NAPOLÉON A FONTAINEBLEAU
précédente, accueillit ces derniers mots. Les officiers retournèrent vers les troupes, firent former le cercle dans chaque compagnie, et répétèrent la harangue qu'ils venaient d'entendre. Les vivats retentissants, les furieux cris de vengeance se succédaient comme des coups de tonnerre, à mesure que chaque cercle était rompu. Les soldats électrisés juraient d'aller s'ensevelir sous les ruines de Paris*.
On reforma les rangs. La vieille garde défila aux cris vingt fois répétés par chaque bouche : « Yive l'empereur ! Vive l'empereur ! A Paris ! A Paris ! » Pendant le défilé, la musique des grenadiers jouait le Chant du Départ et la. Marseillaise^ j les airs victorieux que la plupart de ces vieux soldats, débris de tant d'armées, avaient entendus l'autre siècle à Zurich, à Marengo et à Hohenlinden.
1. Açenda da général Pelet. Arch. de U ((Qerre. — Koch (II, 570) pdrle aussi de la résolution des soldats de i terminer leur carrière soua les décombrea de la capitale «.
t. Agenda du genér»! Pelet. Arch. da U guerre.
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LA DÉFECTION DE MARMONl
Napoléon était vaincu et déchu. Il n'était pas désarmé. Il avait encore soixante mille baïonnettes* pour déchirer les décrets du sénat, <st les Alliés, malgré leur énorme supériorité ^ numérique, ne pa-
1. Marmont (débris du 6* corps; division Arrighi (sous Lccotte) ; débris des divisions Ledni Desessarts et Compans ; division Soubam ; 1*' corps de cavalerie sous Bordesoulle) : 1 2465. — Mortier (débris des divisions Christiani, Curial, Charpentier, Michel; division Boyer de Rebeval; division de dragons de Roussel) : 5979. — Macdonald (débris du 11* corps) : 2714. — Gadinot (7* corps, réduit des deux tiers) : 5529. — Gérard (2" corps, réduit de moitié) : 3000. — Ney (division Lefol, formée avec la division Janssens et la brigade Pierre Boyer) : 2270. Drouot (vieille garde de Priant, renforcée de 2 bataillons de gendarmes, division Henrion (vieille et jeune garde), réserve d'artïi'irie de la garde) : 9 176. — Ornano, remplaçant Sébastiani (ca\ *lerie de la garde) : 4600. — 2* corps de cavalerie : 1560. — 5' corps de cavalerie : 2645. — 6« corps de cavalerie : 3 195. — Gardes d'honneur de Defrance : 540. — Corps d'infanterie polonaise sous le général Krasinsky (formé du régiment de la Vistule, enlevé à Ney, et d'autres détachements) : 1 650. — Vertillac dépôts de la ligne, 2 250. — Garnison de Fontainebleau (gendarmes, dépôts, douaniers), garnison de Melun, corps francs du colonel Simon, de De Bruynes, etc., etc., 1500. Total : 59073. Ne sont naturellement pas comprises dans ce chiffre : la division Allix, à Sens, 2 418 hommes; les garnisons de Tours, 890; de Blois, 1200 hommes de la garde; d'Orléans, de Gien, de Montargis et les troupes massées en avant de Rouen, 3 800, et enfin tous les dépôts de France, les garnisons des places fortes et les armées de Soult, de Suchet, d'Augerean, de Maison, etc.
Situations du 1" au 5 avril. Arch. de la guerre. Registre de, Berthier (ordres des 31 mars et l" avril). Jourdan à Clarke, 4 mars; Vertillac à Berthier, l" avril ; Clarke à Chasseriau, 4 avril. Arch. de la guerre. Emplacement des troupes, !• 1" et le 4 avril. Arch. nat., AF. iv, 1667. Cf., aux Arch. de la guerre, l'état sommaire des troupes françaises en 1814 et le rapport k Di^uont de Vieusseux, l'un des chefs de division du ministre de la guerre, Paris, 11 avril : « On peut évaluer k 60000 hommes les différents corps sous les ordres immédiates de l'empereur. »
2. En défalquant des 110000 bommes présents à la bataille de Paris, les 9000 tués ou blessés dans cette bataille, et en ajoutant les corps de Wrède, ^QOO homn^es, de S^cken, 9 500 hommes, rappelés de Mei^ux et une parti*
raissaient point pressés d'aller forcer le lion dans son antre. Au lieu de marcher droit sur Fontainebleau dès le 1" avril, pour y écrémer la poignée de soldats qui gardaient alors Napoléon, ils s'étaient bornés à prendre des positions défensives derrière l'Orge, entre Juvisy et Palaiseau*, laissant ainsi à l'empereur le temps de se reconnaître, à son armée le temps de se concentrer. Devenu le souverain arbitre de la politique et de la guerre, Alexandre était résolu à combaltre si Napoléon l'attaquait, mais il n'était point disposé à provoquer une batviille qui, heureuse pour les Français, rejetterait son armée sous le canon de Vincennes et dans les rues insurgées de Paris*, et qui, favorable aux Alliés, ne terminerait cependant pas la guerre, puisque Napoléon aurait toujours la possibilité de la continuer derrière la Loire ou en Lorraine. Le czar était dans la joie du triomphe. Il avait atteint son but, puisqu'il était entré
des corps da Biilo'w, 10000 hommes environ, appelés de Soissons et de Compîègne, on troave poar les armées alliées le total de 140 000 hommes, sans compter 5 à 6000 Cosaqaes tenant la campagne entre la Seine et la Marne.
1. Ordres de Schwarsenberg, 1" avril; ordres de Barclay de To 11 j (remplaçant Blùcher), 2 avril, cités par Plotho, m, 423-428.
2. La garde nationale de Paris, assurément, ne demandait pas à se battre. Mais la population ouvrière était toujours fort irritée. 11 y avait dans la capitale un grand nombre de soldats et d'orSciars cachés. Qoi peut assorer qu'à la vue des soldats étrangers repoussés en désordre dans Paris, le sentiment national n'eût pas repris ses droits? Les Alliés, en tout cas, le craignaient (voir la lettre de sir Charles Steewart à lord Liverpool, 4 avrU, Correspondance de Castlereagh, V, 440). Déjà Mftffling avait fait commencer des ponts à Bercy pour éviter aux troupes de traverser Paris (Journal (Tun prisonnier anglais, YI, 75). A en croire même Roch (II. 573) et Pons de l'Hérault (72), « les souverains effrayés des suites que pocrrait avoir une bataille BOUS Paris, résolurent de l'évacuer par prudence et d'aiier prendre position à Meaux. > Mais il n'y a aucune trace d'une pareille détermination dans les savrages allemands et rosses. L'établissement de ponts à Bercy et le rappel sous Paris des corps de Wrèda et da Sacken, qui étaient tout jnstement à Meaux, prouvent au contraire que les Alliés étaient décidés à accepter la bataille sous Paris. A la vérité, dans le Moniteur du 5 avril, des lettres de créances du czar à Pozzo di Borgo commencent en ces termes : < En m' éloignant de Paris... «. Mais si le czar la 4 avril prenait à toute éventualité ses dispositions pour quitter Paris, c'était dans rintention d'aller ■• mettra 4 la tête de ses troupes, en avant de cette vill^
à Paris à la tête de sa garde. Il avait glorieusement terminé la guerre nationale. Il hésitait, si même il n'y répugnait, à sacrifier ses soldats dans une guerre purement politique, et pour une cause qui jusque-là lui avait été indifférente. Il temporisait, espérant que les choses s'arrangeraient désormais sans effusion de sang. Telle avait été la raison de son langage à Caulaincourl.
Talleyrand ne pouvait s'abuser. Le tronçon d'épée resté dans la main de Napoléon faisait obstacle à une royauté avec le prince de Bénévent comme premier ministre, de même que durant ces deux derniers mois, l'existence même de Napoléon avait fait obstacle à une régence avec le prince de Bénévent pour chef Au mois de mars, Talleyrand avait pensé, et même écrit, que la mort de l'empereur comblerait ses espérances*; au mois d'avril, il ne put s'empêcher de penser encore que, malgré ce qui s'était passé, cet événement n'en serait pas moins bien opportun. Talleyrand, qui savait cacher sa pensée tout en parlant, avait le talent plus rare de la révéler tout en se taisant. Il est possible qu'il ne dit rien au secrétaire du gouvernement provisoire, Roux-Laborie ; il est certain que Roux-Laborie le comprit.
Le jour de l'entrée des Alliés dans Paris, le marquis d'Orsvaultde Maubreuil s'était signalé entre tous les royalistes par son exaltation. Il avait attaché la croix de la Légion d'honneur à la queue de son cheval, et, avec Sosthène de La Rochefoucauld, il avait recruté une bande de misérables pour renverser la statue de l'empereur. Ce Maubreuil était un vaillant, mais c'était un déclassé. Après avoir bravement gagné la croix en Espagne, comme capitaine de cavalerie, dans
1. Lettres de Talleyrand à la duchesse d* Courlande, 18 (?) et 20 mars, Jievue d'histoire diplomatique, l, 247.
une charge commandée par Lassalle, il était devenu écuyer du roi Jérôme et s'était fait à peu près chasser de sa cour. De retour à Paris, ce fils de preux — vingt-deux de ses ancêtres étaient tombés sur les champs de bataille — avait achevé de se ruiner d'argent et d'honneur par des spéculations malheureuses sur la fourniture des armées et par une vie de désordre et de débauches*. Tombé au dernier rang, perdu de dettes et « prêt, comme il s'en vantail, à risquer dix fois sa vie pour reprendre la place qu'il était destiné à occuper dans le monde avant la révolution », Maubreuil était de ces hommes à qui l'on peut tout proposer. Roux-Laborie, qui était en relations suivies avec lui, le connaissait bien. Dans la journée du 2 avril, il lui écrivit cinq billets de suite, le pressant de venir à l'hôtel Talleyrand, siège du gouvernement provisoire. A huit heures du soir, Maubreuil arriva rue Saiut-Florentin. Roux-Laborie lui dit sans ambages ce que l'on attendait « de son grand caractère, de son grand courage et de sa grande ambition ». La récompense serait proportionnée au service: deux cent mille francs de rente, le grade de lieutenant général, le titre de duc et le gouvernement d'une prgvince. Maubreuil hésita quelques minutes, le temps qu'il fallait pour donner un peu de valeur à son acceptation *. Il demanda en outre de l'argent et un avancement de deux grades
1. Journal d'un prisonnier anglais, VII, 58^9; Notice historique sur Maubreuil, in-8, 1827, 2 à 8, Mémoires du roi Jérôme, VI, 400-401.
2. D'après las dépositiona de Maubreuil, (Arch. Querre) Roux lui «jant proposé de loi faire répéter par Talleyrand ce qall venait de lui dire, U aurait répondu : ■ C'est in itUe, je m'en rapporte parfaitement à vous. > D'après les Mémoires de Vitrolles (II, 77-80;, ïfaubreail, ne se fiant pas à Laborie, voulut avoir un ordre de 'Talleyrand. ■ — Asseyex-voas dans le alon, lui dit Laborie; le prince en passant vous fera un signe de tête qui vous assurera qu'il est d'intelligence avec vous. » Et en effet, Talleyrand • risqua le salut du geste et le sourire ». Vitrolles reconnaît ainsi l'absolue complicité de Talle^'rand. Son témoignage diffère de la déposition de Maubreuil eu ceci seulement qu'il croit que Maubreuil eut l'initiative do projet et qu'il en parla à Laborie qui, du conseatement de Tallejrrand, accepta sa proposition.
SdO 1814.
pour les complices qu'il se flattait de trouver dans l'année. Laborie promit tout. On se donna rendezvous au lendemain. Maubreuil passa la nuit à chercher des hommes de bonne volonté, mais quand le 3 avril dans la matinée, il revient à l'hôtel Talleyrand, il n'avait encore recruté qu'un nommé Dasies. Le secrétaire du gouvernement lui donna un dernier rendez-vous pour neuf heures du soir. Maubreuil n'y manqua pas plus qu'au précédent. « — Nous avons, mon cher, de grandes nouvelles, lui dit alors Laborie... Votre expédition doit être différée, et si en définitive elle n'a pas lieu, on ne vous en saura pas moins bon gré'. » L'assassinat n'était plus nécessaire. La trahison suffisait.
Dans la nuit du 30 mars, Talleyrand avait eu, ou l'a vu, un entretien plus que suspect avec le duc de Raguse, et la démarche avait assez bien réussi pour que l'on y donnât suite. Dès la soirée du 3*1 mars, le prince de Bénévent et ses amis, Pradt, le baron Louis, Pasquier, Dessolles, Beurnonville, s'occupèrent d'achever la conversion de Marmont à leur cause et de
1. Dépositions de Maubreuil et autres. Dossier de Maubreuil, Archives de la guerre. Mémoires de MtroUet, H, 75-80.
L'expédition de Maubreuil n'était que différée. Le 18 arril, il quitta Pari» avec uoe bande de cavaliers, muni de sauf-conduits et d'ordres de réquisition signés Sacken, général Dupont, Bourrienne et Angles. Le but avoué de cette mission secrète était « la reprise des diamants de la couronne ou des fonds appartenant à l'État, que pouvaient emporter à l'étranger les membres de l'ancien gouvernement » ; le but réel était l'assassinat de Napoléon sur la route de l'He d'Elbe. Dépositions de Maubreuil et autres, (Arch. de la guerre à la date du 3 décembre 1814, et dossier de Maubreuil. Mémoires de VUroiles, II, 78-80). Le 18 avril. Napoléon, contraint & l'abdication par la trahison, n'était plus, comme le 4 avril, un obstacle k la nouvelle fortune da TaUeyrand et à la restauration royaliste. Mais il était encore une menace pouï l'avenir. La présence des Bourbons à Paris démontrait k Talleyrand que l'on revient de l'exil — Il est permis de croire que les souverains alliés ignoraient le vé);table but de la mission de Maubreuil. Il n'est pas permis de l'assurer si l'on «c rappelle que le czar disait qu'il avait trouvé ses "neilleurs •erviteurs parmi les assassins de son père Paul I" et que l'empereur d'Autriche écrivait le 12 avril à Metternich : « Plût à Dieu qu'on envoyât Napoléon bien Iw'n ! A l'Ile d'Elbe, il reste trop près de la France et de l'Europe. •
gagner avec lui les principaux chefs de l'armée *. Des émissaires furent dépêchés, porteurs de la proclamation de Schwarzenberg et de la déclaration d'Alexandre. Le 2 avril, on fit passer aux avant-postes quelques journaux et nombre d'exemplaires de l'Adresse du gouvernement provisoire à l'armée : « Soldats, la France vient de briser le joug sous lequel elle gémit depuis tant d'années. Vous n'avez jamais combattu que pour la patrie; vous ne pouvez plus combattre que contre elle sous les drapeaux de l'homme qui vous conduit... Vous n'êtes plus les soldats de Napoléon, le sénat et la France entière vous dégagent de vos serments '. » Beaucoup d'officiers reçurent ces proclamations comme elles le méritaient. L'un d'eux, le major Lecler-Dutat, de qui le parlementaire exigeait un reçu, le rédigea en ces termes : « Reçu trois imprimés destinés à soulever b peuple et les soldats contre l'obéissance qu'ils doivent à leur bien-aimé souverain Napoléon le Grand '. » Aîlix répondit à Tettenborn, qui lui demandait un entretien pour lui donner des explications sur les proclamations du gouvernement provisoire : « Le général de division commandant à Sens ne croit pas que les pamphlets qui ont été remis à ses avant-postes soient susceptibles d'aucune explication*. »
Malheureusement pour l'honneur de l'état-major général, tous les chefs de l'armée ne répondirent pas de la même façon. Le 2 avril, le duc de Raguse reçut
1. Steewart k Liverpool, Paris, i avril {Correxpondanee de Castlereagh, Y, 43?V Pradt, 73. Cf. Mémoires de Marmont, VI, 254, et corresptfhdances entre Sacken, Dupont et Pasquier pour sauf-conduits à donner à des émissaires. Arch. de la guerre, du 1" au 4 avril.
2. Adresse du gouvernement provisoire. Arch. de la guerre, 2 avril. Sur la même feuille se trouve une adresse au peuple français, conçue à peu près dans les mêmes termes.
3. Copie du reçu du major Dotât, Pont-sur- Yonne, 4 avril. Arch. d« la guerre.