Bogdanowiisch. II
3. Rodriguez, Ti; Journal d! un priionrner tmglais,\Q6'\Q6. Cf. Béranger, ili Biographie. 1 15.
^. Meiocjres de Langeron. Ârch. des Aff. étrangères, Russie, SS.
L^KNTRÉB DES ALLIÉS ▲ PARIS. Ml
des réjîîmonts do la garde *. Mnis sur les autres points de l'aris, on était dans la plus complète ignorau('e et on s'attendait non sans inquiétude à voir la lutte reprendre le lendemain. Dès dix heures du soir, la ville, où théâtres, boutiques, cafés avaient portes et devantures closes, était silencieuse, endormie, comme morte. « Pendant cette nuit, dit un contemporain, le repos ressemblait au silence des tombeaux*. » Au point du jour, on fut étonné de n'entendre point le canon. Les rues s'emplirent de monde, chacun allait aux nouvelles. Vers neuf heures, le bruit commença à se répandre que la capitulation ét.iit signée et que la municipalité, très bien accueillie, par l'empereur de Russie avait obtenu de lui toutes les sauvegardes pour les personnes et les propriétés. Le czar, disait-on, a déclaré qu'il prend Paris sous sa protection '.
Au milieu des exagérations passionnées des Mémoires contemporains, il est aisé do pénétrer les vrais sentiments do la majorité des Parisiens quand ils apprirent ces nouvelles. Ce ne fut ni la joie iiidécento que laissèrentéclater les royalistes, ni la sourde colère qui mordit lo cœur de quelques patriotes. Ce fut une grande détente des esprits et des nerfs. Sans admettre, avec les rajiporls des gens de police qui, à force de le répéter, en étaient arrivés à lo croire, que tous les Parisiens redoutaient un incendie méthodique, pareil àceluide Moscou, il par aîtce pendant hors de doute que la population avait de terribles craintes. Non seulement les journaux français, mais tes gazettes anglaises dont on reproduisait les abomi-
1. Mémoires dn T.angsroD. B«r«nger, i/a Biographie, 14t-U3; Relation aiwnyme. Suite au àitmonal, U, 291.
2. Relation d« Qrille, Suite au Mémorial, II, 177. Cf. Journal tm» priâommÊr anglais. 93.
S. Rodrigaex, 73-74. Cf. Bénui(er Ma BiograpAit, 143.
nables menaces, prophétisaient l'incendie de Paris; non seuloment les articles des Débats, du Journal de Paris, de la Gazette de France, mais les dépositions des conseils municipaux de plus de vingt villes, relataient les atrocités des Cosaques et des Prussiens. Devant ces irrécusables témoignages, la popu/ation pouvait-elle ne pas craindre que, à la suite d'un assaut, les soldats ennemis ne se ruassent à la curée de Paris? Depuis deux mois, le pillage, le viol, le massacre, l'incendie, tous les forfaits, toutes les épouvantes hantaient et troublaient les esprits. Soudain, en une minute, celle longue angoisse s'arrêtait. En même temps aussi s'évanouissait l'espoir incertain de la victoire. Mais le retour à la sécurité compensait bien des espérances déçues, bien des amertumes, bien des humiliations. Au reste, on ne raisonnait pas. On respirait.
Les royali.stes exultaient. Ils préparaient à l'ennemi vainqueur une entrée triomphale qui allait de ce jour de deuil faire un jour de honte. A l'approche des Alliés, les conciliabules s'étaient multipliés parmi les fidèles de la royauté. Pendant le combat, ils avaient attendu avec anxiété la défaite des Français. Dans la soirée, ils avaient été des premiers à connaître l'armistice et à savoir que les maréchaux discutaient les clauses de la capitulation. Le comte de Douhet, dépêché par Semallé, commissaire de Monsieur, puil sortir de l'enceinte, traverser la ligne ennemie et gai gner les cantonnements de Langeron. Après avoir vi ce général, il revint avec cette réponse qu'un mouvez ment royaliste était nécessaire pour fixer le détermi-j nation des souverains. Aussitôt les meneurs du part décidèrent une manifestation publique pour le lendemain. « 11 importait de convaincre le czar et ses Alliés que le vœu des Français, comprimé trop longtemps^
l'entrée des alliés a paris. 549
n'avait jamais cessé d'être favorable à la cause du roi. » Dans la nuit, M.M. de Bois^elin, d'Avariy, de Juigné et autres portèrent le mot d'ordre à '"eux des royalistes que l'on savait les plus zélés et les plus résolus*.
Vers dix heures du maim, un premier groupe d'une vingtaine de jeunes gens, ayant cocardes et écharpes blanches, se forma sur la place de la Concorde. Les passants étonnés s'attroupèrent. Alors M. Gaston de V. tirant de sa poche la proclamation de Schwarzenberg — Nesselrode en avait distribué nombre d'exemplaires aux membres de la députation parisienne — la lut à haute voix. Il termina cette lecture en criant : « Vive le roi ! » acclamation qui fut aussitôt répétée par ses compagnons. La foule resta muette, paraissant ne point comprendre ce que tout cela siguifiait. Le duc de Choiseul-Praslin, qui passait en grande tenue de colonel de la garde nationale, s'arrêta pour adresser quelques remontrances aux manifestants. Ils n'en tinrent pas compte, mais ils ne laissaient pas néanmoins d'être embarrassés. La froideur de la foule les pénétrait eux-mêmes, et ils paraissaient ne soutenir qu'avec peine le rôle qu'ils s'étaient imposé. Il fallut un renfort de royalistes pour les ranimer : Thibaut de Montmorency, Sosthène de la Rochefoucauld, Charles de Crisenoy, Léon de Lévis, le duc dô Fitz-James en uniforme de garde national, Louis de Chateaubriand — le neveu de léciivain — le comte de Morfontaine, le marquis de Pimodan. Une dizaine élaiert à cheval, entre autres le banquier Finguerlin, Archambaut de Périgord, frère de Talleyrand, et le marquis de Maubreuil, qui avait attaché à la queue de
1. Ré>élaHont de Morin, 2b; Beauchamp, H, ?54, 257-258, ?6S-26i>; Ginwd, 101 ; Lettre d une Française le 31 mar» lâl4. Véron, Mémoires «fm bottrteoit 4e Paru, 1, 146.
son cheval une croix de la Légion d'honneur. La foule s'élant peu à peu dissipée, les royalistes pensèrent à donner ailleurs la même représentation. Après s'être divisés en plusieurs groupes, ils se mirent en marche vers les boulevards, la place Vendôme, le faubourg Saint-Ilonoré. Us allaient, portant des mouchoirs au bout do leurs cannes, criant à tue-tête . « Vive le roi ! Vivent les Bourbons ! A bas le tyran ! » et offrant à tous ceux qu'ils voyaient cocardes et brassards. Quel(]ucs personnes les acceptaient, s'en paraient et se m(jl;iient aux manifestants. D'autres, en plus grand nombre, refusaient ces insignes ou ne les prenaient que [)our les jeter. « Otez ces cocardes, disaient-il'^ N'avons-nous pas un gouvernement? Pourquoi en changer? » Et les clameurs étouffaient les acclamations *.
Dcins les quartiers avoisinant les boulevards jusqu'à la rue fUcJielieu, les opinions ne se traduisaient que par des paroles, des protestations et des cris. Dans les autres quartiers, les menaces et les coups répondaient aux provocations des royalistes. Devant la Porte Saiul-Mailin, M. de Douhot et ses deux compagnons sont renversés de cheval, battus, foulés aux pieds. C'en est fait d'eux -sans l'arrivée d'une patrouille de garde nationale. Rue Montmartre, Holbach, Morin et Lemercicr veulent distribuer des insignes et des proclamations. On crie :« A bas les traîtres! A bas les royalistes! » On les entoure, on leur arrache leurs cocardes, on les entraîne sous les coups à la mairie du IIP arrondissement, où les gardes nationaux les maintiennent en arrestation. A la place de Grève, le colonel Thomasow, envoyé à l'ilôtel de Ville comme
1. Journal d'un priwnnier anglais, 235-257 ; Prndt, Festauration de la Royauté, 57-58; Beranger, Ma Biographie; 14a-U7, Beauchamp, II, 264-270,877-278; Révélations de Morin, 26-29.
l'entrée des alliés a paris. S51
fourrier du czar, avec un piquet de Cosaques, se trouve en présence d'un rassemblement considérable. Le comte de Forbin qui s'est oiTerl comme guide à l'ofiicier russe porte la cocarde blanche. « — A Teau l'émigré! Vive l'empereur I Mor! aux Cosaques! » Deux officiers d'un corps de partisans s'élancent fe sabre nu. L'un provoque Forbin : « — Si tu es bon Français, défends-toi. » L'autre court sus aux Cosaques, criant d'une voix tonnante : « — A moi, Français! l'empereur est arrivé! Main basse sur les ennemis! » La foule l'enlend et se rue en avant, les cavaliers sont jetés à bas de leurs montures, noyés dans le flot. On va les massacrer, déjà un Cosaque a reçu trois blessures, lorsque les gardes nationaux du poste de lïlôtel de Ville accourent, baïonnettes croisées, écartent la foule et délivrent les Russes et leur guide mal inspiré. Celui-ci est conduit au poste à grands coups de crosse. Il veut réclamer. Les miliciens le font taire : « — Nous avons des ordres, le duc de Vicence est ici. L'empereur va arriver. On verra dans deux heures s'il fait bon dans Paris. » Aux faubourgs Saint-Antoine, Suint-Marcel et Saint- Jacques, d'où commencent à descendre d'épaisses colonnes de populaire, les esprits sont agités, les visages sombres et menaçants'.
Le gouvernement sur la route de Blois, l'armée sur la roule de Fontainebleau, les préfets de la Seine et de police occupés uniquement de l'entrée des souverains, des vivres à fournir aux troupes, des billets de logement à donner aux officiers généraux, la gendarmerie et la police désarmés par le manque d'ordres, les gardes nationaux divisés d'opinions, les uns arborant la cocarde blanche aux cris de : u Vive
l. Rétélatiom de Morir., 27-28; Beaachamp, U. Î61-362. Cf. Rodrijîaez, 74. •- MoriA donne dans les annexes le procÀt-verbal de son arre^utuon.
le roi 1 » les autres menaçant de faire feu sur les cavalcades royalistes, Paris était dans une absolue anarchie. Les gens prudents craignaient l'elFusion du sang et les plus terri Wes désordres; il leur tardait que les baïonnettes de l'ennemi vinssent remplacer l'autorité disparue *.
A onze heures, les Cosaques rouges de la garde , rangés pur quinze hommes de front et précédés d'un corps nombreux de trompettes, franchirent la barrière de Pantin. Après eux chevauchaient les cuirassiers, les hussards et les escadrons de volontaires de la garde royale prussienne, les dragons et les hussards de la garde impériale russe. Le czar s'avançait, ayant à sa droite le prince de Schwarzenberg, représentant l'empereur d'Autriche, à sa gauche le roi de Prusse, à sa suite un état-major de plus de mille officiers de toute nation et de toute arme. Derrière l'état-major, les troupes d'infanterie défilaient avec les batteries divisionnaires : d'abord deux régiments de grenadiers autrichiens, puis le corps entier des grenadiers russes et la garde royale prussienne, enfin les deux divisions de la garde impériale russe. Les chevaliers-gardes et quarante-sept escadrons de cuirassiers russes fermaient la marche^Bienque presque tous ces hommes eussent combattu la veille, ils semblaient avec leurs uniformes propres et leurs armes brillantes sortir des casernes de Berlin et de Saint- Pétersbourg. La plupart étaient de haute stature et respiraient la vigueur et la santé ^ Quel contraste avec les pauvres Maries-Louises qui, payant plus de bravoure que de mine, avaient si souvent provoqué
1. Rodrijçue» 74; Beauchamp, 270, 273-274. Cf. Journal d'un prisonnier anfiais, 257-258
2. Danile wsky, II, 183-184 : Scbels, II, 251-252. Cf. Journal d'un prisonnier, 258.
3. Lettre de Steewart, I*' avril (Correspondance de Castlereagh, V, 419); Journal d'itn prisonnier anglais, 259 ; Rodriguez, 77-78.
L'eSTRÉE des alliés a paris. 553
la pitié par leur misère et leurs visages pâlis! Sans doute les troupes de ligne russes et prussiennes, qui entrèrent moins pompeusement dans Paris par différentes barrières et allèrent s'établir sur les routes d'Orléans et de Fontainebleau' , n'avaient point l'aspect triomphant des régiments d'élite qu'Alexandre avait voulu montrer seuls aux Parisiens. Mais à voir ces colosses de la garde russe et à se rappeler les Maries-Louises, on pensaità une guerre d'ogres contre des enfants.
Attendus dans Paris depuis si longtemps et avec tant d'impatience par les royalistes, les Alliés leur réservaient la meilleure des surprises. Tous portaient le brassard blanc. D'un seul coup, cent mille brassards blancs venaient s'ajouter aux cinq ou six cents cocardes blanches de la première heure. — Le matin de la bataille de la Rolhière, le 1" février, un officier anglais ayant, dit-on, été blessé par un Cosaque, on avait ordonné à tous les officiers et soldats des armées îdliées de porter un brassard blanc afin d'éviter une confusion entre tant d'uniformes différents'. Qui avait suggéré cette idée? Il ne semble pas que ce fût un ennemi des Bourbons. On peut s'étonner que les Alliés aient attendu d'être en France pour adopter un signe de reconnaissance, dont ils n'avaient pas senti la nécessité à Dresde et à Leipzig, où pourtant des troupes allemandes combattaient à côté des Français. On peut s'étonner aussi que le czar quile28 janvier,àLangres, avait invité les émigrés à ne point arborer leurs couleurs dans les lignes alliées* ait, trois jours après, fait
1. Ordrt^s de Schwarzenberg etd* Blftcber, pour la joaraM du 31 aura, cités par Schels. n, 44&-«46.
2. baailevrsky, I, 61. Mémoires de Langeron, Arch. des AS. étrangères, Russie, 25.
3. Co^Kijxmdanee de Urd CattUreagk (à lord Lirerpool, Langres, 30 jai^ Tier), V, 213-2U.
prendre ces couleurs à toute son armée. Jomini, qui connaissait l'hostililé du czar à une restauration, lui fil remarquer que la popiilation française prendrait ce signe de ralliomenl pour un emblème royaliste. « — Qu'est-ce que cela me fait! » répondit l'autocrate*. Quoi qu'il en soit, les Alliés et en particulier les Russes' gardèrent le brassard blanc pendant toute la campagne. Ils le portaient à leur entrée dans Paris.
Ce bout de linge eut son influence. Quand la foule, que la curiosité avait portée sur les boulevards, vit déboucher les premiers soldats alliés avec cet insigne au bras, l'opposition aux cocardes blanches, si marquée le matin, faiblit soudain. Beaucoup de gens qui avaient d'abord repoussé les emblèmes royalistes s'en parèrent spontanément, les uns les prenant comme une sauvegarde contrôles brutalités des ('osaques, les autres les portant en signe de paix. Un historien russe remarque que, quoique le brassard blanc des troupes n'eût aucune signilication politique, il profita néanmoins au parti dos princes parce qu'il créa une double confusion. En voyant ces insignes, les Parisiens furent persuadés que l'Europe s'étaitarmée pour les Bourbons ; et en arborant, par crainte ou pur esprit de conciliation, des couleurs qu'ils réprouvaient au fond du cœur, ils persuadèrent aux Alliés que les royalistes étaient nombreux'. Méprise des deux côtés, qui amena une nouvelle journée des dupes.
Dans la rue du faubourg Saint-Martin, où la grande