Correspondance de Napoléon
a. Mémoire* de Marmont, VI, 310.
iW 1814.
bataille de Waterloo , le plus funeste événement de notre histoire* », on est en droit de conclure que la reddition de cette ville sauva Clûcher des plus grands périls ^
Cette conclusion qui ressort de l'ensemble des documents français est confirmée par la plupart des documents de sources russes et allemandes. Pièces officielles, lettres, ordres du jour, journaux de marche, autant de témoignages delà situation dangereuse où se trouvait Blûcher dans les journées dos 1", 2 et 3 mars ' .
1. Thiers, XVII, 444. — Cf. Fain, 156; Journal de FaOvier, 47; Mémoires de Ségur, VI; Vaudoncourt, II, 18, 19; et Koch I, 381 : «... Si la reddition de Soissons ne l'eût tiré de ce mauvais pas, Biiicher se serait trouvé dans la même situation où il se vit près de Lubeck en 1806. >> Serré par les troupes de Bernadette, Blùcher capitula en rase campagne.
2. A lire certaines lettres de Napoléon {Correspondance, 21 246, 21 247, 21439) et la lettre de Berthier à Marmont, Fère-en-Tardenois, 4 mars, une heure après midi (Registre de Berthier), le doute vient si le 4, dans l'après-midi, l'empereur n'avait pas abandonné l'espoir de joindre Blûcher en deçà de l'Aisne. 11 est possible que, voyant l'armée de Silésie se retirer sans défendre l'Ourcq, Napoléon pensait qu'elle aurait le temps de lui échapper en passant l'Aisne sur des ponts de bateaux et qu'il manœuvrât dès lors pour la devancer à Laon. Quoi qu'il en soit, la question, comme nous l'avons déjà dit (la Capitulation de Soissons : Bévue des Deux Mondes, du l" août 1885), importe peu quant à ce qui regarde les graves conséquences de la reddition du 3 mars. Voici pourquoi. 11 est manifeste que Napoléon voulait livrer bataille soit en deçà soit au delà de l'Aisne. Or si le 2 mars Soissons n'avait pas capitulé, Blùcher eût battu en retraite sur Berry-au-Bac, et forcément ainsi se fût heurté dans l'après-midi du 4, vers Fismes, à l'avantgarde impériale. Il serait donc insensé de croire que dans ces circonstances imprévues si l'on veut, mais à coup sûr singulièrement propices. Napoléon se fût refusé à engager une action qui était son objectif depuis huit jours. La fortune livrait l'armée de Silésie à Napoléon ailleurs, plus tôt et dans des conditions plus favorables qu'il ne s'attendait à la combattre. L'empereur, qui disait : « Je vois et je pense plus vite que les autres, » n'était pas homme à ne point profiter de ce coup du sort. Si, dans une autre hypothèse, Blùcher jetait un pont à Venizel, il eût été attaqué le 4 dans l'après-midi par Marmont. Napoléon, averti et par la canonnade et par sa cavalerie qui était en liaison avec celle de Marmont, eût pressé sa marche et fût tombé dans la soirée du 4 sur l'armée de Silésie prise une rivière à dos et en flagrant délit de passage. Il faut bien remarquer que le passag.^ commencé le 3 mars à cina- heures du soir sur quatre ponts, grâce à la capitulation, et terminé le 5 au .natin, n'aurait commencé, sans la capitulation, que le 4 au matin et sur deux ponts. Conséquemment, le 4 mars dans la soirée, les deux tiers de l'armée de Silésie eussent encore été sur la rive gauche de l'Aisne, dans la position la plus périlleuse.
3. « J'eay^re 'apprendre cette nuit oue Soissons est pris. Notre posi-
A la vérité, Bliicher ne voulut jamais coaveiiir qu'il eût couru si grand péril. C'eût été reconnaître que sa marche sur Paris avait été au moins imprudente et avouer qu'il avait été sauvé par ses lieutenants, dont l'un était Russe. En qualité de général en chef et plus encore de Prussien, car pour alliés qu'ils fussent, les Prussiens et les Russes n'étaient guère camarades, Bliicher était peu disposé à confesser la chose. Comme on l'a vu, le feld-marcchal avait très froidement accueilli Biilow lors de leur première entrevue. Plus tard, il témoigna au roi de Prusse son mécontentement des termes du rapport sur la reddition de Soissons et il se plaignit vivement de Winzingerode, répétant à mainte reprise que ce général n'avait pas exécuté ses ordres; qu'au lieu de s'at-
lion poavant se trouver changée par là. * Lettre précitée de Braneckj.
• Je De doute pas que l'occupation de Soissons, ce point actuellemeat ai important... > Lettre précitée de Bûlov à Blûcber.
■ La possession de Soissons était d'ana nécessité argsnta. > Rapport prédté de Bûlov au roi de Prasse.
• Les troupes de Blûcber eussent été perdues si elles avaient été forcées de combattre dans la position où elles étaient. ■ Paroles de WoroazodT à MarmoDt. Mémoires de Marmont. VI, 209. Cf. Relation de Lowenstem.
> Dans les circonstances où Ton se trouvait, jamais succès ne fut obten-:
.^ à temps... La prise de Soissons rendit un service bien essentiel à la cause commune. ■ Journal de Langeron. Arch. topographiques de Saint- Pétersbourg, 29 103.
« Blûcber s'était mis dans une position si dangereuse que sans la prise inespérée de Soissons il était perdu. ■ Mémoires de Langeron. Arch. des affaires étrangères, fonds Russie, 25.
Après le témoignage des officiers qui furent acteurs dans ces événements, voici les jugements des historiens militaires prussiens et rus&es :
« La possession de Soissons était de la plus grande importance pour Farmée de Silésie qui n'aurait pa passer l'Aisne qu'en faisant de grands détours et avec d'infinies difficultés. ■ Plotho, III, 284.
< La prise de Soissons fut Tévénement le plus heureux poor les Alliés et 1 lus funeste pour Napoléon. » Ricbter, III, 186.
• La Providence avait réservé k BAlcv de sauver les années prussiennes de la catastrophe. • Lében de* gênerais Bàlow (par un olficier prussien),
• Sans la prise de Soissons, Napoléo'^ eût atteint l'armée de Silésie en pleine dissolution. » Bogdanowitsch, I. 307.
Wagner, Orojsen et Schuls ne se prononcent pas ; mais du Ableaa qu'ils présentent des positions des armées le 3 mars, il ressort clairement qu'il* jugent BliJclier en danger. t
tarder devant Soissons, « misérable bicoque, étendes Nest », dont la position n'avait aucune importance, il aurait dû le joindre à Oulchy. Bliicher ajoutait que d'ailleurs, bien qu'il fût séparé do Bùlow par l'Aisne, de Winzingerode par une distance de quinze à vingt kilomètres, il ne se trouvait pas dans une 'situation périlleuse. S'il était pressé en queue par Marmont et Mortier, s'il était menacé sur son flanc par Napoléon, les ducs de Raguse et de Trévise n'étaient pas en forcespourl'attaquer à fond etilavaitunjourd'avance sur l'empereur. Il pouvait donc échapper aux Français, soit par un pont de bateaux, soit par le pont de Berry-au-Bac*. Telle est l'argumentation reprise par Mijfiling et les apologistes de Bliicher.
Il est exact que Bliicher avait non point un jour, mais tout au plus douze heures d'avance sur Napoléon*. Mais ce qui est faux, c'est que cette avance eût
1. Mûffling. Aus meinem Lehen, 124; Kriegngesch. des Jahres 1814, H, 88 sq. , Clausewitz, Der Feldzug von 1814, 438 ; Damitz, Geschischte des Feldzugs 1814, 111, 337,
2. Le 3 dans raprëa-midi, le gros de l'année de Silésie était à Oiilchy, son arrière-garde au bord de i'Ourcq, et le gros de l'armée impériale était à Château-Thierry, son avant-garde à Recourt. Do Château-Thierry à Oulchy, il y a 23 kilomètres par la grand'route ; de Rocourt à I'Ourcq, il y a 4 kilomètres. A ne regarder qu'à la distance, Bliicher avait donc à peine huit heures d'avance sur les Français. Et comme il lui fallait faire un long crochet pour gagner Berry-au-Bac par Fismes, il allait même perdre cette avance de huit heures, car Napoléon à Château-Thierry n'était pas plus loin de Fismes que Biùcher n'en était d'Oulchy. Si l'on réfléchit cependant que le 3, à quatre heures, l'armée prussienne ayant bivaqué depuis la nuit allait se remettre en marche, tandis que l'armée française ayant dans la matinée accompli une longue étape allait s'arrêter à Bézn-Saint-Germain (7 kilomètres de Château-Thierry), il semble, en effet, que Bliicher avait un jour d'avance. Mais ce jour d'avance est illusoire, puisque le lendemain 4, l'armée de Blucher, portée par une étape de nuit, de plus de 30 kilomètres, à Braisne, allait nécessairement y bivaquer, tandis qu'au contraire, l'armée française, ayant passé la nuit à Bézu-Saint-Germain, allait •»" mettre en marche vers Fismes « à la petite pointe du jour » et, conséquemment, y arriver en même temps que l'armée prussienii» qui, à en juger par l'ordre de marche de la veille, ne se serait probablement mise en route de Braisne que vers quatre heures du soif. Ainsi dans l'hypothèse qui nous occupe : la marche des Prussiens sur Berry-au-Bac, Biùcher était loin d'à voir vingtquatre heures d'avance aur Napoléon.
permis à l'armée de Silcsio d'opérer son passade avaut l'arrivée de Napoléon. En se servant de quatre ponts, dont le ^rand pont de pierre de Soissons, les Alliés mirent plus de trente heures à traverser l'Aisne '. Si Soissons s'était défendu, le passage ne se fù' naturellement pas opéré dans les mêmes conditions et eût exigé tout autrement de temps. L'ennemi n'ayant plus le grand pont de pierre et liiiîow n'ayant pu le 3, dès midi, commencer l'établissement des autres ponts sous le canon de la place, le pont de Vailly, impraticable à l'artillerie*, et un autre pont que Bliiclier eût fait jeter au nord de Buzancy eussent seuls servi à déboucher sur la rive droite de l'Aisne. De plus, ce dernier pont n'aurait été commencé que le 3 à quatreheuresfle l'après-midi. 11 est probable que, opérant en pleine nuit, les pontonniers n'auraient pas pu achever leur travail avant la matinée du lendemain, 4 mars. A cet endroit, la largeur de l'Aisne est d'environ soixante mètres en temps ordinaire; et, à la fin de l'hiver, quand l'année est pluvieuse, — c'était le cas, — la rivière qui n'est pas encaissée immerge les j>rairies et atteint parfois au triple de cette largeur. Selon MufUing qui, en qualité de quartier-maître général de l'ai'mée de Silésie, était bien informé, Bliicher eût renoncé à faire jeter un pont, et l'artillerie et toutes les troupes eussent suivi les bagages et passé à Berry-au-Bac : « Toute l'armée de Silésie, dit-il textuellement, aurait effectué son passage àBerry-aur»ac dans la journée du 4 mars'. »
C'est à croire, en vérité, que Miiffling n'a pas re-
1. Joarnal dea opérations de Saeken, joamal des opérations de Langeroa. Archives lopographiques de Saint-Pétersboarg. ManoscriU de Braver et de l'ic^et. Arch. de Soissoas. Marmont à Berthier, nartenaes, 5 mars. Arck. ie la guerre.
3. lettre de Czeraiachew à Winiingerod», yailljrt 6 Ban, dC par Bogd«> loiriisch, I, 310.