‹ 1814Chapitre 171 sur 178 · Mémoires de Vitrollet · texte numérisé non relu

Mémoires de Vitrollet

2. « La terrear de la nuit durait encore le matin. ■ Lettre de l'abbé de MoQtesquiou. trouvée aux Tuileries dans le cabinet du duc de Blacaa (Moniteur du 16 avril 1815). — «Le gouvernement provisoire fut sur le point de sa dissoudre... Aagles fit charger sa voilure de vojrâge.,» Rovigo, VU, lOB, 111. — Cf. Boorneane, X, 96-97 «t VitroUes, 1, 348.

mêmes. Le général DessoUes, particulièrement ému, insista si fort sur les engagements du czar vis-à-vis de ceux qui s'étaient déclarés contre Napoléon, que l'autocrate blessé répondit avec une certaine hauteur : « — Quoi qu'il arrive, nul n'aura à se repentir de s'être fié à moi *. »

On annonça les commissaires de l'empereur. Alexandre congédia Talleyrand et ses amis. Le duc de Yicence et les maréchaux Ney et Macdonald furent introduits ; quant à Marmont, il s'était rendu directement à l'hôtel du prince de la Moskowa pour y attendre le résultat de la conférence ^. Les plénipotentiaires donnèrent lecture de l'acte d'abdication, puis ils plaidèrent tour à tour, avec conviction et ardeur, 1^ cause de la dynastie impériale. Ney et Macdonald mirent en avant la volonté de l'armée, toujours dévouée à son chef et prête à tenter les dernières chances de la guerre. Ils firent valoir les avantages de la régence qui, tout en assurant la paix, sauvegarderait les intérêts de chacun et concilierait les opinions de la maj orité de la population française. Caulaincourt rappela au czar qu'il avait proclamé, tant en son nom qu'au nom de ses Alliés, que la France serait libre de choisir son gouvernement. Macdonald, qui se montra surtout ardent dans cette discussion et dont la parole avait d'autant plus d'autorité qu'il était connu pour avoir reçu

1. Cf. Rovigo, VII, 108-115; Bourrienne, X, 97; Koch, II, 589-590; Beauchamp; Viel-Castel, I,'258, etc. — Ces témoignages sont assez contradictoires. Il se pourrait que l'entrevue entre le czar et les membrss du gouvernement provisoire ait eu lieu pendant l'audience même des maréchaux. Le czar aurait interrompu l'entretien et serait entré dans un autre saloo pour communiquer les propositions de l'empereur à Talleyrand et à ses amis. Cf. Pasquier, .1/ew. II, 304-309 et Macdonald, Souv. 274-278, qui sont eu désaccord.

2. Marmont prétend qu'il assista à l'entretien avec le czar comme plénipotentiaire. Cette assertion mensongèrb est démentie par tous les témoignages. Seuls Caulaincourt, Ney et Macdonal J se présentèrent chez A.lexaudre. Cf. Lettres de Ney, Fontainebleau, 5 avril. Il heures et demie du soir. (3/ontreur du 7 avril.) Steewart àCastlereagh,5avril ^Correspondanc* deCastlereag't, V. 441 K Mémoire* de YitrolUs, l, 34S, etc., etc.

moins de faveurs de Napoléon que les autres maréchaux, invoqua encore les sentiments de l'armée : '< — L'armée, dit-il, ne peut voir qu'avec effroi le retour de la royauté qui est étrangère à ses services et étrangère à sa gloire'. »

Selon presque tous les témoignages, Alexandre fut ébranlé*. Il est en effet permis de le croire, si l'on réfléchit à la situation où se trouvait le czar et si l'on comprend bien son esprit et son caractère. Le 4 a\Til, à Paris, Alexandre était plus disposé à traiter avec Napoléon qu'il ne l'était le 10 février à Châtillon. Si l'Angleterre dans sa haine, encore inassouvie contre Bonaparte, si l'Autriche, esclave des traditions monarchiques, si la Prusse, vindicative même après la victoire, n'étaient point satisfaites, Alexandre qui réunissait en lui le grand souverain, Tilluminé et le héros de poème épique, avait atteint son but : il était entré dans Paris à la tête de sa garde, il avait effacé l'outrage de Moscou. Le czar ayant renoncé à introniser Bemadotte n'avait guère plus de préférences pour les Bourbons que pour Marie-Louise. Durant toute la campagne, il s'était montré fort réservé à l'égard des partisans des princes; le 31 mars il avait élevé de graves objections contre le rétablissement de la monarchie, et s'il avait signé sa déclaration, c'était circonvenu et entraîné par Talleyrand, Pradt et Louis. Depuis cinq jours, les promesses du prince de Bénévent, les assurances des royahstes que la France en-

1. Récit de Macdonald (dans les Mémoires de Belliard, 1, 189-190). Vitrolles, I, 349; Rovigo, Vil, 125. Souvenirs de JUacdonald, 2'â-Z77.

2, «... L'empereur de Russie était fort ébranlé. » Lettre de l'abbé Montcsquiou trouvée aax Tuileries dans les papiers du duc de Blacas. {Journal de l'Empire, du 16 avril 1815.) — On ne saurait s'étonner que le csar se soit trouvé un momont ébranlé. • (Vitrolles, I, 349.) — « Alexandre parais-isi* ébranlé. « (Beaucfaamp, II, 363.) — « L'empereur de Russie, frappé de touies ces raisons, fut ébranlé. » Souvenirs de Macdonald. 276. — Ce même mot ■ ébranlé > se trouve partout. Cf. Journal d'un pT^sonnier anglais {Revtte bri- Unnique, VI. 76) et Bemhardi, IV, 2. part., 283,

tièrr désirait les Bourbons et qu'on n'attendait qu'une déclaration des Alliés pour se prononcer ouvertement, ne s'étaient pas réalisées. La cause de l'ancienne dynastie avait fait peu de progrès. La garde n.itionale refusait de prendre la cocarde blanche, la population hésitait, les proclamations à l'armée restaient sans effet — puisque Marmont lui-même semblait repr/cndre sa parole — le sénat et les royalistes n'étaient point d'accord. Vitrolles accusait les temporisations de Talleyrand et Talleyrand s'irritait des impatiences de Vitrolles. Enfin, derrière l'Essonne, il y avait soixante mille soldats dont le dévouement à Tempereur compliquait infiniment la situation. La régence de Marie-Louise qui eût mis fin à tous ces embarras pouvait convenir à la raison comme au caractère chevaleresque d'Alexandre. D'ailleurs n'avaitil pas promis d'écouter le vœu de la France? Or Macdonald qu'il honorait, Ney qu'il admirait, Caulaincourt qu'il aimait d'une ancienne et profonde amitié, lui assuraient que la France voulait la régence. Le témoignage de ces trois hommes ne valait-il pas celui de Talleyrand, de Pradt et de l'ex-abbé Louis, qu'après tant de palinodies le czar no pouvait plus estimer? Malgré tout, le czar était bien éloigné encore de se rendre au vœu des mandataires de Napoléon. Si peutêtre personnellement il penchait pour la régence, ses engagements avec les royalistes, le souvenir de sa déclaration et surtout les intention? bien manifestes de ses alliés combattaient ses propres sentiments. Assurément Alexandre n'était point résolu à abandonner les Bourbons, mais il hésitait. C'était déjà beaucoup pour la cause impériale.

L'entretien qui avait commencé vers minuit durait depuis prèsde deux heures, et les maréchaux, augurant trop bien des hésitations d' Alexandre,croyaient déjàau

succès de leur mission*. « Messieurs, dit enfin le czar, je vais faire connaître à mes alliés vos propositions et je les appuierai. Il me tarde d'en finir car il y a des soulèvements en Lorraine. Une colonne de mes troupes y a perdu trois mille hommes et sans avoir vu un seul soldat français. Revenez à neuf heures. Nous terminerons*. »

Les membres du g-ouvernement provisoire et les ministres attendaient avec anxiété dans un salon contigu la fin de la conférence. Quand les envoyés de Napoléon sortirent, ils s'avancèrent pour leur parler. Ils furent plus que froidement reçus. Caulaincourt faillit se porter à des voies de fait envers l'abbé de Pradt qui plaisantait avec autant d'esprit que de bon goût sur la situation de l'empereur. Le grand chancelier de la Légion d honneur se déroba par un escalier de service. Macdonald dit à Dupont : « L'empereur vous a traité avec sévérité, mais vous avez bien mal ciioisi votre moment pour vous venger ». Le général de Beurnon ville lui tendit la main. Il la refusa. « — Votre conduite, ditil, me fait oublier une amitié de trente ans'. »

Pendant ce bruyant colloque, un aide de camp de Schwarzenberg sortit de clioz le czar en lui parlant à voix basse. Macdonald entendit ces mots : lotum corpus. L'aide de camp venait d'apporter à Alexandre la nouvelle que le corps de Marmont tout entier passait dans les lignes autrichiennes*.

1. iLes négociations semblaient promettre les plus heureux résultats...* Ney à Talkyrand, PoniaineLieau, 5 avril, 11 h. et demie du soir. (J/aniteur, 7 avril) et récit de Macdonald (J/em. de Betliard, I, 189).

S. Mac<ionald, Sonvenin. 277-278.

3. Macdonald, Souvenirs. 27S. Segur, VIT. 179. Bourrienne, X, lOO-fOl.

4. Macdonald, Souvenirs, 279. C«'. Vitrolles, I, 350. — C'est l'i événement imprévu > auquel Ne/ fait allusion dans sa lettre du 5 avr<l {ilouiteur da 7 avril) : ......un événement :r\prévu ayant tout i coup arréU le» négo»

Un incident fortuit avait amené cet événement. Entre six et sept heures du soir, comme la nouvelle de l'abdication venait d'être communiquée aux troupes, qui l'avaient accueillie avec une grande agitation', un ordre de Berthierà Marmont, l'invitant à se rendre sur-le-champ chez l'empereur, était arrivé à Essonnes *. En l'absence du duc de Raguse, le chef d'étatmajor Moynadier transmit le message au général Souham. Cet ordre, qui n'avait rien de personnel à Marmont, puisque les mêmes instructions étaient adressées à tous les commandants de corps d'armée et de divisions indépendantes', commença d'inquiéter Souham. Son inquiétude se changea en effroi, quand il apprit qu'un officier d'ordonnance de l'empereur, le chef d'escadrons Gourgaud, demandait à lui parler. Dans son trouble, Souham oubliait que c'était l'usage au quartier impérial d'envoyer les ordres en double expédition : par écrit, puis verbalement. Souham refusa de recevoir Gourgaud. Le général portait un secret trop dangereux pour se sentir en sûreté. H s'imagina que tout le monde, et l'empereur le premier, connaissait la culpabilité de Marmont et de ses lieutenants, et que Napoléon le mandait à Fontainebleau, à défaut du duc de Raguse absent, pour le

faire arrêter. « — lime ferait fusiller, le b I » dit-il

aux généraux qu'il réunit aussitôt. Meynadier, Digeon, Ledru Desessarts,Bordesoulle, Merlin, Joubert,

1. « ... Je remarquai un redoublement d'inquiétudes. » Lettre précitée de Bordesoulle à Mortier. — « Les têtes sont désorganisées. » Lettre précitée de Lucolte à Napoléon.

2. « L'intention de l'empereur est que vous tous rendiez ce soir au palais de Fontainebleau à 10 heures, 4 avril. » Registre de Berthier. Cf. Correspondance de Napoléon, 21553 ; Relation de Gourgaud et Questionnaire de Gourgaud à Fabvier.

3. Correspondance de Napoléon, 21553; Registre de Berthier (à Marmont, Mortier, Oadinot, Belliard, Gérard, Corbier, Dulauloy, Priant, Sébastiani, Trelliard, Ornano, etc.). — Comme on le verra au chapitre suivant, il s'agis- Mit de consulter les chefs de corps sur les sentiments des troupes.

— Lucotte ne fut pas averti, et d'ailleurs il fût resté à son poste' — se sentaient complices au même degré que Souham. Ils partagèrent sa terreur. « — Le maréchal, dit- Souham, s'est mis en sûreté à Paris. Je suis plus grand que lui, je ne suis pas d'humeur à me faire raccourcir. » On décida qu'à l'exemple de Marmont, il fallait se mettre en sûreté. Les généraux pouvaient fuir. A la désertion ils préférèrent la défection. Ordre fut donné à toutes les troupes, infanterie, cavalerie, artillerie, équipages, de prendre les armes. Souham dépêcha un officier au prince de Schwarzenberg pour l'avertir de l'exécution du mouvement projeté. Comme on pense, le général en chef des armées alliées s'y prêta de bonne grâce*.

Fabvier connaissait les desseins qu'avait conçus son chef et auxquels il avait semblé renoncer. Réveillé par le bruit de la prise d'armes, il ne douta pas que Ton ne se disposât à passer outre au contre-ordre du maréchal. Il rejoignit Souham et l'interpella très vivement, ainsi que les autres généraux, les conjurant de rester à Essonnes jusqu'au retour du duc de Raguse, ou du moins jusqu'à la réception d'un nouvel ordre qu'il s'offrait d'aller chercher. Mal reçu par ses supérieurs, qui lui imposèrent silence, Fabvier sauta en selle et partit au triple galop pour Paris afin de prévenir le maréchal*. Il traversa sans peine les lignes ennemies. Déjà Marmont y était trop bien connu pour que le titre d'aide de camp du duc de Raguse ne fût pas le meilleur des sauf-conduits.

1. Ordre dn jour de Lucotte, Corbeil, 5 avril {Moniteur da Tavril): ■ ... Le» braves ne désertent jamais, ils doivent mourir k leur poste. »

2. Relation précitée deGourgaud; lettres de Bordesoulle k Marmont, 5 avril, et à Mortier (en 1831); Questionnaire de Gourgaud à Fabvier. Mémoires de Marmont, VI, 263. Récits de Magnien (Mémoire» de Belliard. I, 182-186), et du colonel Combes (cité par Rapetti, 348) ; Thielen, 466.

3. Questionnaire de Gourgaud à Fubvier. Cf. Mémoires de Marmont. VL S63.

Les troupes se mirent en mouvement avant minuit*. Ellesmarchèrentd'abord sans aucunedéfiance, croyant aller occuperdc nouvelles positions. Ordre ét.aitdonné aux ofliciers de se tenir exactement à leurs places réglementaires et de faire garder le plus strict silence dans les rangs. Cette précaution empêchait chacun de se communiquer ses inquiétudes. D'ailleurs les vedettes et les avant-postes ennemis se repliaient des deux côtés de la route à l'approche des Français. Le capitaine Magnien, adjoint à l'état-major, Combes, alors lieutenant-adjudant-major, et quelques officiers eurent cependant des soupçons. Ils quittèrent la colonne et repassèrent l'Essonne. A rarrière-garde, un escadron de lanciers polonais tourna bride. Arrivés près de Juvisy, les soldats commencèrent à s'étonner du bruit d'armes et de chevaux qu'ils entendaient à leur droite et à leur gauche. Ils pensèrent que c'était de la cavalerie française. Au lever du jour, quelle surprise! On était dans les lignes ennemies. Des cuirassiers russes chevauchaient sur les deux flancs de la colonne, les Autrichiens et les Bavarois prenaient les armes à la tête des bivouacs et rendaient aux Français les honneurs militaires. Des murmures, des cris de trahison éclatèrent dans les rangs; des huées accueillirent les généraux qui tentèrent de calmer l'elferves-

1. Marmont et presque tous les historiens disent : 4 heures du matin. C'est une erreur qui a donné lieu à cette autre erreur que le czar n'apprit la nouvelle que dans la matinée du 5 avril. D'une part, d'après le questionnaire de Gourgaud à Fabvier, Fabvier arriva à 1 heure du matin à Paris, ayant quitté Essonnes quand déjà le corps d'armée se préparai, à se mettre en marche, ou même, selon Marmont, était en marche. Or il y a 30 kilomètres d'Essonnes à Paris. A grande allure — car on conçoit que Fabvier ne ménagea pas son cheval — Il faut au moins une heure et demie pour ce traj«t. D'au're part, BordescuUe dit qu'à 11 heures un quart les troupes étaient en mtiivement. Magnien, dombes, Thielen, parlent « de la nuit noire ». Lucolte dans s<>n ordre du jour dit : « Cette nuit, l'armée a quitté Essonnes. s Enrîn, la lettre de Berthier à Ikiortier datée de 3 heures du matin, témoigne qu'à cette heurelà Napoléon était averti de la défection du 6« corps. Or il y a 30 kilomëtres d'Essonnes à Fontainebleau.

cence. Mais les troupes étaient en colonne et entourées d'ennemis, elles ne pouvaient se concerter sur le parti à prendre. Chaque section était isolée. Puis, le soldat est crédule comme l'enfant. On s'imagina qu'on allait s'unir aux Autrichiens pour maintenir l'empereur sur le trône. Les malheureux soldats continuèrent leur marche dans la direction de Versailles ^

La cause des Bourbons était gagnée. La défection du 6* corps désarmait Napoléon, physiquement et moralement. Il lui devenait impossible de li\Ter une dernière bataille sous Paris, et ses mandataires n'étaient plus fondés à invoquer la volonté de l'armée. Qu'étaient des paroles devant le fait d'un corps entier qui désertait? Toutes les hésitations du czar tombèrent. « — Vouslevoyez,dit-il d'un ton inspiré àPozzodiBorgo, c'est la Providence qui le veut. Elle se manifeste, elle se déclare. PlLsdedoule,plusdh6sitation^. «Pour Alexandre, l'empire avait désormais accompli ses destinées.

Ce même jour, 5 avril, vers neuf heures du matin, Caulaincourt, Ney et Macdonald furent de nouveau reçus par le Czar. Le roi de Prusse était avec lui. Frédéric-Guillaume, en sa bonne grâce tudesque, commença par apostropher les maréchaux, disant que les Français avaient faitlemalheur deTEurope. Alexandre l'arrêta : « — Mon frère, dit-il, ce n'est pas le moment de reycnir sur le passé. » Puis abordant le sujet môme de la conférence, il déclara nettement que lui et ses

1. Récits précités de Magnien et de Combes : Koch, IT, 582 ; Tbielea, Feldsuy der otrbandetenBeere,k6ô. Cf Cidres du jour deSchwarxenbergetd* Barclaj-, 4 avril, cit. parPlotho. lU, 431-432.— C'est Thielen, qui, officier dor. iunnance ae Schwari^nberg et char);r« parcelui-cid'8coompai.'nerle6« corps s Versailles, rapporta que les Kraoçais croyaient s'unir aux Autrichiens, i. Mémoires du ehancelier Pasquier, II, 311. Cf. Lellre de Ney. 5 a-ril Moniteur du 7 avril). Mémoires de Rovigo, V [I, 1?7. Kain, 243. Sout^nirs de MacJonali,iS3. Selon ViiruUes, la défection du 6» corps n'aurait eu :iacuB* influence sur la décision du czar. Cest nier la logique des événemeats.

alliés ne pouvaient admettre l'abdication de Napoléon en faveur de son fils. Ils exigeaient une abdication pure et simple. Quant à l'empereur Napoléon, il conserverait a le titre sous lequel il était généralement connu » et aurait la souveraineté de Fîle d'Elbe*. Caulaincourt et les deux maréchaux ne s'attendaient que trop à la revirade du Czar, car eux aussi connaissaientl'abandon d'Essonnes par le 6^ corps. Ils l'avaient appris du duc de Raguse lui-même comme ils achevaient de déjeuner. Son air égaré, ses paroles haletantes trahissaient sa confusion. Ils ne ménagèrent pas les reproches au duc de Raguse. On dit qu'à ces mots de Marmont : « — Je donnerais un bras pour que cela ne fût pas arrivé », Macdonald répliqua durement : « — Un bras? Monsieur ! dites la tête, ce ne serait pas trop^, »

Peut-être Marmont avait-il alors quelques remords. Mais ses velléités de conscience tombèrent vite devant les féhcitations des membres du gouvernement provisoire. Si le duc de Raguse eût senti la honte dont allait le couvrir à jamais la défection d'Essonnes, il n'eût pas perdu une heure pour rejoindre son corps d'armée et le ramener dans les lignes françaises par la route de Rambouillet, qui était encore libre. S'il

1. Souvenirs de Macdonald, 280-282. Cf. Mém. de Pasquier, II, 310-311. Rovigo, VII, 129-130. Mém. de Vitrolles, 350-351,

2. Souv. de Macdoiald, 297. Cf. Mém. de Marmont, VI, 263. Mém. de Rovigo, VII, 158. Mém. de Ségur, Vil, 176.

Mat mont avait été averti dans la nuit, chez le maréchal Ney, par le colonel Fabvier, et aussitôt il était allé avec Fabvier à l'hôtel Talleyrand pour y coramuniquer cette grave nouvelle aux plénipotentiaires de l'erupereur (Questionnaire de Gourgaud à Fabvier, cité par Rapetti, Défection de Marmont, 350-352). Mais, ou il ne les avait plus trouvés ou, se ravisant, il ne leur avait rien dit. Marmont prétend toutefois {Mém. VI. 263) qu'il ne vit Fabvier que le 5 avril, vers huit heures du matin. Mais d'une part, il est impossible d'admettre que Fabvier parti à minuit d'Essonnes ne soit arrivé à Paris qu'à huitheures. D'autre part le témoignage de Fabvier est précis et formel : 1° Il arriva à Paris vers une heure ; 2» Il trouva Marmont seul chez la maréchal Ney, alors que les plénipotentiaires étaient chez le Gcar ; 3*Marmoat et lui allèrent aussitôt à l'hôtel Talleyrand.

LA DÉFECTION DE MARMONT. tSl

craignait d'exposer ses soldats à un combat avec les masses de cavalerie ennemie qu'on aurait envoyées à leur poursuite, il devait courir à Fontainebleau, se jeter aux pieds de l'empereur et lui « apporter sa tête», comme il se l'était promis la veille*. Napoléon, sans doute, eût pardonné à son repentir, et sinon Napoléon, la postérité. Mais le duc de Ragu«e avait trop d'orgueil pour s'humilier. Ce qu'il avait fait était bien fait. Il avait sauvé la France, son crime était une action d'éclat. Il provoqua l'insertion au Moniteur de sa correspondance avec Schwarzenberg', et il mit celte proclamation à l'ordre de son corps d'armée : « C'est l'opinion publique que vous devez suivre, et c'est elle qui m'a ordonné de vous arracher à des dangers désormais inutiles'. »

Après avoir envoyé cette proclamation, le maréchal quitta Paris pour aller passer ses troupes en revue. Celles-ci étaient arrivées à Versailles, fort inquiètes et fort irritées, et la vue des cocardes blanches que portaient quelques habitants avait allumé les colères. Des officiers, en défilant, jetaient bas d'un revers d epée les chapeaux des royalistes*. Les hommes, cependant, ayant à peine dormi deux heures dans la nuit et ayant fait plus de dix lieues, tombaient de fatigue. Ils se laissèrent conduire à leurs cantonnements. Mais il y eut des conciliabules entre les officiers et entre les soldats. On se désabusait et on s'excitait mutuellement. Il n'était plus douteux que les généraux

1. c Je rédigeai nae lettre à l'emperenr dans laquelle je loi annonçais qu'après avoir rempli les devoirs que m'imposait le salut de la patrie, j'irais lui apporter ma tête. » itémoire* de Marmont, VI, 260. — Cette lettre ne fut naturellement pas envoyée à l'empereur. On pourrait même douter qu'elle eût jamais été écrite si Ségrir n'en donnait le texte dans ses Mémoire», VII, 168-169.

S. Moniteur du 7 avril. Cf. Mémoires de Marmont. VI, 266.

3. Ordre du jour au 6* corps d'armée, Paris, 5 avril. Moniteur du 7 avril.

Page 1