JUimnires de liooigo. VU
2. Meneval. U, 58.5tf ; 22-23, 66-67; Viirolle», 1,311, RoTigo, VU. CtLettw» Inédites d« Talleyrand (Reou» (fhistoirt dipUtmcUiqiUf 248).
promet <;re. Il s'était mis en route, et s'il avait dû arrêter son voyage, c'était forcé et contraint. La faute retombait sur un chef de poste malavisé.
Il y avaitdes coupablesplus haut placés : le roi Joseph qui, au mépris des instructions de son frère, avait différé jusqu'à la dernière heure d'ordonner le départ des membres du gouvernement; le duc de Rovigo qui, au lieu de sommer Talleyrand d'obéir, aurait dû le faire mettre en voilure et conduire à Chartres sous bonne escorte. C'est grâce à l'imprévoyance de Joseph et à la faiblesse de Savary que l'homme qui était devenu le plus dangereux ennemi de l'empereur put rester dans Paris abandonné. Comme l'a dit énergiquement Pons de l'IIérault, la régence ne sut rien organiser, pas même la fuite.
Quand le duc de Raguse s'était résigné, vers quatre heures de l'après-midi, à entrer en pourparlers, balles et boulets sifflaient autour de Belleville. Des trois parlementaires qu'il envoya, le premier fut grièvement blessé; le second, le colonel La Bédoyère, eut son cheval et son trompette tués; seul l'aide de camp du général Lagrange parvint à franchir la ligne ennemie*. Il fut aussitôt conduit devant le czar qui, descendu de cheval, veillait à l'établissement d'une nou^'^elle batterie. Le parlementaire demanda un armistice; ses pouvoirs n'allaient pas au delà. Alexandre ne voulait ni ne pouvait accepter une pareille proposition; en y consentant, il eût abandonné les avantages, si chèrement achetés, de cette terrible journée. Il n'avait pas sacrifié neuf mille de ses soldats pour conclure une suspension d'armes qui permît aux Français de se retirer en deçà de l'enceinte et d'y attendre vingt-qualre heures, sans être inquiétés, le retour de Napoléon. Cependant le czar n'était pas moins pressé d'occuper Paris que Marmont d'obtenir un armistice. L'occasion de négocier, occasion attendue depuis la veille avec tant d'impatience, se présentait; Alexandre n'eut garde de la repousser. Il
1. Mémoires de Marmont, VI, 245; Journal de Fabvier, 78; fmtmal d'un prisonnier anglait (Reoue Britannique, V, 97). — Selon rofûcier anglais, on «nvo>a quatre parlementaires, et ce fut M. de Quélen, aide de camp da Ifénéral Compans et firère de l'archerèqae de Paris qui parla an czar
donna l'ordre à son aide de camp favori, le comte Orlow, d'accompagner le parlementaire auprès du maréchal Marmont.
Comme ces deux officie' s arrivaient sous une pluie de balles à cinquante m^jtres de la première ligne française, Orlow* remarqua un général qui se tenait au milieu des tirailleurs et qui en apercevant les parlementaires fit cesser le feu. C'était Marmont. « — Je suis le duc de Raguse, » dit-il en s'avançant à la rencontre d'Orlow. — « Et moi, le colonel Orlow, aide de camp de l'empereur de Russie. » L'entretien fut de courte durée, les deux interlocuteurs ayant également hâle d'arrêter le combat. « — Le désir de Sa Majesté, dit Orlow, est de conserver Paris à la France et au monde. » — « C'est là aussi notre espoir. Quelles sont vos conditions?» — «Le feu cessera immédiatement. Les troupes françaises se retireront en deçà de l'enceinte. Une commission militaire se réunira le plus tôt possible pour arrêter les bases de la capitulation. » — « J'y consens. Le duc de Trévise et moi nous vous attendrons à la barrière de Paulin. Nous allons donner des ordres pour faire cesser le feu sur toute la ligne... Au revoir. » Orlow remonta à cheval et partit au galop; puis revenant sur ses pas, il dit au maréchal : « — Les hauteurs de Montmartre sont-elles au nombre des points que vos troupes doivent évacuer?» (Les Alliés redoutaient toujours Montmartre qu'ils regardaient comme l'Acropole de Paris.) Marmont rétléchit un instant : « — Sans doute, répondit-il, puisque Montmartre est en dehors de l'enceinte*. » Ni le duc de Raguse ni Orlow ne savaient alors que Langeron
1. Relation d'Orlow. Archiv.topographiqnes de Saint-Pétersbourg, d« 47346. 8. Relation d'Orlow, Arch. top. de Saint-Pétersbourg. Cf. le» JUémoirtt 4$ Marmont, où le récit ett beaucoup plus sommaire.
était au moment de s'emparer de cette position, presque sans coup férir.
Pendant ces premiers pourparlers, un autre parlementaire, le général Lapointe, chef-d'état-major de Mortier, franchit la ligne ennemie. Un peu avant quatre heures, le général Dcjean qui avait perdu une partie de l'après-midi à chercher le roi Joseph à Montmartre et dans le bois de Boulogne ', avait rejoint le duc de Trévise en avant de la barrière de la Villelle. Aux paroles de Dejean, que l'empereur arrivait, qu'il fallait à tout prix contenir l'ennemi jusqu'au lendemain, le maréchal avait répondu en montrant ses troupes décimées et rejetées sur les barrières. Puis, bien que par un retard inexplicable il n'eût point encore reçu l'ordre de Joseph, il avait pris sur lui de demander au prince de Schwarz^nberg un armistice m statu quo. Pour obtenir la suspension d'armes. Mortier s'appuyait sur ce fait, dont venait de l'instruire Dejean, que Napoléon avait fait directement à l'empereur d'Autriche des ouvertures de paix qui ne pouvaient manquer d'être acceptées. Le général Lapointe remit le billet, que Mortier avait écrit sur un tambour, à un aide de camp de Schwarzenberg. Le prince jugeant avec raison que les Alliés seraient dupes s'ils accordaient une suspension d'armes qui ne fût pas aussitôt suivie de la reddition de la ville, répondit à Mortier par cette lettre assez impertinente : «... L'union intime et indissoluble, qui règne entre les souverains alliés m'est un sûr garant que les négociations que vous supposez avoir été entamées
1. Cf. Miot de Mélito, III. 356. RoTÏgo, VU, 13 H. — Rovigo assnre qm Dejeao rejoicrnit le roi Joseph an bois de Boulogne et le conjura de revenir à Pari» et de révoquer ses ordres. Joseph »y refasa. disant qu'il était trop tard, et qne d'ailleurs Dejean n'avait qu'à s'adresser aux maréchaox. — Malheureusement pour la mémoire de Joseph, le fait a été aOrmé par une lettre publique du général Dejean, du 4 juillet 1822.
isolément, n'ont pas eu lieu... La Déclaration des Puissances alliées que j'ai l'honneur de vous envoyer ci-joinle, en est une preuve incontestable*. » Ainsi éconduit, le général Lapointe regagna la barrière de la Villette, tandis que les commissaires nommés par le czar allaient, de leur côté, à la barrière de Pantin pour arrêter les bases de la capitulation. C'étaient le comte Nesselrodo, le colonel Orlow et le comte do Paar, aide de camp dd Schwarzenberg.
Ils trouvèrent Marmont seul. Mortier, bien que prévenu par un officier du duc de Raguso, n'était pas encore au rendez-vous. Après quelques instants d'attente, les commissaires sur la proposition de Marmont se rendirent à la barrière de la Villctle, puis dans le faubourg de la Chapelle oti enfin ils joignirent le duc de Trévise. On entra dans un cabaret situé près de la barrière de Saint-Denis et portant nour enseigne : Au petit Jardinet^. Nesselrode exigea que la ville fût livrée aux Alliés et que toutes les troupes françaises missent bas les armes. Indignés de ces insultantes prétentions, Marmont et Mortier déclarèrent d'une seule voix que plutôt que d'y souscrire, ils s'enseveliraient sous les ruines de Paris. En vain Nesselrode démontra que si le czar voulait garder prisonniers leurs vaillants soldats, c'était afin de contraindre Napoléon à faire la paix, l'argument toucha peu les deux maréchaux. On en était là de la discussion, lorsque soudain, au milieu du grand silence qui depuis la cessation du feu avait succédé au fracas de la
1. Lettres de Mortier et de Schwarzenberg, 30 mars, cit. par Rovi^o, ^^I, 14-16. Lettre de Steewart à Casilereagh. Des hauteurs do Belleville, 30 mwrs (au soir). Correxoondancede Ciisllereayh, V, 41i. — La jnèce dii>ioin:iiii|iie -juo Schwarzeuberg joiguit à sa lettre était la Déclaration de Cbâtillou 20 mars.
2. Journal ^un prisonnier anglais, 97-98. — Le mois suivant, l'avisé caliaretier fit peindre cette inscription : « Au Petit Jardinet, l'an 1814, ici leSO mars (jour à jamais prospère pour le bonheur de notre nation) la plus sage capittilo' tion aux Franco» rendit un père, Thouront, marchand de vint traiteur. »
bataflle, gronda une terrible canonnade. Les commissniri's alliés se regarilèreul un instant avec stupeur. Ils « raignaient que ce ne fût le canon de reui)K'reur. Celait la prise de Moutmartre, un officier vint bientôt les en avertir. L'ordre d'arrêter le feu n'était pas encore parvenu à l'émigré Langeron qui continuait ses faciles exploits*.
Les commissaires alliés cherchèrent à se prévaloir de la possession de ces hauteurs pour faire accepter leurs conditions. Mais Marmont objecta qu'il avait consenti dès quatre heures à l'abandon de Montmartre. Que celte position eût été cédée en vertu de Tarmislice ou eulevée d'assaut, il importail peu à ses yeux. Pour les maréchaux, d'ailleurs, la reddition de Paris était un fait acquis; ils ne disputaient plus que pour sauver leurs soldats, et sur ce point, ils demeuraient inlraiUSIcs. Nesselrode et ses collègues se rendirent à Bellcviile pour tenter de fléchir la volonté du czar. A sept heures ils étaient de retour, apportant de nouvelles propositions qui, bien que moins humiliantes, n'étaient guère plus acceptables : les troupes évacueraient Paris avecarmes et bagages, mais elles devraient se iHlirer par la roule de Rennes. Celait un désarmomcnl déguisé, car de ce côté les corps des deux maréchaux ue pouvaient être d'aucun secours à Napoléon. Les ducs de Ragusc et de Trévise s'élevèrent contre la prétention de leur imposer un itinéraire. « — Paris, dit Marmont, n'est pas bloqué el il ne saurait l'être. Quand même vous m'allaqucriez colle nuit, je défendrais Paris rue j)ar rue, el je ne pourrais jamais être repoussé que sur la rive gauche de la Seine, où je reslorai maîlre de prendre la route de Fonlaineblcau. Pourquoi donc vouloir obtenir par un armistice,
1. Relation d'Orlov. Cf. Mémairm d* Marmont, VI, 14&. Mémoires d* Laiigereo.
dont les conditions blessent l'honneur de doux vieux soldats, ce que vous ne pourriez obtenir par la force?» Et après un silence, le maréchal reprit d'une voix visiblomenf émue : « — Messieurs, le sort vous favorise, le succès de celte journée est grand pour vos armes, les suites en seront incalculables. Soyez modérés et ne nous poussez pas, le duc de Trévise et moi, aux dernières résolutions*. »
Les commissaires alliés, Orlow surtout, reconnaissaient la justesse de ces paroles, mais liés par leurs instructions, ils croyaient ne devoir rien céder. Si alors les maréchaux eussent pris prétexte de cette résistance pour rompre la négociation, peut-être eussent-ils été bien inspirés. Ils connaissaient le message du général Dejean, ils savaient l'empereur à quelques lieues de Paris, enfin, la nuit étant venue, ils devaient comprendre — Orlow allait l'avouer luimême — que l'assaut serait dilféré jusqu'au lendemain. On risquait, il est vrai, un bombardement. Cent pièces de canon étaient braquées sur la ville, et l'aimable Miiffling, dévoré d'impatience, faisait déjà demander au czar s'il fallait « allumer Paris ». Alexandre répondit négativement, disant qu'il ne voulait qu'intimider les Parisiens*. Mais au cas où; après avoir profité de trois heures d'armistice, Marmont se fût dérobé à l'obligation qu'il avait moralement prise de rendre Paris, la colère n'eût-elle pas emporté l'empereur de Russie?
La discussion durait depuis plus d'une heure, lorsque Mortier se retira. « — Je laisse le duc de l\aguse continuer leà pourparlers, dit-il, et chois'v le jjurti qu'il jugera convenable. Quant à moi, je suis ol'ligé
1. Relation d'Orlow. Arch. top. de Saint-Pétersbourg, Cf. Marmont, VI, 248,
2, Journal d'un prisonnier anglais, 255. Mémoires de Lanj^eron, Arcti. des Aflf. étrang. — L'officier anglais prétend tenir le propos du général MiitÛing^ lui-même avec qui il entra en relation durant l'occupation de Paris,
de prondre des mesures pour la défense de Paris. » Le brave Mortiir devenait diplomate à Soo tour. Il disait : ïh- léfense de Paris, quand il pensait : l'évacuation de Paris\ Devenu très inquiet. Orlow représenta à Nesselrode que les troupes alliées ne pouvant attaquer la ville en pleine nuit, les Français auraient toute liberté pour se retirer par la route qui leur conviendrait. Il conclut qu'il fallait ou souscrire sur l'heure à la demande des maréchaux ou suspendre les pourparlers pendant qu'une nouvelle démarche serait faite auprès du czar. Mais craignant que Marmont, irrité de tant de retards et de difficultés, ne revint à ridée de défendre Paris, Orlow déclara qu'il resterait son otage jusqu'à la ratification de l'armistice. Nesselrode quitta le maréchal en l'assurant que le feu ne reprendrai l pas avant que le colonel Orlow n'eût regaj^né les avant-postes russes*.
Les choses ainsi arrêtées, Marmont emmena le comte Orlow dans son hôtel de la rue Paradis. Celte nuit-là, Ihôteldu ducdeRnguseavaitunair do fête. On nepeut dire qu'il y eut soirée, ni réception; mais une foule de personnages remplissaient les salons. Tandis que la masse de la population parisienne était resiée tout le jour et s'était même endormie dans l'ignorance des résultats de la bataille, les ordres de départ transmis par le grand juge à plus de trois cents personnes, le rapport de Peyre au conseil municipal, les dernières instructions des ministres à leurs chefs de service,
1. L'évacuation de Paris, do moins par les troapes de Mortier, commença bien avant la ratidcatioo de la capitulation. Les si^oaiures ne fnri'itt échangées qu'a 2 heures du matin, et dès 11 heures du soir la cavalerie de Belliard, »vaDi-garde du corps de Mortier, avait déjà atiHini la Cour de France. Cf. Marinuut à Napoléon, 31 mars, 3 heures et demie du matm. Arch. de Ut guerre; Mémoires de BttUiard, II, 172; Fain, 209; Relauua de Guargaud, dans ISourrienne et tes erreurt. H, 329.
2. KelauoQ d'Orlow. Cf. Lettre de Nesselrode à Orlov, Boadj, 30 mat» (1 heore iu matin), citée par Bogdanovitscb, U, 197.
avaient renseigné le monde de la politique*. On savait le dépar' du roi Joseph ot des membres du gouvernement ^ on savait la victoire des Alliés, on savait que le duc de Raguse, investi de pleins pouvoirs, traitait aux avant-postes de la capitulation de Paris. Ce qu'on ne connaissait pas, et ce qu'on était pourtant bien anxieux de connaître, c'étaient les clauses de cette capitulation. Aussi tous les gens qui par leur situation ou leurs relations personnelles avec le maréchal Marmont et avec la famille de son beau-frère Perregaux, croyaient avoir leurs entrées dans l'hôtel de la rue Paradis, y étaient venus comme au foyer des nouvelles. Il y avait là Chabrol, préfet de la Seine, Pasquier, préfet de police, La Valette, directeur général des Postes, le général de Girardin, aide de oamp de Berthier, arrivé de Troyes à huit heures du soir, Bourrienne, le baron Louis, LafOtte, des sénateurs, des députés, des membres du conseil municipal, des chefs de légion de la garde nationale^
Quand Marmont entra, l'uniforme déchiré, les bottes maculées de boue et de sang, les mains et le visage noirs de poudre, on crut voir apparaître la Bataille personnifiée. L'admiration pour l'intrépide soldat émut tous les cœurs et courba tous les fronts. Chacun s'approcha du maréchal, lui prodiguant les félicitations et les éloges, l'exaltant et l'encensant à l'envi. Jamais
1. Journal d'un pmtonnter anglais, 92. Cf. Mémoiret de Marmont, VI, 21-29. — A[)rès avoir accompagne le général Strolz auprès de Marmont, Peyra s'était rendu à l'IIôtel de Ville, où l'appelait son service et où 1p conseil municipal était assemblé. Selon Pons de rilèrault (190 191), ot la chose est vraisemblalile, Peyre rapporta les détails de sa mission aux magistrats municipaux, et. le récit de Heyre et Beuuchamp, II, 233.
2. R'IatiwD d'Orlow. Arch. top. de Saint-Pétersbourg, 47 346. Mémoires de La Valette, f[, 92; Bourrienne, X, 17-18; Mémoires de Marmont, \1, 249. *Oa a vu {f8l4, 410) que le 29 mars, peu après le départ, du pont de Dollencourt, d un premier envoyé, qui était le géuéral Dejean, le général de Girardin avait été dépéché par Berthier, pour auDonoer au roi Joseph 1« retour fapiJe de l'empereur.
vainqueur peut-être n'avait reçu pareille ovation. Mais le vaincu de la journée ce n'était pas Waimont, c'était Bonaparte. — On conamençait à no plus dire Najoléon.
INon seulement on admirait Marmont, on le bénissait presque. II avait résisté assez tard pour sauver l'honneur de Paris et il avait capitulé assez tôt pour épargner à la ville les horreurs du sac. En réalité, c'était au roi Joseph qu'en devait la reddition de Paris ; mais qui pensait à lui, sinon pour accuser sa couardise? Dans un égarement passionné, on faisait honle à Joseph de l'acte dont on faisait honneur à Marmont. Sauf le comte de La Valette et le général de Giiardin qui s'élevaient contre la capitulation et défendaient encore la cause de l'empire, on parlait avec abandon de la chute inévitable de Napoléon et du prochain retour des Bourbons. Laffitte se montrait un de leurs plus chauds partisans. Comme Marmont, évidemment troublé, lui objectait les dangers d'une restauration pour les chefs de l'armée, dont la gloire serait prise à crime par les émigrés, le banquier répli<|ua : « — Eh! monsieur le maréchal, avec des garanties écrites, avec un ordre politique qui fondera nos droits, qu'y a-t-il à redouter'? » Déjà un mois auparavant, le beau-frère de Marmont, le jeune Perregaui, qui par parenthèse était chambellan de l'empereur, avait répondu par ces mots aux mêmes objections : « — Dans tous les cas Macdonald et toi, vous serez certainement dans l'exception*. »
La conversation en était là, lorsque le duc de Ra^ guse quitta brusquement le salon. Un très grand peisonnage demandait à lui parler en particulier. C'était Talleyrand. Marmont le reçut dans la salle à
1. Marmont, VI, 349-250; La Valette, II, 93-03: Boorrienne, X, 17-31. t. Mémoérea Jt Marmont. VI, 203.
manger, où il avait soupe avec Orlow. Talleyrand aborda le maréchal sous un prétexte. Il venait s'informer si les communicalions avec Blois étaient encore libres. Après celle entrée en matière, il commença à parler des malheurs publics, des difficultés de la situation. « J'en convins avec lui, rapporte Marmont, mais sans dire un mot sur le remède à employer. Le prince cherchait l'occasion do me faire une ouverture, mais quoique je pressentisse d'étranges événements, il no pouvait pas me convenir d'y concourir, et dès lors uu secret m'eût été à charge. » Ces ouvertures furent-elles faites? Ce secret ful-il échangé? Entre gens d'esprit, on s'entend à demimot. « Le prince dé Talleyrand, dit M.irinont, se relira, ayant échoué dans sa tentative *. » Marmont le croyait peut-être; il se trompait. A la lin de cet entretien, s'il n'était pas tout à fait gagné aux Bourbons, du moins sa fidélité à Napoléon était ébranlée. L'ovation dont il avait été l'objet et la démarche de Talleyrand, il n'en fallait pas tant pour troubler la raison du maréchal sous une montée d'orgueil. Cet homme fait de vanité et d'envie, cet ambitieux que ni grades, ni titres, ni dotations n'avaient rassasié, parce qu'il voyait toujours sur le même rang que lui ses compagnons d'armes, les Ney, les Davout, les Mortier, les Victor, les Suchct, et au-dessus de lui, Napoléon, arrivait enliu au premier rôle. Il devenait l'arbitre de la France; il était le maître de son maître, car Talleyrand le lui avait fait enleudre s'il ne le lui avait jjas dit, il tenait dans sa main les destinées de l'empereur. Ce jour de défaite, — Marmout se l'avouait-il? — fut le plus heureux de sa vie.
1. Mémoires de Marmont, VI, 250; Cf. Relation d'Orlow et Mémoires dé La Valette, M, 93. « Tout fut dit pour moi, raconta La Valette, Talieyraod Tenait pour enoelopper le marédiaL »
En se retirant, Talleyrand passa par le salon. Il croyait utile d'adresser quelques paroles à un personnage qu'il savait y trouver. A la vue^ du prince de Bénéveiit, que l'on croyait sur la route de Chartres, il se fit un mouvement parmi les assistants; on se porta à sa rencontre, dans l'espérance d apprendre ce qu'il pensait de la situation. Orlow, qui par discrétion n'avait pas voulu s'approcher, se trouvait seul à l'autre extrémité du salon. Sans daigner répondre aux muettes interrogations do la foule em[»ressée, Talleyrand s'avança eu claudicanl vers rolficier russe; puis ayant repris son grand air, compromis par la marche, il lui dit d'un ton presque solennel : « — Monsieur, veuillez bien vous charger de porter aux pieds de Sa Majesté l'empereur de Russie 1 expression du profond respect du prince de iJénévent. » « — Prince, répondit Oilow, qui ne se montra pas dans la circonstance moins diplomate que Talleyrand, je porterai, soyez-en sûr, ce blanc seing, à la connaissance do Sa Majesté. » Un imperceptible sourire efUeura les lèvres de Talleyrand qui salua et sortit '.
A deux heures du matin, le comte Paar apporta une lettre de Nesselrode, autorisant Orlow à souscrire aux conditions exigées par les maréchaux. La capitulation, dont les clauses avaient été arrêtées en principe au cabaret du Petit Jardinet, fut rédigée, sans discussion, dans le cabinet de Marmont. Le maréchal rentra au salon, où presque tout le monde était resté, et dans un émouvant silence il donna à haute voix lecture de la pièce. A la demande du duc de Raguse, ses deux aides de camp, les colonels Fabvier et Benys (Danrémoill), signèrent eu son nom; Orlow