorieux surnom de général Vorwàrtz?
La nouvelle de la marche sur Paris, qui se répandit bientôt dans l'armée, y excita un grand enthousiasme*. C'en était donc fini de ces continuels mouvements sur place, de ces défaites partielles qui entraînaient des retraites de cent mille hommes et de ces prétendues victoires, si chèrement achetées, à la suite desquelles on n'avançait point. Sans entrer dans des considérations politiques, les soldats comprenaient que la prise de Paris était le but de la guerre et en serai* la fin. Il y avait de plus chez les uns l'espérancj du pillage, chez les autres l'orgueil d'entrer en vainqueurs dans cette ville fameuse. Mais n'y avait-il pas aussi cette arrière-pensée qu'en s'approchant de Paris, on s'éloignait d'autant de Napoléon, dont le génie stratégique imposait encore aux états-majors et dont le seul nom terrifiait toujours les troupes?
1. Vamhagen, Biographische Denkmale, III (vie de Bliicher), 375. 3. Bogdanowitsch, II, 114. Cf. Relation de Diebitsch à Jomini. Arch. de la guerre, à la date du 24 mars.