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LA DERNIÈRE VICTOIRE

rive gauche du Rhin. Les lettres du duc de Vicence partirent dans la nuit même \

En attendant la très douteuse reprise de l'action diplomatique, il fallait combattre, toujours combattre. Le lendemain 26 mars, l'empereur, parti à deux heures et demie du matin de Doulevent, arriva à Vassy au point du jour*. Il apprit de Macdonald que l'ennemi, qui la veille pressait vivement l'arrière-garde de Gérard, .«'était arrêté et n'avait plus en présence que quelques sotnias de Cosaques. Tettenborn qui formait la tête de colonne de Winzingerode avait habilement agi. Tant que les Français battaient en retraite, son rôle était de les serrer de près afin de leur faire croire qu'ils étaient suivis par une armée, mais s'ils paraissaient revenir sur leurs pas, il fallait se dérober, de peur qu'un engagement sérieux ne révélât à l'empereur qu'il n'avait devant lui qu'un rideau. Tettenborn s'arrêta donc à Eclaron, jetant seulement quelques partis à Humbécourt. Malgré cette tactique, il ne put éviter le combat. La cavalerie française refoula les Cosaques jusqu'à la Marne qu'ils passèrent en désordre. Du sommet du plateau de Valcour, l'empereur vit sur la rive droite de la rivière une masse de chevau.x soutenue par de l'infanterie et du canon. Les escadrons formés sur deux lignes, en avant et en

1. CanlaiDCoart à Metternich, Doulevent, 25 mars. Arch. des affaires étrangères, 668. — La tenear de ces deux lettres oe laisse aucun doute sur l'étendue des sacrifices que l'empereur s'était résigné à faire. Nous citerons entre autres cette phrase : ■ Votre tâche, mon prince, est glorieuse, la mienne sera bien pénible. > Le 28 mars, Caulaincourt écrivait d'ailleurs au coin» d'IIaaierive : « Sa Majesté parait décidée à faire les sacrifices nécessaires. Quelques jours plus tôt, on sauvait tout >. Arch. des aâ. étr., 670. — D'aprét nne Nut« du colonel Galbois, citée par Pons (Congrès de Chàtitlon, 491-42) l'empereur aurait écrit lui-même une dépêche à l'empereur d'Autriche.

2. Registre de Berlhier (ordres du 25 mjurs, 10 heures du soir, et du 26 ? heures et demie du matin). Arch. de la guerre. Sohels, II, 89-94; Bogdana •*itsch, II, 134. — D'après le rapport de Winzingerode, les Russes, au combat de Saint-Dizier, comptaient seulement 8 140 hommes, car les 3000 Cosaquaf,. Kalmouks et Baskirs de Czernischew ayant poussé jusqu'à Montiérender r> prirent pas part k l'action. »

arrière de la route de Vitry, appuyaient leur gauche au faubourg de Saint-DIzier, que défendait un millier de fantassins, et s'étendaient à droite vers la garenne de Perthes, dont un bataillon occupait lalisière. Douze canons étaient en batterie sur le front, trente étaient en réserve. Quelques escouades de tirailleurs se tenaient espacées sur le bord de la rivière.

L'empereur ordonna de marcher en masse à l'ennemi, de façon à le terrifier parla rapidité de l'attaque et le grand déploiement des forces. Oudinot avec le 7" corps se dirigea sur Saint-Dizier par la forêt du Yal, et toute la cavalerie, Sébastiani en tête, franchit la Marne au gué de la Neuville, se formant par pelotons en ligne à mesure qu'elle atterrissait. Les troupes de Macdonald et de Gérard et la vieille garde s'élancèrent à sa suite, mais elles n'eurent point à donner. La cavalerie qui, chargée au débouché par les Cosaques de Tettenborn, les repoussa et s'engagea par échelons aussitôt sa formation achevée, suffit à rompre l'-ennemi. Comme il srrive généralement, les troupes, sans recevoir le choc total de forces si sunérieures, en subirent néanmoins FelTrayante impression. A la vue de la foule d'hommes et de chevaux qui s'avançaient contre elles, elles furent intimidées, ébranlées, vaincues d'avance. Cet effet moral, inspiré ou subi, double ou diminue, dans les batailles, l'action des combattants. L'avant-garde d'une grande armée a une irrésistible puissance parce que les hommes qui la composent, fussent-ils inférieurs en nombre à leurs adversaires, sentent derrière eux des masses prêtes à les soutenir, masses qui effectivement agissent sur l'ennemi parleur seul déploiement. C'est pourquoi un général est mal fondé à dire : « Nous avons combattu à forces égales, car je n'ai engagé que la moitié de mon monde. » Le ^ilus souvent c'est cette autre moitié,

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celle qui n'a pas combattu, qui a décidé de la victoire. Il en fut ainsi à Saint-Dizier. Avant d'avoir pris contact, la ^^avalerie de Winzing-erode était ébranlée; aux premières charges, elle se prépara à céder le terrain. Winzingerode donna l'ordre à Tettenborn de se replier sur Vitry, tandis que lui-même battrait en retraite sur Bar-sur-Ornain en tâchant de rallier son infanterie à Saint-Dizier. Le général Sébastiani, voyant les Russes se former en colonnes, lança sur ces cavaliers, pendant qu'ils présentaient le flanc, les dragons de la garde et les grenadiers à cheval. Les deux mille dragons d'Espagne du comte Trelliard appuyèrent le mouvement. Bientôt rompue, la cavalerie de Winzingerode s'enfuit, partie dans la forêt des Trois-Fontaines, partie sur la route de Bar-sur-Ornain. Pendant ce temps, l'infanterie de Levai entrait tambour battant dans Saint-Dizier dont les défenseurs firent à peine résistance. Les deux bataillons russes se mirent en retraite sur la route de Bar, où bientôt rejoints par les dragons de Trelliard, ils furent sabrés et poursuivis jusqu'à cinq kilomètres au delà de Saudrupt. A la gauche, la division Lhéritier rejeta vers Perthes les Cosaques de Tettenborn et les tirailleurs ennemis. Lefebvre-Desnoëttes, qui soutenait Lhéritier, n'eut à engager qu'un peloton de mameluks, auxquels le fameux Roustan s'était joint en volontaire. « Lesmamelucks, dit le rapport de Lefebvre-Desnoëttes, ont sabré à l'ordinaire. » En deux heures, la plaine fut nettoyée. L'ennemi laissa sur le champ de bataille 500 tués ou blessés, 2 000 prisonniers et 18 ciinons'.

1. Rapport Lefebvre-Desnoëttes. Arch. nat., AF. iv, 1670. foornid de U division Levai. Registre de Berthier (à Pire, 27 mars). Arch. de la guerre. Cf. Schels,\», V5-101 ; Bogdanowitscli, II, 134-135. Les rapports étrangers avouent natarellement des pertes beaucoup moindres. Il est possible que Berthier exagère un peu en parlant de 2000 prisonniers et de 18 canons; cependant le Journal de Levai dit plus encor* : ■ 3000 prisonniers et presque toute l'artilkrie. ■

L'ardeur des Français dans l'attaque avait été magni» fique, égale à la ténacité dans la défense qu'ils avaient montrée àArcis-sur-Aube. La victoire, facile à remporter, était peu de chose, mais le grand élan des troupes, que tant de souffrances et de fatigue.j n'avaient point découragées, était significatif. Avec une pareille armée dans la main, Napoléon étai t encore redoutable. Les plus graves inquiétudes vinrent troubler la satisfaction que cette brillante affaire donnait à l'empereur. Il avait cru combattre un corps de l'armée de Schwarzenberg, et il a combattu un corps de l'armée de Bliicher. Comment Blûcher, qui, il y a quelques jours, menaçait Soissons, est-il maintenant sur les confins de la Lorraine? Et comment Schwarzenberg, qui marchait vers Vitry, a-t-il soudain disparu? Oii est la grande armée austro-russe? Faut-il donc ajouter foi aux propos de quelques prisonniers qui disent que les Allies s'avancent sur la route de Paris. L'empereur doute encore et surtout veut encore douter. Pour acquérir une certitude, il pousse le corps d'Oudinot sur Bar ; lui-même avec l'armée se porte sur Vitry. En reprenant l'offensive, en pressant vigoureusement les colonnes éparses de l'ennemi, il saura enfin où se concentrent ses masses*.

1. Fain, 197-198. — Koch (II, 553) et Vaudoncourt (II, 318) prétendent que dès le 26 au soir l'empereur savait, par les rapports des prisonniers, la marche des Alliés sur Paris. Ils blâment en conséquence le mouvement sur Vitry et sur Bar, qui devait faire perdre deux jours. Ces deux écrivains se trompent. Que dès la soirée du 26, Napoléon eût des rapports de prisonniers annonçant la marche des Alliés sur Paris, cela paraît assuré ; qu'il fût inquiet de ces nouvelles et qu'il y crût dans une certaine mesure, cela paraît probable. Mais qu'il fût certain du fait, voilà qui est plus que douteux, et ce fut précisément pour acquérir une certitude qu'il se résolut à presser . ennemi sur Vitry et sur Bar. Fain le dit expressément, p. 197, et le registre de Berthier confirme cette assertion. Dans ses lettres du soir du 26 et de la matinée du 27, le major général ne parle nullement aux divers généraux de la marche des Alliés sur Paris. C'est seulement dans ses lettres de la nuit du 27 au 28 qu'il fait mention de nouveaux renseignements annonçant cb mouvement. Voir uussi la lettre de Napoléon, Saint-Dizier, 27 mars 8 heures du niatia où l'empereur ordonne d'envoyer des recoanaissuucea pour avoir des nouvelles.

Dans l'après-midi du 27 mars, on était devant Vitry. L'empereur et les maréchaux tenaient conseil sur la possibilité d'enlever la place de vive force, lorsque de nouveaux renseignements arrivèrent de toutes parts*. Dépêches interceptées', bulletins imprimés de l'ennemi', rapports de paysans, récits de prisonniers français évadés, tout s'accorde, tout malheureusement se confirme : les Alliés marchent sur Paiis. — Il s'acrit bien maintenant de Vitry! L'empereur remonte achevai et pique vers Saint-Dizier. D s'enferme, étudie ses cartes, ses rapports. Il hésite sur le parti à prendre. Il s'abîme dans ses pensées*. Depuis son entrée sur la scène du monde, jamais les événements n'ont placé Napoléon dans une aussi redoutable alternative. Le sceptre et l'épée tremblent dans sa main ; il les tient encore, mais le moindre faux mouvement les fera lui échapper.

Faut-il donc revenir à marches forcées vers Paris ? Mais arrivera-t-on à temps? Les Alliés ont une avance de trois jours sur l'armée impériale. Ne les Irou-

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