Jt^mtnm de Ibivtgo, Yl, STS-STi
A peine le départ de l'impératrice était-il résolu que le roi Joseph retomba dans ses perplexités. Le Conseil n'avait voté cette mesure qu'en la condamnant, et jamais les dangers de l'abandon de Paris n'étaient apparus aussi clairement au frère de Napoléon. Le plus douloureux combat se livrait dans son esprit, dans sa conscience. Rester à Paris, c'était trahir la volonté de l'empereur; quitter Paris, c'était trahir ses intérêts suprêmes. Ne sentant pas sa responsabilité suffisamment couverte par les ordres de Napo]%,on, et encore moins par le vote illusoire du Conseil, Joseph tenta une dernière démarche auprès de l'impératrice. A l'issue de la séance, lui et Cambacérès suivirent Marie-Louise dans ses appartements particuliers. Ils firent valoir les arguments qu'eux-mêmes, un instant auparavant, avaient annulés en produisant la lettre de l'empereur, ils montrèrent de nouveau les terribles conséquences que pouvait entraîner l'abandon de Paris, ils dirent enfin que seule l'impératrice avait autorité pour décider le parti à prendre*. Marie-Louise s'alarmait de quitter les Tui-
1. Souvenirs de Meneval, II, 49-50. — On a publié dans la Corresp. de Joseph (X, U-17) un autre récit de cet entretien, auquel assistait Meneval, d'après une Note manu-vcrite dudit Meneval. Quoi qu'en dise Rapetti, ces deu* '•ecits ne dureront (\je par la rédaction ; le fonds, les détails sont les mêmes. On. lit rtaas les Souvenirs : « Joseph dit à l'impératrice que seule elle pouvait prescrire le parti à prendre », et dans la Note : • Joseph proposa à l'impératrice de souscrire à l'ordre qu'elle donnerait en qualité de régente. » C'est on*
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leries'. Mais c'était ^Taiment trop demander à cette enfant couronnée qu'un pareil acte de volonté. Elle répondit au roi que « lui et Tarchichancelier étaient ses conseillers obligés, et qu'elle ne prendrait pas sur elle de donner un ordre contraire aux instructions de Tempereur et au vote du Conseil privé, sans avoir leur avis conforme et signé ». Cette proposition n'était pas du goût de Joseph, L'entretien en resta là, et il fut convenu que le départ aurait lieu à l'heure fixée. Le roi, cependant, dit qu'il irait, au point du jour, hors de Paris, afin d'inspecter les positions et de chercher des nouvelles des maréchaux Mortier et Marmont. Il demanda que l'impératrice ne se mît en route que quand il serait de retour aux Tuileries. Après quelques heures de sommeil, Joseph se rendit en effet aux avant-postes, mais soit qu'il se fût laissé retarder dans sa tournée, soit qu'il n'eût rien de nouveau à dire à l'impératrice, il ne revint pas au palais et n'y envoya aucun message *. On employa le reste de la nuit aux préparatifs de départ. Dès sept heures du matin, l'impératrice en costume de voyage — une espèce d'amazone de couleur brune — se tenait dans son appartement avec le roi de Rome, M°* de Montesquiou, la duchesse de ^lontebello et M"" de Luçay, de Castiglione et Montalivet. Dans les salons contigus attendaient les personnes désignées pour accompagner la souveraine : le comte de Beauharnais, chevalier d'honneur, les cham-
distinctioa an pea subtile que cherche là à établir Rap«tti. Pour justifier le roi Joseph, qui d'ailleurs n'a pas besoin de l'être sur ce point, puisqu'il avait des ordres précis et réitérés de l'empereur, Rapetti s'efforce d'insioaer qoe la responsabilité du départ de Paris incombe k Marie-Louise. L'allégation est puérile. Il tombe sous le sens que si quelqu'un pouvait prendra une résolation éBe>vi()ue, c'était Joseph et non point cette très jeune femme.
1. >ieneval. U. 52. Cf. Miot de Melito. III, US. Lettre de Marie-Louise k Joseph, Rambouillet, 29 mars {Correspondance ds Joseph. X, iH)... « Je suis bien triste...Je désire bien que tous puissies m écrire de revenir à Paris; ce serait tine des nouvelles qui me causeraient le plus de joie. > •
t. Meneval, IL 49 &L CL Clarke k Marmont, 29 man. Aich. de la f^stru
belîr*ns de Gontaut etd'Eraussonville,Beausset, préfei du palais, le prince Aldobrandini, premier écuyer, Menevai, secrétaire des commandemenls, Goryisart et Auvity Chacun gardait un silence oppressé. Le moindro bruit, l'ouverture d'une porte troublait tout le monde. On s'attendait à chaque minute à voir paraître le roi Joseph. Vers huit heures, les officiers de la garde nationale de service au palais demandèrent à être admis en présence de l'impératrice. Ils supplièrent la souveraine de ne pas abandonner Paris, promettant de ladéfendrejusqu'àlamort. « Marie-Louise touchée jusqu'aux larmes de leur dévouement allégua la volonté de l'empereur. Pourtant elle retardait d'heure en heure son départ et cherchait à gagner du temps. Elle espérait, sans oser se l'avouer, qu'un événement fortuit la forcerait à rester à Paris. » Un peu avant neuf heures un officier donna ordre de rentrer aux écuries aux nombreuses voitures qui stationnaient devant le pavillon de Flore. Quelques minutes après, Cambpcérès étant arrivé, un domestique courut porter contre-ordre. Pressée par les uns de hâter son départ, par les autres de le différer, l'impératrice attendait toujours le retour du roi Joseph. «Elle rentra un moment dans sa chambre à coucher, jeta avec humeur son chapeau sur le lit et se laissa tomber dans une bergère. Là, appuyant la tête sur ses deux mains, elle se prit à pleurer. On l'entendait répéter au mi- Heu de ses sanglots : — Mon Dieu! qu'ils se décident donc, qu'ils mettent un terme à cette agonie. » Joseph ne paraissait pas, et déjà Clarke avait envoyé u;i aide de camp pour inviter l'impératrice à se mettre en route. A dix heures et demie, un second aide de camp se présenta, disant qu'il n'y avait plus un instant à perdre, que si l'on tardait encore on a'exposerait à tomber dans des partis de Cosaques.
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L'impératrice s'abandonnant à sa destinée quitta les Tuileries. Il fallut en arracher le petic roi de Rome. « — N'allez pas à Rambouillet, disait-il en pleurant à sa mère. C'est un vilain château. Restons ici. » L'enfant se débattait dans les bras de M. de Canisy; il se cramponnait aux portes, à la rampe de l'escalier, criant de toute la force de sa petite voix : « — Je ne veux pas quitter ma maison ! je ne veux pas m'en aller! Puisque papa n'est pas là, c'est moi qui suis le maître'. »
Les voitures défilèrent lentement, comme si Ton espérait encore un contre-ordre. En tête s'avançaient dix lourdes berlines vertes aux armes impériales, puis venait la voiture du sacre, couverte de toiles, puis la colonne interminable des fourgons. Douze cents cavaliers et fantassins de la vieille garde formaient l'escorte. Quoiqu'il fût déjà tard dans la matinée, une centaine de curieux seulement stationnaient devant le guichet du Pont-Royal. Ils gardèrent le plus profond silence, comme au passage d'un convoi funèbre. Pas un mot, pas un cri, pas un geste pour saluer, maudire ou retenir les fugitifs. Chez ceux qui partaient et chez ceux qui restaient, c'était le même abattement. Le cortège suivit les quais en longeant le mur du jardin. Aux Champs-Elysées, l'impératrice se pencha hors de la voiture pour regarder ce grand Paris, où elle était entrée avec crainte, où elle avait trouvé quatre années de bonheur, qu'elle quittait le cœur déchiré et les yeux pleins de larmes, et qu'elle devait si vite oubliera
Quand Joseph rentra dans Paris, le départ de l'im^
L Sowsenir» de Menexial. Il, 51-&3; Cf. 56-57. Cf. la Nota de MeDeval entra dans la Correspondance du roi Joseph, X, 16-17. Mémoires de la g'w^rale DvrandL, 165. Journal îun prisonnier anglau (Reotie britannique, 1826, IV, 290-291).
2. Souvenirs de ifmecal, II, 53->4. Journal d'un prisonnier anglais. 291. — La Corretpandanee intime à» Marie- Louise, publiée cette aimée à Vienne, ne laissa
pératrice était un fait accompli. Le roi se trouvait délivré des angoisses de Findécision, et sa conscience ne l'accusait point. S'il n'avait pas fait au delà de ce qu'il devait en substituant, avec le magnanime courage des responsabilités, sa volonté à celle de Napoléon, il avait du moins rempli son devoir en obéissant à des ordres formels et réitérés. Sur un point, cependant, Joseph ne s'était pas conformé aux instructions de l'empereur. Dans l'idée de Napoléon, le départ de Timpératrice était inséparable de la translation immédiate du gouvernement au delà de la Loire. Les ordres^, à ce sujet, n'étaient pas moins précis que ceùy qui concernaient l'impératrice : « Si l'ennemi s'avançait en force sur Paris, écrivait Napoléon le 16 mars, faites partir dans la direction de la Loire la régente, mon fils, les grands dignitaires, les ministres, les officiers du sénat, les grands officiers de la couronne... » Le 8 février, il avait déjà écrit : « Faites partir l'impératrice et le roi de Rome pour Rambouillet. Ordonnez au sénat, au conseil d'Etat de se réunir sur la Loire. Laissez à Paris ou le préfet, ou une commission spéciale, ou un maire ^ » Or, le 28 mars, quand à l'issue du conseil les ministres et les grands dignitaires demandèrent s'ils devaient quitter Paris, il fut résolu que seuls Cambacérès et La Bouillerie, avec le Trésor, accompagneraient l'impératrice ; les autres personnages auraient à attendre que l'ordre de départ leur fût transmis par le grand juge. Miot de Mélito raconte que très surpris de cette
aucun doute siir les sentiments d'extrême affection que la jeune souveraine portait à l'empereur. D'après ces lettres, la fille de François T", en épousant Napoléon, avait cru se sacrifier aux intérêts de la politique; elle se considérait comme une victime. Mais elle n'avait pas tardé à être parfaitement i»eureuse.
1. Correspondance de Napoléon, 21497, 21210. Cf. 21189 et Correspondane* iu roi Joteph, X, 4i, 46 et pastim
décision, il en manifesta dans la nuit même son étonnement au roi Joseph, qui ne sut lui donner que de vagues explications'.
L'ordre de l'empereur était là, clair et formel, et comme dicté dans une vision de l'avenir. Tous, Joseph même, devaient quitter Paris*. Que le roi prît sur lui d'y rester, puisqu'il portait l'uniforme des grenadiers de la garde et qu'on allait se battre, cela se conçoit. Qu'il ne désignât point un commissaire impérial, cela se comprend encore, car il lui était bien diflicile de faire un choix, alors que l'empereur luimême n'avait pu s'y résoudre, refusant nettement le duc de Rovigo et renonçant au roi Louis, qu'il avait semblé disposé à accepter d'abord'. Mais que Joseph ajournât le départ du gouvernement, voilà qui s'explique avec peine. Ne devait-il pas penser que dans le désarroi et la confusion d'un assaut, les ordres du grand juge parviendraient difficilement, et qu'en tout cas, il serait fort aisé de s'y dérober? Le roi croyait peut-être que le danger n'était pas si pressant, qu'il y avait chance de repousser l'ennemi. Mais on avait bien dérangé l'impératrice, le roi de Rome, Cambacérès; on pouvait bien déranger les ministres et M. de Talleyrand, quitte à les faire revenir à Paris trois jours plus tard, comme il semble que la chose avait été arrêtée avec Marie-Louise*. Faut-il conclure de cet étrange ajournement que Joseph voulait rester à Paris dans le dessein de traiter avec les Alliés au nom de la France, afin de rendre définitif, sous Marie- Louise régente, son titre provisoire de lieutenant général de l'empire? Pour cela, la présence des ministres, surtout celle du sénat, était nécessaire.