‹ 1814Chapitre 132 sur 178 · Mémoires de Rovigo, VI · texte numérisé non relu

Mémoires de Rovigo, VI

5. Lettre de Napoléon à Rovigo, Reims, 14 mars. Arch. nat., AF. rv, 906. Non citée dkns la Correspondance.)

vaises nouvelles, la bataille de Laon, l'abandon des négociations de Lusigny, la retraite de Napoléon sur Soissons et de Macdonald sur Provins, les événements de Bordeaux, enfin la rupture du congrès de Châtillon et la prise de Lyon portèrent de nouveau dans tous les esprits l'effroi et l'abattement*. Rédigés en vertu du décret de Troyes*, les journaux annonçaient seulement ce que le gouvernement consentait à faire connaître, c'est-à-dire rien ou à peu près rien. Ils ne parlaient point des événements ou les exposaient de façon à en dissimuler la gravité. Mais on ne se laissait pas abuser. Bien que les nouveaux bulletins publiés fussent presque analogues aux précédents, et que parfois on tirât encore le canon aux Invalides', le public distinguait entre les victoires comme Vauchamps et les batailles comme Craonne*. Pour renseigner Paris, il y avait, à côté des journaux, les lettres de Tarmée, les indiscrétions fortuites ou voulues (des familiers des Tuileries et du Luxembourg, enfin 1%-

1. Rapports journaliers de Pasquier, du 3 au 12 mars. Notes et rapports d« police et lettres de préfets, du 3 au 30 mars. Arch. nat., AF. iv, 1534; F. t< 3737; F. 7, 3772; F. 7, 4289 et 4290. Les préfets et les commissaires géné^^ raux de police mentionnent spécialement l'effet désastreux produit dans presque tous les départements par la révolution de Bordeaux et surtout par la prise de Lyon.

2. Ce décret rendu à. Troyes le 4 février et non inséré au Bulletin des lois portait formation d'un comité pour la surveillance et la rédaction des journaux. Le comte Boulay (de laMeurthe) en était président; les cinq membres étaient : Desrenaudes, conseiller de l'Université; Pellenc, censeur; Etienne, Tissot et Gay, rédacteurs en chef du Journal de l'empire, de la Gazette de France et du Journal de Paris. L'article III était ainsi conçu : « Tous les articles des journaux relatifs aux mouvements des armées, à l'esprit public et à la politique extérieure seront rédigés par ce comité ou lui seront fournis. Aucun article sur lesdits objets ne pourra être imprimé sans être revêtu en minute de l'approbation dudit comité. » Arch. nat., F. 7, 4379.

3. Rapport de police, '9 mars, Arch. nat., F. 7, 3 737 ; Corresp. de Joseph, X, 200.

4. La bataille de Craonne, connue le 9 mars, ne fit monter la rente que de 25 centimes, de 51 à 51,25; et le lendemain, 10 mars, le Moniteur ayant annoncé cette affaire comme «une bataille très glorieuse», mais non décisive, la rente tomba i 49,50. — La prise de Reims, connue le 15 mars, laissa les cours à 49,25. — Le mouvement de l'empereur vers l'Aube, signalé dans 'le Atoniteur du 22 mars comme présentant déjà de grands succès, ne trouv" "'*» conûance à la Bourse, La rente descendit de 49 à 48,75.

gence de mauvaises nouvelles de l'hôtel Talleyrand. Il y avait aussi les gazettes étrangères, dont Pradt et ses amis colportaient à l'envi les mensonges. Selon les rédacteurs du Times, du Globe, du Courrier, du Morning Chronicle, l'abandon du plateau de Craonne par les Russes n'avait été qu'une habile manœuvre destinée à attirer l'empereur dans la plaine de Laon. A Laon, les Français complètement battus avaient perdu 90000 hommes, 70 canons, nombre de généraux, parmi lesquels Macdonald et Sébastiani. L'empereur se repliait sur Rouen, avec une armée réduite à 30000 soldats; Bliicher, vainqueur de Napoléon, et Schwarzenberg, vainqueur d'Oudinot, marchaient concentriquement sur Paris par la route de Soissons et par la route de Provins*. Déjà en février les alarmistes avaient répandu de pareilles nouvelles. Mais il y avait alors, pour les démentir, les lettres particulières des officiers, les bulletins précis du quartier impérial, l^s présentations de drapeaux pris sur l'ennemi, les colonnes de prisonniers défilant chaque jour sur les boulevards. Au milieu de mars, on ne voyait plus passer que des blessés français, amenés en charrettes aux barrières, en bateaux sur la Seine. D'autres rentraient à pied dans Paris, isolément ou par petits groupes : fantassins qui s'appuyaient sur leur fusil en guise de béquille; cavaliers qui, la tête couverte, sous le casque, de linges ensanglantés, et le bras passé dans la bride, cheminaient lentement à côté de leurs chevaux blessés comme eux. Refusés dans les hôpitaux qui regorgeaient, dans les casernes où le règlement défendait de les recevoir, ils erraient par les rues, demandant du pain*.

1. Le Times, le Globe, le Morning Chronicle,i' Ambigu, lo Courrier, le Jourf/ti de Stiittgarl, des 8, 12, 14, 15, 16, 17 mars. Le Morning Chronicle disait même 7ne Schwarzenberg avait remporté une victoire à CharentOQ ! ~ S. Rapports de police, • «t 11 février et passim. Arch. nat , AF. rv, 1 bAi,

Pendant les douze années du consulat et de rempire, Paris n'avait connu de la guerre que les victoires; de la guerre, il n'avait «ntendu que les salvet et les Te Deum, il n'avait vu que les retours triomphaux, les éblouissants défilés de soldats, vainqueurs et superbes, les milliers de canons ennemis traînés dans les arsenaux, les brassées d'étendards portés aux Invalides. Maintenant la guerre approchait. C'était le vrai canon qui tonnait à dix lieues de Paris. Les convois de blessés levaient un coin du voile des rendez-vous de carnage et donnaient à tous l'horrible vision des champs de bataille au lendemain des combats.

Le gouvernement ne se dissimulait pas l'effet désastreux que la vue des blessés produisait sur la population. Dès le 11 février, le ministre de l'Intérieur avait écrit à Clarke pour que les convois fussent arrêtés aui barrières et dirigés sur la Normandie et l'Orléanais. Daru avait proposé de créer des hôpitaux hors des murs, de façon que les blessés et éclopés n'eussent plus à traverser Paris. Le roi Joseph voulait transformer en une vaste ambulance soit l'hôtel des Invalides, soit la caserne de Gourbevoie. Napoléon, qui avait le don de penser à tout, prescrivit de répartii les malades et les blessés entre Versailles, Saint- Germain, Rouen, Evreux et Chartres*. Le désarroi régnait dans les services. On ne donna pas suite à ces projets, comme à tant d'autres d'ailleurs. Les blessés continuèrent à affluer dans Paris où les hôpitaux encombrés de malades, qui gisaient sur la

Daru à Clarke, 9 mars. Arch. de la guerre. Correspondance du roi Joseph, X, 142. Rodriguez, 25; — Chateaubriand, dans son fameux pamphlet: .Suo^ajoarie et les Bourbons, fait de rentrée des blessés à Paris ce tableau romantique : « ... de» chars que l'on suivait à la trace du sang, remplis de conscrits sans bras et sans jambes, jetant des cris et priant les passants de les achever, « i. Montalivet à Clarke, 11 février. Arch. nat., AF. iv, 1534. Dani à Clarke, î mars. Arch. de la guerre. Correspondanc* du roi Joseph, X, 142-144.

LA RÉGENCE ET LA DÉFENSE DE PARIS. ii9

paille dans les corridors, les chapelles, les salles de bains, les appartements des directeurs, ne pouvaient tous les recevoir. Du lo janvier au 10 mars, le nombre des soldats malades s'était élevé de 1 683 à 8373. On craignait le typhus'.

Comme s'il n'y eût point dans Paris assez d'inquiétudes réelles, le « bureau de l'esprit public», comme on disait alors, semblait prendre à tâche de provoquer des terreurs chimériques sous le vain prétexte de pousser à la défense. Chaque jour, les gazettes et les émissaires de la police répétaient que le sort de Moscou était réservé à Paris; que les Alliés y entreraient la torche à la main^ Les généraux et les soldats ennemis et les journaux étrangers proféraient, il est vrai, ces odieuses menaces. Les Prussiens et les Cosaques parlaient du pillage de Paris, comme d'une chose qui leur était due et promise. Le général autrichien Colloredo disait : « La destruction de Paris serait un bienfait pour la France'. » On lisait dans le Times : « Si Blijcher et les Cosaques entrent à Paris, quelle merci lui feront-ils? et pourquoi lui en feraientils aucune? Epargneront-ils les précieux monuments des arts ? Oh ! non ! non ! Ces guerriers indignés s'écrie-

1. Rapporta de Pasqoier, 9 férrier et 1" mars, et rapports de Hallin, 16 janvier et 10 mars. Arch. nat., AF. iv, 1534.

2. Journal de l'Empire, Gazette de France, Journal de Paria, du 15 février au 28 mars. Ct. d'Hauterive k Caalaincourt, 28 février, et Caulaiocourt à d'Hauterive, 2 mars. Arcii. des affaires étrangères, fonds France, 670. Rodrigue!, 27, 28.

3. Cf. Rapports d'auditeurs en mission et de préfets, dépositions de pri* sonniers, etc. Arcb. iiat., AF. iv, 1668. F. 7, 3772. F. 7, 4290 et F. 7, 4291,

« Paris sera anéanti si l'ennemi y entre. C'est une chose que les généraux ennemis ont promise à leurs soldats qui frémissent de joie en parlant de Paris. Aucune puissance humaine narréterait le pillage et l'incendie. Je suis dxé Ik-dessu? par tous les détails que j'ai recueillis des conve'saiions des généraux ennemis et des propos des soldats. » Rapport à Roy»jro d'un comraissair, général de police envoyé en mission. La Ferte-sous-Jonarre, 8 mars. Arch. nat., F. 7, 4290. Un autre rapport parle de « petits barils ds niè''hes incendiaires apportés de Russie par les Cosaques » ! A force de ▼oaloir inspirer la terreur oa était soi-même terrorisé.

ront que c'est le jour de la vengeance et de la destruction... En frappant Paris, ils frapperont au cœur la nation française. Peut-être au moment où nous écrivons, cette cité fameuse est-elle déjà rédiÀle en cendres*. »

Mais si les haineuses gazettes anglaises prêchaient l'incendie de Paris, si les généraux alliés montraient comme une proie cette ville à leurs troupes, si les soldats s'y promettaient le viol et le butin, était-ce une raison pour reproduire ces articles dans les journaux français, pour colporter ces propos dans tous les lieux publics? Ne servait-on pas l'ennemi en répandant la terreur? Comme l'écrivait le comte d'ilaulerive à Caulaincourt, « au lieu de donner du courage tout cela en fait perdre^ ». Sans doute on espérait ranimer le patriotisme défaillant et pousser les Parisiens à la résistance; mais puisque cependant on n'avait point d'armes , ces appels devaient de toute façon rester vains. A qui s'adressaient-ils? au peuple? Le gouvernement de la régence qui méprisait et redoutait injustement la population ouvrière ne lui demandait que de rester tranquille. Les fusils manquaient, et eussent-ils abondé que Joseph, Rovigo, Pasquier et autres pusillanimes personnages eussent hésité à les remettre aux ouvriers. C'était donc la bourgeoisie qu'on voulait exalter. On ne réussissait qu'à la terroriser, La bourgeoisie ne pouvait prêter les mains à une guerre d'extermination ni consentir à faire de Paris un autre Sarragosse. Les belles phrases des journaux : « La terre sacrée que l'ennemi a envahie sera pour lui

1. Times, n mars. — Les journaux anglais et allemands de février et de mars et te Jour?^ai de Bruxelles sont remplis de pareils articles.

2. Hanterive à Caulaincourt 28 février. Arch. des afiaires étrangères, fonds France, 670. — Cauiaincourt, répondait le 2 mars : « Vous avez raison sur les journaux qui n« servent qu'k consterner la France... «

one terre de feu qui le dévorera... L'ennemi trouvera sa tombe dans les rues de Paris... Il faut s'ensevelir sous les ruines de Paris... » étaient fort mal accueillies, et la malignité publique les rapprochait avec à-propos de certain article du Moniteur du 21 mai 1809, oh'û était démontré que la défense d'une capitale comme Vienne est odieuse*. — C'était vraisemblablement celui-là même qui avait jadis rédigé cet article qui le rappelait dans ces jours de trahison : qui autre que l'auteur aurait pu s'en souvenir? — La garde nationale comptait nombre d'hommes résolus à se battre aux barrières. A ceux-là, qui avaient l'honneur comme seul mobile, il était puéril de parler d'incendie. Quant aux couards et aux traîtres, ils s'étaient inébranlablement marqué leur conduite. Ils pensaient qu'en somme on ne brûlerait pas tout Paris, et que ceux qui recevraient le plus de coups seraient ceux qui s'exposeraient à en recevoir.

Vers le milieu de la deuxième quinzaine de mars, Paris retomba dans son abattement et ses angoisses des premiers jours de février. La situation était pire encore, car toute espérance de paix avait disparu, et l'on soupçonnait que l'empereur était trop loin de la capitale pour y devancer l'ennemi*. Si l'on avait su Napoléon à proximité, les alarmes eussent été moins grandes. On n'avaitplusaucune confiance dans ses lieutenants, mais on croyait encore qu'il pouvait faire un

Page 1