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Montmartre, Poissonnière, Saint-Denîs, Saint-Marlin, Saint-Antoine fourmillaient de monde, bien que les gardes 'v-alionaux eussent l'ordre de laisser circuler seulement les citoyens en uniforme. Pas ^ilus que la consig-nc, les boulets qui commencèrent à siffler de ce côté de Paris à partir de quatre heures de l'aprèsmidi n'arrêtaient les curieux. Il se produisait un remous dans la foule quand tombait un projectile, puis on continuait sa marche ou l'on reprenait sa place; les enfants jouaient avec les boulets qu'ils poussaient du pied. Aux abords des barrières, toutes les boutiques étaient fermées; de pauvres meubles que les habitants pns de peur avaient précipitamment descendus, sans savoir où et comment ils les transjiorteraient, s'amoncelaient sur les trottoirs. Des femmes étourdies par les détonations incessantes, épouvantées à l'idée des violences qui les menaçaient, couraient sans but dans tous les sens, éperdues, presque folles, s'uppelant les unes les autres et poussant de grands gémissements. Leur sensibilité exacerbée s'épanchait eu soins aux blessés qui arrivaient du champ de bataille. Chaque entrée de porte devenait ambulance. Les femmes déchiraient à l'euvi mouchoirs, fichus, tabliers pour l'aire des bandes et des compresses*. Avec une ferme confiance dans la résistance de Paris, le sentiment qui dominait cbez la masse de la population ouvrière était une sombre colère de n'y pouvoir prendre part. Le peuple avait attendu des fusils sur Il place Yeuflôme, devant l'hôtel du général Hullin, depuis six heuresjusqu'à onze heures du malin; il était rentré furieux dans les faubourgs, proférant le cri de : Trahison! L'irritation se lisait sur les visages, la foule était agitée et menaçante. « Le faubourg Saint-An-
1. Kodnguez, 54-56. Jourmal tCun prisonnier anglais, 86, 92. Mém. du générât Pelkjpott, II, liS-117.
toine, dît Rovigo, était prêt à tout, sauf à se rendre *. » Bien qu'on fût aux barrières à proximité des combattants, on n'était pas là mieux renseigné que sur les boulevards. Nul ne savait rien et loat le monde donnais des nouvelles. On disait tantôt ^ae le roi Joseph était en fuite, tantôt, au contraire, qu'il avait refusé de recevoir les parlementaires de l'ennemi. A entendre les uns, toute l'armée alliée, deux cent mille hommes, prenait part à la bataille; à écouler les autres, les Fran(,'ais n'avaient devant eux qu'une faible colonne, qui déjà rétrogradait mais qui avait sa retraite coupée par l'empiTeur. Si l'on voyait revenir des Français blessés, on voyait aussi entrer des prisonniers et sortir de nouvelles troupes qui montraient beaucoup d'ardeur. Un escadron de carabiniers croisa dans le faubourg Poissonnière une petite colonne do prisonniers; les cavaliers dirent tout haut à la foule : « — Attendez, nous allons vous en envoyer bien d'autres! M Deux fois dans la journée, à onze heures et à trois heures, le bruit courut que le roi de Prusse était prisonnieret qu'on allait le faire passer sur les boulevards pour le montreraux Parisiens. Deux fois aussi, on dit que l'empereur venait d'entrer dans Paris. La po[)ulation l'attendait depuis le malin et ne doutait pas de son arrivée. Apercevait-on dans la plaine quelque général monté sur un cheval blanc et suivi d'un groupe d'officiers, chacun criait : « Le voilà ! le voilà ! » Il n'était pas besoin de prononcer de nom, tout le monde savait de qui l'on parlait. Le cri volait de bouche en bouche, et « on se préparait au spectacle d'une victoire' ».
1. Âtémotres de Rovign,\n. 19.20; Mémoires de Im Valette, IL 89; Ciraad, S4-86; Béranger, Ma Biographie, 141. Cf. les discours à la Chambre d -s députés sur les fonitications de Paris, Moniteur du 2V au 30 janvier lau.
2. Béranger, JTa Biographie, 141; Rodrigues, 49-&1; Journal d'un prùomMr miglait, 92, 102, 105.
Cette nouvelle du soudain retour de Napoléon n'était pas sans quelque fondement. Vers une heure, le générai Dejean arriva de Troyes, à franc étrier, avec mission d'avertir les chefs de la défense que l'empereur le suivait à moins d'une demi-marche. Dejean descendit dabord au Luxembourg, puis il alla à Montmartre*. Mais déjà la capitulation était résolue, et Joseph avait gagné le Bois de Boulogne. Les grands dignitaires, les ministres, les sénateurs, toutes les autorités avaient reçu l'ordre de quitter Paris incontinent. Cet ordre, donné par Joseph vers midi, fut transmis aux intéressés entre une et deux heures par le grand juge et l'architrésorier^ Les ministres, quelques conseillers d'Etat et quelques sénateurs, prirent le chemin de Chartres. Mais d'autres personnages, qui croyaient avoiravantage à rester dans Paris, éludèrent ces ordres qu'il eût fallu donner dèsl'avantveille.
Moins disposé à partir que quiconque, Talleyrand n'osait cependant ne point obéir. Il était le plus en vue des membres du gouvernement, il se savait très soupçonné. Un manque d'obéissance, qui chez tout autre paraîtrait indolence, serait chez lui regardé comme une trahison. Sans doute il risquaitpeu, puisque l'empereur et l'empire semblaient condamnés. Toutefois Napoléon n'était pas désarmé, et les souverains n'avaient pas prononcé en dernier ressort. Si par miracle l'empereur restait sur le trône, le prince de Bénévent se trouverait plus que compromis. Il était dans sa nature de se prémunir contre toutes les éventualités, même les plus improbables. Il voulait toujours être en règle. Pour sortir d'embarras, Talleyrand alla trouver sa dupe ordinaire, le duc ae Rovigo.