I. Déposiuon du maire de Pont-sur-Yonne, Moniteur du 6 mari
<jne3 et Baskirs*. » Les officiers d'une armée rejetaient tous les excès et toutes les violences sur les troupes des autres armées, et ils refusaient d'intervenir qnand ce n'étaient pas leurs propres soldats qui étaient en cause. AMoret, un général aulrichien répondit au maire, qui le conjurait d'arrêter le pillage de la ville par les Cosaques : — « Ils sont Russes; je n'ai aucun droit sur eux. » A Chaumont, le grand-duc Constantin, ému par les larmes d'un malheureux jardinier dont on pillait la maison, l'accompagna jusqu'à sa rue. Il reconnut de loin l'uniforœe autrichien : — « Ah! dit-il en éclatant de rire, ce sont les soldats du papa beau-père! Je n'ai point à commander ici ^ »
Que de fois, au reste, c'était par ordre exprès des généraux que cités et villages étaient saccagés ! On portait à la connaissance des troupes que le pillage étuit autorisé pour deux heures, quatre heures, une journée entière. Les soldats, cela se conçoit, en prenaient toujours plus qu'on ne leur en accordait. Troyes, Épernay, Nogent, Sens, Soissons, Château-Thierry, plus de deux cents villes et villages furent littéralement mis à sac^. « Les généraux alliés, disent des témoins oculaires, regardaient le pillage comme une dette qu'ils acquittaient à leurs troupes*. »
1. Metternich à Caulaincourt, 15 février. Arch. des affaires étrangères, fonds France, 668.
2. Lettre du maire de Moret, Journal de VEmpire, du 3 mars. Lettre de Dardenne, citée par Steenackers, 213.
3. Dépositions des conseils municipaux, rapports des auditeurs eu mission, lettres de maires, Moniteur, Journal de l'Empire, Journal de Parit, du 28 février au 16 mars; Historique des événements de Ponl-svr-Seine, par le chevalier Brunel, pp. 21-23; Fougiat et Fleury, passim. » La ville de Tro^^es a été méthodiquement livrée au pillage pendant trois jours. » Préfet de l'Aube à Mouialivet. 13 mars. Aroh. nat., F. 7, 4 290. « Pendant trente heures environ l'ennemi livra Troyes à un pillage général qu'il restreignit ensuite au quartier bas où il le prolongea pendant onze jours. > Fougiat, p. 2u8. A Soissons, Winzingerode datgua arrêter le pillage au bout d'une heure.
4. Déposition des maires et adjoints de Montereau et communes avoisl- Bantes, signée de kitit personne* dont deux députés. Moniteur du 28 févriar.
Tantôt les soldats se ruaient à la curée avec dos élan? sauvages, tantôt ils procédaient de sang-froid, calmement, méthodiquement. Parfois ils daig^iiaient rire. Un de leurs divertissements favoris consistait à mettre nus hommes et femmes et à les chasser à coups de fouet dans la campagne couverte de neige. Ils ne s'amusaient pas moins quand ils faisaient courir autour d'une table, le nez pris dans des pincettes, les notables du village, le maire, le curé, le médecin, ou encore lorsque, dans la cour d'un collège, devant les élùves assemblés, ils donnaient la schlague au principal, dépouillé de tous ses vêtements*.
Simples jeux que tout cela, bons à occuper les loisirs de la garnison. Mais quand le soir d'une bataille gagnée, le lendemain d'une défaite ou même à la suite d'un mouvement quelconque. Cosaques ou Prussiens pénétraient dans une ville, dans un village, dans une ferme, dans un château, toutes les épouvantes y entraient avec eux. Ils ne cherchaient pas seulement le butin; ils voulaient faire la ruine, le deuil, la désolation. Ils étaient gorgés de vin et d'eau-de-vie, leurs poches étaient pleines de bijoux, — on trouva cinq montres sur le cadavre d'un Cosaque, — leurs havresacs et leurs fontes étaient bondés d'objets do toute sorte, les chariots qui suivaient leurs colonnes étaient chargés de meubles, de bronzes, de livres, de tableaux^. Ce n'était pas assez. Comme ils ne pouvaient cependant tout emportcn*, il fallait que la destruction achevât l'œuvre du pillatce. Us brisaient les portes,
1. Déposition des maires de Montereau, Nogenl, Provins, Moniteur, 28 février et 6 mars. Rapport de RiquetU de Mirabeau, auditeur, et lettre d'un Itabitaot de Sens, Journal de l'Empire, 3 mars et 6 mars. Rapport de Uesprez, auditeur, Joumalde l'Empire, 5 mars. Dardenne, cité par Sieenackers, pp. 277, 278. Lettre du curé de Bucy-le-Long, citée par Kleury, p. 562. Rapport de Vinet, 13 mars. Arch. de la guerre.
S. Lettre de Vaulay, grefner du tribunal de Nogent, Journal de fi empiré, ao février. Cf. Pougiat, 197, 279. Migneret, Histoire de Langrea, U, tS,'.-
les fenêtres, les glaces, hachaient les boiseries, déchiraient les tentures, incendiaient les granges et les meules, brûlaient les charrues et en dispersaient les ferrements, arrachaient les arbres fruitiers et les pieds de vigne, faisaient des feux de joie avec les meubles, cassaient les outils des artisans, jetaient au ruisseau les fioles et les bocaux des pharmaciens, défonçaient les barriques de vin et d'eau-de-vie et en inondaient les caves*.
A Soissons, 50 maisons furent entièrement brûlées, à Moulins 60, à Mesnil-Sellières 107, à Nogent 160, à Busancy 75, à Château-Thierry, à Vailly, à Chavignon,plusde 100,àAthies, à Mesbrecourt, àCorbény, à Clacy, toutes ^I Fidèles aux leçons de Rostopchine, les Cosaques commençaient par briser les pompes. La lueur des incendies éclairait des scènes atroces. Les hommes étaient frappés à coups de sabre et de baïonnette. Dépouillés nus et attachés au pied du lit, ils devaient assister aux violences exercées sur leurs femmes et leurs filles ; d'autres étaient torturés, fustigés, chauffés jusqu'à ce qu'ils révélassent le secret des cachettes. Les curés de Montlandon et de Rolampont (Haute-Marne) furent laissés morts sur place. A Bucy-le-Long, les Cosaques grillèrent les jambes d'un domestique nommé Leclerc, laissé à la garde d'un château. Celui-ci persistant à se taire, ils lui emplirent la bouche de foin et y mirent le feu. A Nogent, Hubert, marchand de drap, tiré aux quatre membres par une dizaine de Prussiens, fut quasi écartelé; une balle bienfaisante termina ses souffrances. A Provins, on jeta un enfant sur des tisons pour faire parler la mère.
1. Déposition des maires et rapi-^rts des auditeurs en mission, Moniteur du 28 février au 16 mars, et Arch. nat.., AF.,rv, 1668.
2. Pougiat, 250, 276. DocumenU do l'enquête oidooaé* !• 20 mai 1814, citéf par Fleurjr, 554 à 561.
LA FRANCE AtJ COMMENCEMENT DE i8i4. 51
Ni i'enfance ni la vieillesse ne trouvaient grâce devant la cupidité et la luxure. Une femme de quatre-vingts ans portait un diamant au doigt, La bague était étroite : im coup de sabre trancha le doigt. Des septuagénaires, des filles de douze ans furent violées. Pour le seul canton de Vendeuvre, on évalue à cinq cent cinquante les personnes des deux sexes mortes des suites de violences et de coups. Une Lucrèce rustique, la femme Ollivier, prenant en horreur son corps souillé par les Cosaques, s'alla noyer dans la Barse*.
A Château-Thierry, les Russes de Sackcn commencèrent le pillage pendant la journée du 12 février; les Prussiens d'York le continuèrent dans la nuit et la matinée du lendemain. Tout fut saccagé. Comme à Moscou, les Russes ouvrirent les prisons à la tourbe des malfaiteurs pour se faire aider dans leur œuvre infernale ils envahirent les maisons, les hospices, les collèges, les couvents, les églises, pillant, violant, massacrant, dévalisant les boutiques, forçant les troncs et les tabernacles, volant les objets sacrés, frappant du fer des lances les prêtres et les religieuses. On compta dix-sept morts. Une femme âgée fut violée sur le cadavre de son mari ; une jeune fille, après avoir subi le même outrage, reçut un coup de lance dont elle mourut le lendemain; d'autres furent jetées dans les écluses. Un homme contraint de servir de guide à un détachement fut mené à coups de fouet et la corde au cou. A l'arrivée, on lui logea une balle daus la tête. — La nuit, des Prussiens pénètrent dans un pensionnat
1. Rapport d« Desprez-Crassier, auditeur en mission; dépositions des con- Miller» municipaux de Sens, Nogent, Provins; lettre de Janson, négociaat a Provins. Moniteur des 28 février, 4 et 6 mars; Journal de l'Empire àm 1" mars; Annuaire du département de l'Aisnepowr 1821, p. 48; IléeU de A/agtùem^ cité par Sieenackers, 280; rapport de Ilarel, auditeur en mission, !•' mara. Arch. nat., AF., iv, 1668. — C'est Pougiat qui porte à 550 lea victimes poo^ l« canton de Vandeavre. L« chiffre noua parait exagéré.
déjeunes filles. La directrice, les sous-maîtresses, les servantes sont violées. Puis, entendant les lamentations des élèves enfermées au dortoir, les soldais en brisent la porte Folles de terreur, les malheureuses, presque nues, se réfugient au fond de la salle et s'entassent les unes sur les autres « comme un troupeau démontons qui ont peur ». Ce spectacle remue au cœur des Prussiens le peu qui y reste de pitié et d'honneur; ils ont honte d'eux-mômos : lentement, un à un, ils se retirent, non sans avoir d'ailleurs dévalisé tout le couvent avec la plus grande conscience '.
A Montmirail, cinquante Cosaques arrivèrent le jour de la foire : « Il y avait beaucoup do monde dans les rues, raconte un habitant, mais chacun se sauva. Le chef fit donner un coup de caisse et expliqua que l'on pouvait circuler librement. Les Cosaques partirent. Une grande heure après, ils revinrent au nombre de quatre ou cinq cents, chargèrent la foule, frappant de la lance et du sabre, piétinant ceux qu'ils renversaient; plusieurs personnes furent grièvement blessées. Alors ils descendirent de cheval et arrêtèrent une trentaine d'individus. L'un d'eux, dépouillé nu, fut attaché sur une chaise, les pieds dans un baquet de neige fondue, en face de sa maison, dont il assista au pillage et au bris. Les Cosaques piirent aussi quinze des notables, les mirent nus et leur donnèrent à chacun cinquante coups de knout. Ils déshabillèrent les hommes et les femmes. Moi-même, j'ai été volé par un chef à qui mes habits et mes bottes convenaient. En majeure partie, les filles et les femmes ont été violées, même dans la rue. 11 y en a eu qui se sont jetét^s par les teiiètres pour se soustraire aux outrages. Des pères eurent les mains
1. Déposition des conseillers municipaux de Château-Thierry, Moniteur in 18 février. Lettre de Soulac, maître de poste à Lavallette, Journal de l'Empire, 28 fdvri«r. Cf. Flaury, 104-106.
coupées à coups de sabre en voulant retirer leurs filles des mains de ces brutaux *. » A Crézanc); une reconnaissance de gardes d'honneur débouchant à l'improviste dans le village vit ceci : le maire atlachô par le cou à une colonne du lit; à ses pieds, sa jeune femme violée et évanouie; sous le berceau do l'enfant, un fagot allumé. Dans le verger voisin, des Cosaques ivres forçaient de malheureuses paysannes à danser avec eux, au son du violon d'un ménétrier dont les épaules saignaient sous le knout ^,
A Sens, le pillage dura neuf jours, — du dl au 20 février. « Ces furieux, rapporte l'adjoint, parcourent la ville de jour et de nuit, pénétrant dans toutes les maisons, enfonçant les armoires, secrétaires, commodes, s'emparant de l'argent, des bijoux, du linge, brisan*. les glaces-et les meubles. Les instruments et outils de toutes professions sont arrachés à leurs propriétaires, cassés, brûlés et dispersés. Des religieuses sont outragées, les temples profanés, les tabernacles forcés, les vases sacrés volés. Des femmes et des filles, à peine nubiles, sont violées sous les yeux de leurs maris et de leurs parents.. . Ces scènes d'horreur sont répétées tous les jours jusqu'à Tévacualionde la ville'. » — Suprême ironie, en quittant celte ville de Sens où il avait présidé au pillage, le prince héritier do Wurtemberg, beau comme un jeune dieu, réquisitionnait vingt-quatre paires de gants blancs * I
1. Lettre de Vioet, fabricant d* meolea k Montmirail, 13 man. Arclt. de la guerre.