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Schels, II

LA BATAILLE DE PARIS. 49t

tranquille. « Ma chère amie, écrivait à huit heures Joseph à la reine, on se tiraille depuis le malin; il n'y a encore rien de sérieux, mais nous sommes au commencement de la journée. » D'ailleurs, quoiqu'il n'y eût encore « rien de sérieux », le commandant en chef des armées de Paris conseillait vivement à sa femme de partir sans délai pour rejoindre l'impératrice*. Peu après l'envoi de ce billet. Joseph commença à distinguer une colonne russe débouchant du Bourget. De dix à onze heures, on vit cette colonne, qui était celle de Langeron, aborder Aubervilliers, et d'autres masses ennemies s'avancer de Blancmesnil et d'Aulnay-lès-Bondy. C'est alors qu'arriva à Montmartre le sieur Peyre, architecte, ingénieur de la Ville, capitaine de sapeurs-pompiers et futur chevalier de Saint- Wladimir. — Un brave homme, au demeurant, mais bien malheureusement mêlé à ces grands événements.

Dîins la soirée de la veille, Peyre avait rencontré à la barrière de Pantin le général Ilullin en tournée d'inspection. Celui-ci venait d'apprendre, avec un mécontentement qu'il ne dissimulait pas, que le commandant de la grand'garde avait par deux fois refusé de recevoir un parlementaire russe. Il chargea Peyre d'interroger cet officier sur les motifs de son refus et, s'il était possible, de rejoindre le parlementaire et de le ramener aux avant-postes. Hullin, il semble, aurait pu choisir pour cette mission, déjà singulière en elle-même, — on n'a pas coutume de courir la nuit après un parlementaire, — un officier de son état-major ou du moins un officier de l'armée. Peyre

1. Corretpondanee du roi /oteph.X, Î15. Cf. Mémoires de Mîot de Melito, III, J53-253. La reine, dit Miot, s'obâtin&it à db point partir. — Les femmes oni parfois de ces résolutions. — Il fallai, poar l'y décider, an ordre formel apporté vers 10 heures par le général £Ixpert. A midi, la Luxembourg était iésart.

partit avec un seul gendarme, et n'ayant pu obtenir de renseignements à la grand'garde qu'on venait précisément de relever — il paraît qu'en 4814 les grand'gardes étaient relevées au milieu de la nuit! — l'aventureux architecte n'hésita pas à sortir des lignes françaises et à se diriger vers les avant-postes de l'ennemi*. Il advint ce qui était présumable. Peyre tomba au milieu d'une patrouille de Cosaques dont le chef le voyant sans trompette et sans ordre écrit refusa de le reconnaître comme parlementaire et le fit purement et simplement prisonnier. On le conduisit d'abord à, Noisy, puis sur ses protestations, il fut mené vers six heures du matin à Bondy, oii Danilewsky, après avoir causé quelques instants avec lui, l'informa qu'il allait prendre les ordres du czar. Alexandre qui ne désirait rien tant qu'entrer en communication avec Paris reçut lui-même le capitaine Peyre dans la grande galerie du château. Aux questions du souverain, Peyre répondit que l'impératrice avait en effet quitté Paris et que l'on y était disposé à se défendre. Interrogé sur les forces de la garnison, il garda le silence. Le czar, alors, le chargea de dire au commandant en chef que c'étaient non point trente mille hommes mais les deux grandes armées alliées qui étaient en ligne, (c — Nous serons toujours prêts à traiter, ajouta-t-il,| même si l'on se bat dans les faubourgs; mais si l'oi nous oblige à forcer l'enceinte, nous ne serons plus maîtres d'arrêter nos troupes et d'empêcher le pillage, i En manière de conclusion, le czar remit à l'envoya de Hullin une vingtaine de copies de la proclamatioi

1. Tout ce récit est pris presque textuellement (fans la lettre (justificative)] de Peyre, Paris, 2 avril 1814 et dans le cenificat (également justificatif)'^ délivré à Peyre par Hullin, Paris, 31 mars, 2 heures du matin (pièces citées par Pons, 492 sq.). — Le soin que prit Peyre d'aller relancer Uullin dans la nuit même du 30 an 31 pour obtenir ce certificat, témoigne, de reste, qu'il jugeait lui-même sa conduite comme pouvant prêter aux plus fâcheuses interpré» tations. Il fut décoré par le csar la 1" avril.

royaliste de Schwarzenberg. Peyre ne voulant les accepter que sous pli cacheté, on en fit un paquet'.

Alexandre appela le comte Orlovv et lui donna l'ordre d'accompagner l'officier français et de pénétrer avec lui comme parlementaire jusqu'au roi Joseph pour hâter la reddition de Paris. « — Partez, monsieur, dit-il à Peyre, le sort de votre ville est dans vos mains. » Puis se tournant vers Orlow et prenant soudain un air inspiré, il prononça avec solennité ces émouvantes paroles : « — Allez, je vous autorise à faire cesser le feu quand vous le jugerez convenable et sans aucune responsabilité. Yous pourrez arrêter les attaques les plus décisives, même la victoire, pour sauver Paris. Quand Dieu m'a donné la puissance et a fait le succès de mes armes, il a voulu que j'assure la paix du monde. Si nous pouvons arriver à ce but sans répandre plus de sang, nous nous en féliciterons ; autrement, nous poursuivrons la lutte jusqu'au bout... Dans les palais ou sur les ruines, l'Europe couchera ce soir à Paris *. »

Peyre, suivi de son gendarme d'ordonnance, et Orlow, avec un autre officier et deux trompettes, arrivèrent à Pantin entre neuf et dix heures du matin, en plein combat. A la vue des parlementaires, le feu cessa un instant; mais comme les cavaliers se trouvaient encore entre les deux lignes, il reprit du côté des Français. Peyre et son gendarme piquèrent vers Paris, tandis que les Russes, un moment hésitants et tout aussitôt chargés par un peloton de chasseurs à cheval, regagnèrent Pantin au triple galop'. Peyre se rendit d'abord place Vendôme, et ne trouvant pas Hullin à l'état-major, il le rejoignit sur la butte Montmartre.

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