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LA COUR-DE-FRANCE

Dans cette nuit du 30 mars, à l'heure où le maréchal Marmonl, l'âme gonflée d'orgueil, recevait de l'élite du moude parisien des hommages et des félicitations comparables aux honneurs du triomphe, un homme descendait d'un méchant cabriolet devantla station de poste delà Cour-de-France, et pendant qu'on relayait, il trompait son impatience en marchant à grands pas sur la route de Paris. Cet homme brûlant de fièvre, dévoré d'inquiétudes, souffrant toutes les angoisses, voulant à la fois supprimer l'espace et arrêter le temps, c'était Napoléon.

Depuis Villeneuve-sur- Vannes, où l'empereur a quitté ses chevaux et son escorte pour prendre une carriole de poste, les mauvaises nouvelles se sont succédé de relai en relai. A Sens, on a appris que l'ennemi approche de Paris ; à Fontainebleau, que l'impératrice est partie pour la Loire ; à Essonnes, que la bataille est engagée*. Une troupe de cavaliers arriveautrotdevantlaCour-de-France. L'empereur crie: Halte I Son chef, Belliard, qui vient d'après les ordres

1. Fain, 203; Relation de Gourgaud dans Bourrienne et tes erreurs. 11, 329. Itinéraire du général Plahaut (communiqué par M. Frédéric Masson). — D'après Fain, l'empereul- arriva à la Cour-de-France à 10 heures. Gourgaud dit : à 11 heures, et c'est plus vraisemblable. L'ordre donné à Canlaincourt est daté du 31 mars, c'est-à-dire du 30 après minuit. Correspondante de Napoléon, 21546.

La Cour-de-France était le nom de la station de poste de Fromentean, «i« tuée k 2 postes un quart de Paris (soit quatre lieues et demie).

LA COUR-DE-FRANCi. »M

de Mortier préparer les cantonnements, reconnaît cette voix si counue. Il saute à bas de cheval. L'empereur l'enlrahie seul sur la route, dans une marche rapide. Nombreuses, brèves, pressées, saccadées, les questions se précipitent. « — Commentêtes-vousici?...Oi!i est l'ennemi?... Où est l'armée?... Qui garde Paris?... Où est l'impératrice, le roi de Rome?... Joseph? Clarke?... Mais Montmartre I... Mais mes soldats !... Mais mes canons ! » Belliard, à qui de nouvelles questions coupent sans cesse la parole, fait le récit succinct de la journée. Il dit l'intrépide défense des troupes, la conduite honorable de la garde nationale, les forces écrasantes de lennemi, enfin l'évacuation de la ville en vertu d'une convention qui est au moment d'être ratifiée. Mais il parle aussi de Montmartre dépourvu d'ouvrages et d'artillerie, du manque de munitions, du roi Joseph absent du champ de bataille. Alors Napoléon laisse éclater sa colère : « — Tout le monde a donc perdu la tête ! Voilà ce que c'est que d'employer des hommes qui n'ont ni sens commun m énergie... Ce cochon de Joseph qui s'imagine être en état de conduire une armée aussi bien que moi !... Et ce J... F... de Clarke qui n'est capable de rien, si on le sort de la routine des bureaux ! » Toujours parlant et toujours marchant, l'empereur a fait plus d'une demi-lieue. 11 s'arrête et s'adressant à Caulaincourt et aux autres olliciers qui l'ont suivi à quelque distance : « — Vous entendez, messieurs, ce que vient de dire Belliard! .\llons, il faut aller à Paris, l'artoul où je ne suis pas, on ne fait que des sottises... Caulaincourt, faites avanccrma voiture.» Belliard objecte respectueusement à l'empereur qu'il est trop lard, qu'à cette heure la capitulation doit être signée et Paris évacué, que les troupes ne pcuveut rentrer dans la ville puisqu'elles Tout quittée en vertu d'une conven-

tion. Caulciincourt appuie les raisons du gf^néral. Napoléon ne veut rien eutondrc. Il se gris^ 'le ses paroles Il ira à l*aris, il fera sonner les cloches, illuminer la ville, tout le monde ])rondra les arme». El il continue à marcher vers Paris, réitérant Tordre de faire avancer ses voitures'.

On était arrivé près d'Athis, à trois kilomètres de la Cour-de-France, quand, au loin, sur la route, qu'éclairait par intervalles la lueur vacillante des feux des bivouacs ennemis placés sur la rive gauche de la Seine, on aperçut une colonne d'infanterie. C'était Tavant-garde de Mortier, commandée par le général Curial. Napoléon se sent ébranlé. Néanmoins il n'abandonne pas tout espoir d'aller à Paris. Il sait que Marmont occupe encore la ville, que la garde nationale est sous les armes. Peut-être la capitulation n'est-elle pas signée. Dans ce cas, le duc de Raguse devra rompre les pourparlers et continuer k défense. Le général Flahaut, muni de ces instructions pour Marmont, part bride abattue sur un cheval de troupe. Si d'ailleurs il est trop tard pour combattre, sans doute il n'est pas trop tard pour traiter ! De retour à la maison de poste, l'empereur envoie le duc de Vicence auprès des souverains alliés, l'investissant de « tout pouvoir pour négocier et conclure la paix ». Puis, renfermé dans une chambre de l'auberge, il attend impatiemment des nouvelles, les yeux fixés sur ses cartes 2.

1. Mémoires de BelUard, II, 17Ç-179. Of. Fain, 209; Relation do Gourgaud. Cf. Journal des Di'hnU, du 6 a\Til 1814.

2. Fain, 212-213; Correspondance de Napoléon, 21 546. Relation de Gourgaud. Note de Flahaut, citée dans la très rare brochure de Frédéric Masson : Le général comte Flahaut, 17-18.

D'après les Mémoires de Ségur, livre éloquent, mais où les choses sont trop souvent relatées par ouï-dire, l'empereur avait envoyé Caulaincourt aux Alliés non pas pour traiter, mais pour gagner du temps en feintes négociations, et permettre ainsi à l'armée de se concentrer à Fontainebleau. Ce s'est Ik qu'une hypothèse et une hypothèse mal fondée. Il noua parait hors

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