L'ENTRÉE DES ALLIÉS A PARIS
Le 31 mars l'empereur de Russie donna audience, à son réveil, à la députalion parisienne. Arrivés à liondy au point du jour, et aussitôt reçus par Nesselrodo, qui leur fit servir du thé, les représentants de la municiiialilô et les officiers de la garde nationale avaient eu déjà avec ce ministre une long-ue conférence, à la suite de laquelle les adjudants-commandants Tourlon et Labordo étaient repartis pour Paris. Tourton y rcntiait avec le prince Apraxioe afin de régler les détails do la remise des barrières i)nr la garde nationale aux troupes alliées. La mission d'Alexandre de Laborde était d'un ordre difîérenl. Pris à part et interrogé par Nesselrode sur l'ojiinion politique de Paris, il avait répondu : « — Les hommes les plus intelligents penchent pour la régence: l'ancienne noblesse désire les Bourbons sous conditions, et le reste île la nation les acceptora sans dé|)laisir, avec nn gouvernement limité. Mai > d'ailleurî» M. do Talleyrand est l'homme le mieux au courant de ''état des esprits, c'est lui qu'il faut consulter. » A ces derniers mots, Nesserolde avait demandé si le prince de Bénéveut était à Paiis, et sur la réponse qu'il s'y trou-
vait encore dans la nuit, bien qu'il fût question de son drpai-t pour Blois, le ministre russe avait chargé Laborde d'aller prier ce précieux persounage de ne pas quitter la capitale. « Au besoin, avait ajouté Nesselrode, il faudrait employer la force pour le retenir'. » On sait fort bien qu'il n'était pas besoin d'un factionnaire à la porte de l'hôtel de la rue Saint-Florentin pour contraindre M. de Talleyrand à rester dans Paris.
Le czar accueillit la députation avec une extrême bienveillance. « — Napoléon, dit-il, a envahi mes Etats sans aucun motif, et ce n'est que par un juste arrêt de la Providence que je me trouve sous les murs de Paris. J'espère n'avoir pas d'ennemis dans celte ville; et dans le reste de la France, je n'en ai qu'un seul. » Le baron Thibou léclama une sauvegarde pour la Banque de France. « — Cela n'est pas nécessaire, reprit Alexandre, avec une certaine solennité, puisaue je prends la ville entière sous ma protection. » Les députés obtinrent tout ce qu'ils demandaient, la t-onservation des musées et des monuments publics, le respect des citoyens et des habitations particulières, le maintien de la garde nationale et de la gendarmerie. Sur plus d'un point même, le czar alla au-devant de désirs qu'on n'aurait pas osé formuler. [1 assura que les soldats ne logeraient pas chez l'habitant et que la ville de Paris aurait seulement à pourvoir à l'approvisionnement des troupes ^.
Le duc de Vicence dut attendre le départ de la députation pour être introduit près du czar. Parti de Fro
1. Journal cfun prisonnier anglais (Revue Brttanntque, V, 270-271). Relation d'Orlow, Arch. topogp. de Saint-Pétersbourg, 47346. Schels, Die O/jeras. der wrbûnileitn^Heer" gegen Paris, II, 246-247. — L'oflicier anglais assure tenir ce récit de Laborde lui-même.
2. Journal d'un prisonnier oitalais, 26&-270: Schels, U, 247; Mémoires de Rsh vigo, VII, 74-75.
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menteau entre une heure et deux heures du matin, au plus tard, Caulaincourt n'était arrivé au château de Bondy que passé sept heures. Ou peut s'étonner qu'il eût fait si peu de diligence. N'était-ce pas à lui, car ses pouvoirs de commissaire de l'empereur étaient en forme ', de se présenter au quartier général des Alliés avant ou tout au moins avec la municipalité parisienne? Les choses auraient peut-être tourné d'une autre façon, si le czar n'avait pas eu comme première impression Paris abandonné par tout gouvernement, et les magistrats municipaux affectant de ne pas se souvenir que Napoléon fût encore le souverain de la France? Caulaincourt n'arriva-t-il à l'Hôtel de Ville qu'après le départ de la députation, ou les membres de cette députation refusèrent-ils de reconnaître les pouvoirs dont l'avait investi l'empereur? C'est là un point qui reste obscur^ Quoi qu'il en soit, le dnc de Vicence ne fut reçu par le czar que quand étaient réglés tous les détails de l'occupation de Paris. Pendant sa mission en Russie, Caulaincourt avait gagné l'amitié de l'empereur. Alexandre l'accueillit cordialement, mais il ne voulut point écouter ses ouvertures. Sans lui enlever cependant tout espoir, il lui déclara que lui et ses Alliés étaient désormais peu disposés à faire la paix avec Napoléon. Au reste, l'entretien fut de courte durée. Bien qu'il ne dût entrer dans Paris qu'à onze heures et qu'il en fût neuf à peine, l'empereur était impatient de se mettre en route. Il congédia Caulaincourt en l'inVitant à revenir
1. Coirespondance de TVapoWon, 81 547 : «...Ordonnons à toate aatorité de reconnaître le duc de Vicence en qaalité de commissaire et d'administratenrde notre bonne ville de Paris, et de le seconder en toat ce qa'il fera... >
2. D'après les Soueenirs du due de Vieenee, livr» rédigé par &!■• de Sort, Caulaincourt arrêté aux avant-postes russes ue pat voir le czar que dans la F it da 31 mars au 1" avril, à l'hôtel Talle\ rand. C'est une des nombreuses (•rreu de cet apocryphe, où l'on trouve cependant quelques détails coi^ Innés pAr des documents mains aussecta.
causer avec lui à Paris*. Au moment oh, le cœur brisé comme général français et comme dévoué serviteur do Napoléon, Caulaincourt quitta Boudy, il put voir dans la cour du château le cheval destiné au triomphateur. Le duc de Vicence reconnut-il le magnifique cheval gris-clair qu'il avait jadis offert au czar^ alors qu'ambassadeur à Saint-Pétersbourg, il représentait la France victorieuse et le maître du monde?
A Paris, cependant, durant la première partie de la matinée, la plupart des gens ignoraient encore les succès de l'ennemi et la capitulation ^ La veille, la canonnade avait cessé à quatre heures du côté de Belleville, à cinq heures du côté de Montmartre, mais du côté des barrières du Roule et de l'Etoile, la mousqueterie s'était continuée jusque passé neuf heures *. On attribuait à la tombée du jour plutôt qu'à un armistice la cessation graduelle du feu. Seuls les habitants des quartiers du nord étaient à peu près reuseignés; ils avaient vu les troupes défiler tristement sur les boulevards extérieurs, les Alliés établir des postes à quelques pas des barrières et les soldats russes valser dans les cabarets des faubourgs avec de malheureuses femmes, tandis que jouait la musique
1. Cf. Steewart à lord Bathnrst, Paris, 1" avril (Correspondance de lord CasIli^Mi/h, V, 417). Mémoires de Rooigo, VII, 77; Journal d'un prisonnier anglais, 270.
D'après Uovigo et l'officier anglais, le czar aurait déclaré à Caulaincourt qu'il était absolument résolu à ne pas traiter avec Napoléon. Il semble peu vrais'emlilahle qu'Alexaudre ait parlé aussi catégoriquement. L'iuvitation qu'il ftt à Caula;ucouit lie venir l« revoir à Paris dans la soirée, el surtout la discussion qii ii soulirft quelques heures plus lard contre Talleyraiid ^t les partisans des Bourbons téinoigneni qu'il hésitait encore. Dans sa lettre, Steewart dit simplement que le czar no voulut pas donner de réponse k Caulaincourt, et c'est la la vérité.