Danilewsky, I
2. « A Troyes, la plupart des officiera et soldats russes portaient l'écbarpe blanche. Le czar la portait ainsi que tout son état-major. Un officier russe disait que c'est pour annoncer Louis XVII. Les i^russiens ni les Autrichiens ne portaient pas l'écharpe. » Ra port de Harel, Troyes, 1" mars. Arch. nat., AF. IV, 1668. — Celte affaire du brassard lilanc reste fort obscure.
Z. Bo^ilauowitsch, II, 2()8. Cf. Pradt, 69; Journal d'un prisonnier anglais. 259. — Gain de Montagnao (16) rapporte que les Cosaques laissaient circuler librement aux eaviroas 4» P^is toutes le» personnes <(ui portaient «m bcM-
L'ENTRÉl!, DES ALLIÉS A PARAS. 559
colonne des Alliés s'engagea d'abord, i' y avait peu de monde sur les troUoirs et aux fenê'.res. Les rares ipectaleiirs gardaient le silence. Leur physionomie était plutôt hostile. Un même silence accueilli/ les Russes quand ils débouchèrent sur les boulevards. La foule, qui était considérable, ne manifestait d'autre sentiment que celui que révélait sa présence : la curiosité '. Passé la Porte Saint-Denis, quelques cris, encore timides, de : « Vive l'empereur Alexandre ! Vivent les Alliés ! » commencèrent à se faire entendre. A ces premières acclamations, le czar salua et dit très haut : « — Je ne vienspas en ennemi. Je viens vous apporter la paix. » On applaudit; li /ouïe cria: « "Vive la paix ! » et derechef: « Vive Alexandre 1 Vivent les Alliés!» Les royalistes mêlèrent à ces vivais les cris répétés a cj : « \ ivent les Bourbons I A bas le tyran ! » Ils se multipliaient de la voix et du gesle, animaient leurs voisins, se pâmaient devant les grenadiers russes, suivaient l'clat-major, se démenaieut de toute façon et faisaient, chacun, du bruit comme quatre. A mesure que les souverains s'avançaient vers les quartiers élégants,à mesure leshoulevardsprenaient l'aspect d'une voie triomphale. Les acclamations croissaient en nombre cl en force. Aux balcons, d'où pendaient des bannières blanches, improvisées avec des draps de lit et des serviettes de table, aux fenêtres, bondées de monde, les femmes criaient en agitant leurs mouchoirs. Aux premiers rangs des curieux apparaissaient les cocardes et les écharpes blanches. Ou admirait la belle lenue et la précision des mouvements de l'infanterie, lescheviiux superbes des cuirassiers et dos Cosaques de la garde. On entendait ces mots : « — lis n'ont pas l'air méchant! » « — Et voilà pourtant ces di-bris
l,^A;noiros de LangAron, Arch. des Aff. étrang. DaaiJ«vsk'\ U, Cf. Pradi, 59. Réoélation* de JUorin. 27-29.
d'armée dont nous parlaient les bulletits de Bonao parte ! Ces Russes sont donc des revenants !» « — Que l'empereur Alexandre est beau !» « — Comme il salue gracieusement! » — «Il faut qu'il reste à Paris, ou qu'il nous donne un souverain qui lui ressemble. » « — Il nous rend les Bourbons. » Les officiers souriaient à la foule. « — Vous voyez que nous ne mangeons pas les gens, » disaient-ils. Et toujours augmentaient les cris : Vivent les Alliés! Vive Alexandre! Vive Guillaume! Vivent les Bourbons!*
Sans doute un grand nombre de gens ne voyaient pas sans douleur et sans humiliation ce triomphal défilé des troupes ennemies. Les uns pensaient à une revanche prochaine de Napoléon; les autres s'animaient contre lui, rejetant sur son insatiable ambition cette honte que son génie avait été impuissant à empêcher *. Les patriotes ne protestaient que par eur silence. Paris était au pouvoir des Alliés ; ce n'était pas l'heure pour les vaincus de se venger par de vaines clameurs. Si le cri de : « Vive Alexandre! » était inconvenant, celui de : « A bas Alexandre ! » eût été puéril. Le mieux était de se taire, et le mieux surtout eût été de rester chez soi, afin de ne point grossir la foule dont l'aftluenco ajoutait au triomphe de l'ennemi. Mais en 1814, on ne comprit point la dignité des rues désertes et des fenêtres closes. La curiosité l'emporta. A entendre les historiens royalistes et les rapports étrangers,
1. Steewart à Castlereagh, 1" avril (Correêpondanre de Castlereagh. V, 419). Mémoires de Langeroo. Journal d'un prisonnier anglais, 259-261 ; Danilewsky, 11,88; Rodriguez, 75; Beaucbamp, II, 284-287. Lettre d'une Française, 2; Gazette de France, 7 avril. Véron, Mémoires tf un borfrgeois de Paris, I, 146-li8 Béranger, Ma Biographie, 144-145.
2. Beranger (Ma Biographie, 144-145) et Chateaubriand (3femo«>e* doutrc' tombe, VI, 226) se rencontrent dans cette même révolte de patriotisme. o J'étais stupéfait et anéanti au dedans de moi-même comme si l'on m'arrachait mon nom de Français pour y substituer le num'ro sous lequel je devais désormais être connu dans les mines de Sibérie. » De qui sont ces belle* paroles? de Béranger sans doute? Elles sont de C'bAteaubriand.
l'entrée des alliés a paris. 557
Paris tout entier était dans l'enthousiasme. L'enthousiasme fut très grand, en effet; il ne fut pas général. Quelques milliers d'hommes qui crient au milieu d'une foule muette suffisent pour abuser sur les sentiments de cette foule. Non. tous les Parisiens ne pouvaient oublier que ces soldats, si brillants sotis le? armes, avaient du sang français à leurs baïonnettes et que les cadavres des Maries-Louises et des gardes nationaux tués la veille n'étaient pas encore enterrés. Ils ne pouvaient ne pas sentir que dans Paris occupé par l'ennemi, l'air même n'appartient plus aux citoyens.
Arrivés aux Champs-Elysées, où la revue d'honneur devait avoir lieu, les deux souverains et le prince de Schwarzenberg se placèrent du côté droit de l'avenue, à la hauteur de l'Elysée. Les troupes défilèrent devant eux, tandis que la foule qui avait reflué des boulevards continuait ses vivats et ses acclamations. Pour mieux voir le défilé, des femmes prièrent des officiers de l'état-major de leur céder un instant leurs chevaux; d'autres montèrent en croupe derrière des Cosaques de la garde. On a nommé parmi ces éhontées la belle comtesse Edmond de Périgoid, plus tard duchesse de Dino. Le czar se pencha vers Schwarzenberg et lui dit en riant : « — Pourvu qu'on n'enlève pas ces Sabines! » Tous les regards cherchaient Alexandre. Les officiers à qui les spectateurs demandaient de le leur désigner ne cessaient de répondre : « — Cheval blanc, panache blanc * . » Ce jour-là, la mode était toute au blanc.
Après la revue, l'empereur de Russie descendit à l'hôtel Talleyrand. Dès sept heures du matin, Nesselrode avait envoyé un officier au prince de Bénévent. •
1- Lettre de Steewart à lord Bathurst, Paris, 1» »TTfl {CorrapondoHce dt lord Castlereagh, V, 419) ; Danilevrsky, II, 188 ; Journal d'un priummitr coUti», S61-362, 2'5i Rodrigues, 76, 81; Bo»danowiUcbi II, 207.
pour l'avertir de l'honneur que le czar comptait lui faire en prenant comme résidence rhôlei de la rue Saint-Florentin. Pendant le délilé des troupes, le ministre russe vint causer avec Talleyrand dtîs détails du logement et de beaucoup d'aulres choses plus importantes'. Nesselrode, partisan décidé d'une restauration, n'eut pas de peine à convaincre un homme déjà convaincu. Pendant toute la campagne, Talleyrand avait rêvé une régence de Marie-Louise où il eût eu le premier rôle comme président du Conseil. Mais peu à peu ces secrètes espérances étaient tombées : d'abord, l'empereur qui était le principal obstacle n'avait pas été tué; puis l'impératrice en abandonnant Paris avait pour ainsi dire abdiqué; enfin, la veille, pendant et après la bataille de Paris, Talleyrand avait vu l'opinion royaliste gagner du terrain dans le monde de la politique et de la finance. La proclamation de Schwarzcnbcrg et la conversation que Nesselrode avait eue le matin avec Alexandre de La- D^rdo, entretien rapporté par celui-ci, avaient confirmé le prince de Bénévent dans l'opinion que les Alliés voulaient les Bourbons, Il n'en fallait pas tant pour décider ce fidèle serviteur des évétiements. Quand le czar arriva rue Saint-Florenlin, il semble que les graves questions qu'on allait débattre étaient réglées d'avance entre Nesselrode et Talleyrand *
On se réunit dans le grand salon du premier étag^e, OTJ devait un jour mourir Talleyrand. Le roi de Prusse et le prince de Schwarzenberg s'assirent ayant à leur droite Dalberg, Nesselrode, Pozzo di Borgo et Lichtenslcin, à leur gauche le prince de Bénévent. Le czar marchait do long en largo. 11 s'arrêta et dit