LIVRE SIXIÈME
hârcde de napoléon sdr les communications de l'ennemi
A un capitaine moins audacieux et moins résolu que Napoléon, la bataille fortuite d'Arcis-sur-Aube eût fait arrcler, sans doute, son grand mouvement sur les derrières de l'ennemi. Bien que ces deux journées de combat se fussent terminées sans désastre pour les Français et leur eussent coûté seulement 3400 hommes, la situation des belligérants se trouvait singulièrement modifiée sous le rapport stratégique. Au lieu d'être contenus en tête pur Macdonald et menacés de flanc par Napoléon, comme les d 6. 47 et 18 mars, au lieu de battre en retraite comme le 19 mars, les Austro-Russes, le 21 mars au soir, étaient en pleine otlensivc, le front à l'Aube, contre les divers corps français qui avaient, il est vrai, commencé d'opérer leur jonction mais qui, par cela même, découvrait- nt Paris. Dansées conditions, le mouvemeul conçu par '.'empereur devenait fort hasardeux, car les routes ouvertes à Sehwai-zenberg et à Biiicher, <îes deux maréchaux pouvaient se porter rapidement sur Paris par une marche concentrique, laissant Na*
poléon manœuvrer, sans danger sinon sans inconvénients pour eux, sur la ligne de communications de l'armée de Bohême.
Toutes j.es raisons d'ordre politique imposaient à l'empereur de rentrer dans Paris, et plus d'une considération stratégique l'engageait à y replier son armée. Mais battre en retraite et venir prendre position en avant de Paris ou sous Paris même, c'était remettre la campagne au point oii elle en était le 3 février, après l'affaire de ta Rothière. Or les Alliés, guéris des marches excentriques et des mouvements séparés, ne donneraient sans doute plus à Napoléon des occasions de victoire comme à Champaubert, à Vauchamps et à Montereau. C'est en deux colonnes parallèles, chacune de près cent mille hommes, qu'ils s'avanceraient sur Paris. Pour cela, il fallait peu de science et moins encore de génie. Schwarzenberg et Bliicher n'auraient qu'à pousser droit devant eux. Leur objectif stratégique, qui était Paris, ne se déroberaitpas, etleur objectif tactique, qui était Napoléon, viendrait forcément se confondre avec celui-là. Ainsi le sort de la guerre tiendrait à une inévitable bataille en avant de Paris, bataille oii l'ennemi serait deux contre un. Au contraire, en se portant sur les lignes de communications des Alliés, Napoléon donnait à la campagne une face nouvelle. Le « général Imprévu » se mettait de la partie. S'il était facile pour l'ennemi de suivre l'armée française en retraite sur Paris, suivre Napoléon marchant dans une direction inconnue, manœuvrant entre ses forteresses, tantôt se dérobant, tantôt reprenant l'offensive, alliant aux ressources de la guerre de chicanes les coups de maître de la grande guerre, cela semblait dépasser la stratégie des généraux en chef de la Coalition. Pourraient-ils dans de pareilles opérations et avec un tel
NAPOLÉON SDR LES COMMUNICATIONS DE l' ENNEMI. 335
adver^îaire éviter les faux mouvements et se garder des iiîanœuNTes compromettantes'? L'hypothèse que les Alliés auraient la hardiesse de marcher sur Paris quand il menacerait leurs lignes de communications se présentait sans doute à l'esprit de l'empereur, mais il repoussait cette crainte comme chimérique. Il se croyait assuré d'entraîner l'ennemi à sa suite. Et, de fait, intimidé par le mouvement de l'armée française, le prince de Schwarzenberg allait prendre toutes ses dispositions pour suivre Napoléon *.
Bien résolu à continuer son mouvement vers ses places, l'empereur vint le 21 mars coucher à Sommepuis, oh se concentrèrent la vieille garde, le corps de Ney et la cavalerie de Letort, de Berckheim, de Saint- Germain et de Milhaud. Sébastian! avec les divisions Golbert, Exelmans et Lefebvre-Desnoëttes bivouaqua àDosnon. Les trois corps de Macdonald et la cavalerie de Trelliard restèrent échelonnés sui la rive droite de l'Aube, la tête à Chêne, la queue au delà de Plancy'. Le 22 mars, au point du jour, Ney ayant passé la Marne au gué de Frignicourt avec son infanterie, les dragons de Milhand et les gardes d'honneur de Defrance, se porta sur Vitry. Cette ville avait pour armement quarante et un canons et pour garnison cinq mille trois cents Prussiens et Russes, commandés
1. Oaase\riu {Der Feldxug von 1814, 467) déclare qu« la manœuvre de Napoléoa n'était qu'une simple démonstration qui ne pouvait pas amener de résultats sérieux; mais le marne Clausewiti ne s'aperçoit pas qu'il a dit précédemment (p. 448) que si les Alliés avaient suivi Napoléon en Lorraine ils « auraient été réduits à. repasser le Rhin • . Langeron dit aussi : < Il eût été difticUe en Lorraine de vaincre Napoléon au milieu de ses places, s'ii eiït voulu éviter un engagement général.» Mémoires de Langeron. Arch. des affaires étrangères, Russie, 2ô.
2. Ordres de Schwarzenberg du 21 mars, 6 heures du soir au 24 mars. 4 heures du matin, et lettres du même à l'empereur d'Autriche, cités par Schel», I, 394 k 430, et H, 18.
3. Registre de Berthier (ordres du 21 mars, Arcis, 1 heure et demie de l'après-midi et Sommepuis, 22 mars, 1 heure du matin). Journal de T^val. Macdonald à Berthier, Ormes, 22 mars, 7 heures du matin. Arch. de la guerre.
par le colonel Schurchow. Après avoir aéployé ses troupes comme pour une attaque, le prince do la Moskovva fit sommer la place, proposant au gouverneur de se retirer avec armes et bagages. Sans communication avec le quartier général des Alliés, entouré par toute une armée et disposant de faibles moyens de défense, le commandant de Vitry se trouvait à peu près dans la situation où était, le 3 mars, le commandant de Soissons. Mais Scburchow n'était pas un Moreau. Il écrivit très dignement et très sensément au maréchal Ney : « Permettez à un officier d'aller au quartier général du prince do Schwarzenberg pour être sûr de la place où se trouve Son Excellence. Dès que je le saurai rétrogradé derrière la ligne, je me résoudrai pour épargner le sang à entrer en pourparlers*. » Cette proposition n'était point acceptable dans la circonstance. Le maréchal y répondit à coups de canon. Schurchow ne se laissa intimider ni par le feu ni par les démonstrations d'attaque; il demeura inébranlable dans la résolution que lui avait dictée le devoir militaire.
Au reste, si lapossessiondeVitry eût donné un point d'appui à l'armée française, l'occupation de cette place ne lui était pas indispensable pour franchir la Marne. L'empereur qui prévoyait une sérieuse défense de la garnison prussienne avait donné l'ordre, étant à Sommopuis, de jeter deux ponts en aval de Frignicourt. Ce fut sur ces deux ponts et par le gué même, où l'eau n'atteignait pas deux pieds, que dans la journée du 22 mars passèrent la garde à pied et à cheval, l'artillerie de réserve et les 2* et 5* corps de
1. Schurchow à Ney, Vitry (22 mars). Arch. nat., AF. iv, 1670.
Une lettre de Barclay de Tolly, du 22 mars, eninig'riait au colonel Schurchow de se défendre à la derui^re extrémité a'ii était assiéj^é. Mais cette lettre fut prise par tes courears français. Elle «« '^xouve aux Archives nauon&les, AF. IV, J 66».
NAPOLÉON SUR LES COMMUNICATIONS DE L'eNNEMT. 337
cavalerie '. De Frignicourt, les troupes se dirigèrent sur Saiut Dizier. Les quatre cents hussards et chasseurs du général Pire, marchant à l'avant-garde, arrivèrent dans celte ville le 22 mars vers cinq heures du soir, à temps pour sabrer deux bataillons prussiens qui se retiraient par la route de Joinville, Les Prussiens escortaient un énorme convoi et un équipage de quatrevingts pontons. Ils se mirent en défense. formés en deux carrés. L'un, enfoncé à la première charge, mit bas les armes ; l'autre résistaassezlongtemps, et unepartiedes hommes parvint à s'échapper après avoir brûlé l'équipage de ponts. Il n'en resta pas moins aux mains des hussards quatre cents voitures de vivres et de munitions, huit cents prisonniers et, dit Pire, « quatre à cina cents superbes chevaux prêts à entrer dans nos rangs pour y remplacer ceux hors de service * ».
A Saint-Dizier, où l'élat-major impérial entra le 23 mars dans l'après-midi', Napoléon se trouvait placé entre les deux principales lignes d'opérations des Alliés : la route de Strasbourg qu'avait suivie l'armée de Silésie, la route de Bàle qu'avait suivie l'armée de Bohême. L'empereur ne doutait pas que Schwarzenberg, voyant ses communications avec le
1. Correspondance de XapoUon, 21529, 21530. Registre de Berthier (ordres da 22 mars. Sommepuis, 1 heure du matin, et Frigoicourt, 1 heure et 5 heures du soir, Arch. de la guerre. — La lettre 21 5i9 a été datée par les éditeurs de la Correspondance : Sézanne, 22 mars. Le 22 mars. Napoléon était à 80 kilomètres de Sézanne.
2. Pire à Berthier, Saint-Dizier, 22 mars, 6 heures du soir et 11 heures da soir. Rapport sur la prise d'un convoi par le maire de Saint-Dizier, Saint- Dizier, 22 mars (dans la nuit). État des denrées trouvées à Saint-Dizier par la cavalerie légère du 5* corps de cavalerie, le 22 mars : 20 pièces d>au-de-vie, 50 sacs de farine, 100 sacs d'avoine, etc., etc.). Arch. de la guerre. — Napoléon, fidèle à son principe d'exagérer et ses forces et se» «uccès, dit : « 2000 prisonniers, 400 voitures et 80 pontons. » Coirespundanee, 215:13. Dans sa lettre de 11 heures du soir. Pire qui se plaint de manquer d'ordre précis iit que s'il avait eu on peu plus de mionde, le deuxième bataillon prossieii aurait été entièrement pris et n'aurait pas eu le temps de brûler les pontons.
j. L'empereur aval» passé la nuit au château du Plessis entre Frigoicoarl m, Saint-Dizier. Registre de Berthier (ordres du» •( 23 mars). •
Rhin menacées, ne manœuvrât pour livrer bataille à l'armée française. Mais il ignorait quelle direction prendraif le général autrichien. Les Austro-Russes marcheraient-ils à sa suite par Sommepuis et Yitry ou se porteraient-ils à sa rencontre pai Brienne et Vassy? Rapports de chefs de reconnaissances, renseignements d'espions, propos de paysans ne s'accordaient nullement : « L'ennemi se concentre à Brienne. — 11 rétrograde vers Lan grès — Le czar a couché à Montiérender — Macdonald est serré de près dans sa retraite sur Vitry par toute Tarmée alliée*. » Le moyen de découvrir la vérité au milieu de tant de nouvelles contradictoires! Quant à marcher directement sur les places fortes sans s'inquiéter des manœuvres de l'ennemi, Napoléon ne le pouvait guère avant que les trois corpa de Macdonald eussent au moins passé la Marne. Le 23 à midi, la cavalerie de Pire occupait Joinville et l'arrière-garde du duc de Tarente avait à peine dépassé Dosnon*. Ainsi l'armée française s étendait sur une ligne courbe de près de vingt lieues. La pointe hardie, poussée si rapidement sur les derrières de l'ennemi, avec la garde et une partie de la cavalerie, était bonne pour jeter le trouble chez les Alliés; mais continuer plus longtemps cette marche avec une colonne d'un tel allongement, c'était s'exposer à un désastre. Jusqu'à ce que ses troupes fussent concentrées sur la rive droite de la Marne, l'empereur se trouvaitdans l'impossibilité de rien entreprendre de sérieux ^.Ilpouvait seulement faire rayonner sa cavalerie autour de Saint-Dizier pour battre l'estrade, avoir
1. Notes et rapports d'espions et de chefs de reconnaissance, 22etS3 mars. 4rch. nat., -»F. iv, 1668. Cf. Correspondance, 21 531.
2. Pire à Berthier, Joinville, 23 mars, 2 heures de raprè8-nii4i. Rapport 4e Macdonald, Villotte, 24 mars, 4 heures du matin. Arch. de la guerre.
3. Cf. Napoléon à Clarke, Saint-Dizier, 23 mars. Arch. nat., AF. iv, 906 (non citée dans la Correspondance). Correspondance, 21534, 21536. Fain, 19à.