Mémoires de VitroUet, I
Moulins le 17, à Châteaurouxle 22, à Rouen et à Laval le 28, on affichait des placards ou Toc colportait des proclamations déclarant que les Alliés combattaient pour les Bourbons et respecteraient les maisons des royalistes^ el promettant, avec le retour du roi légitime, la paix, la suppression des droits réunis et l'abolition de la conscription*. « Français, lisait-on dans une proclamation de Louis XVIII, n'attendez de votre roi aucun reproche, aucune plainte, aucun souvenir du passé. Il ne veut vous entretenir que de paix, de clémence et de pardon. . . Tous les Français ont droit aux honneurs et dignités; le roi ne peut régner qu'avec le concours de la nation et de ses députés... Recevez en amis ces généreux Alliés, ouvrez-leur les portes de vos villes, prévenez les coups qu'une résistance criminelle et inutile ne manquerait pas d'attirer sur vous, et que leur entrée en France soit accueillie par les accents de la joie. » — « Français, lisait-on dans une proclamation du prince de Condé, Louis XVIII, votre légitime souverain, vient d'être reconnu par les puissances de l'Europe. Leurs armées victorieuses s'avancent vers vos frontières. . . Vous aurez la paix et le pardon. L'inviolabilité des propriétés sera consacrée, les impôts seront diminués, vos enfants seront rendus à l'agriculture et remis dans vos bras...' » La paix, la
1 . Dossier Gnillon, etc. ; dossier Gibonlon ; rapports joornaliers de Pasqaier et rapports de police, anx dates. Arcb. nat., F. 7, 6603 et 6598; AF., iv, 1534; F. 7, 3043, 3725,3772.
2. Proclamation du roi aux Fronçai* (s. 1. n. d.). — Louis-Tosepk de Bourbon, prince de Condé, aux Français (s. 1. n. d.). Bibliothèque nationale, L. B, 44 594, — Ce sont ces proclamations ou des paraphrases de ces proclainations, toutes deux écrites en 1813, qui furent d'abord affichées et colportées. En février et en mars, on répandit la nouvelle proclamation de Louis XVIII (Hartvell, 1** janvier 1814), la proclamation du comte d'Artois (Vesoul, 27 février), pni* celle du duc d'Angoulême (Bordeaux. 15 mars). Quelques passages valent aussi d'être cités d'après les Pièces officielles relatives à la journée du3\ mars (Paris, 1814, in-8) : « Les places seront conservées à ceux qui en sont ponr- ▼Q>, dit Louis XVIII. Le Code souillé du nom de Napoléon restera en vigueur. L* ■•««( Mra maintena... Le roi prend de noaveaa l'enKagemeat
suppression des impôts et l'abolition de la conscription, les partisans des Bourbons ne devaient pas se borner à faire valoir ces arguments, les meilleurs qu' fussent, selon l'esprit de la population, en faveut du droit divin. Bientôt, comme les VitroUes, les d'Escars, les Polignac, ils allaient renseigner les états-majors alliés sur l'opinion et les moyens de défense de Paris ; comme Lynch, comte de l'empire, ils allaient livrer Bordeaux aux Anglais ; comme le chevalier de Rougeville, « plein de zèle pour les Alliés* », et comme le chevalier Brunel « prêt à mourir pour les Cosaques* », ils allaient guider les colonnes ennemies dans leur marche contre l'armée française.
Les Bourbons, de leur côté, ne restaient pas inactifs. Encouragés par les nouvelles qui leur arrivaient de France, par les articles des journaux anglais et même des journaux allemands qui préconisaient une
d'abolir cette conscription funeste qui détruit le boniieur des familles et l'espérance de la patrie. » — « Plus de tyran, plus de guerre! dit le comte d'Artois ; plus de conscription, ni de droits réunis !» — « Les puissances alliées, dit le duc d'Angouléme, convaincues qu'il n'y a de repos pour la France et leurs peuples que dans une monarchie tempérée, ouvrent les voies du trône au fils de saint Louis... Je proclame au nom du roi qu'il n'y aura plus d» conscription ni d'impôts odieux !» — Il est inutile de dire que conscription et droits réunis ne firent que changer de noms, mais il est intéressant de rappeler que, par ordonnances du comte d'Artois et de Louis XVIII, de» 17 avril •t 9 mai, furent maintenues pour cette année 1814 toutes les contritiutior> ordinaires et extraordinaires que Napoléon avait décrétées dictatorialemeut.
1. Le chevalier de Rougeville, qu'Alexandre Dumas a rendu populaire sous le nom de Maison-Rouge, fut fusillé à Reims le 7 mars, comme « att >at et convaincu d'espionnage ». Corbineau à Napoléon, Reims, 8 mars. Arch. nat., AF., IV, 1670. — Voici, du reste, la lettre de Rougeville au prince Wolkonsky qui motiva la sentence de la cour martiale : « Mon prince, j'ai guidé vos reconnaissances le 17 février à Épernay, le 23 à Villers-Cotterets. Je suis plein de zèle pour vo» armées. J'ai guidé volontairement des Cosaques comme ancien officier de cavalerie. Si Votre Altesse a la bonté d'apprécier le aèle et l'ardeur qui me guident pour ses armes... »
2. Jtécit des événements de Pont-sur-Yonne, le 11 février 1814, par le chevalier Brunel, br. in-8*, 1816. « ... Alors, séduit, enthousiasmé au nom des Bourbons, je répondis au prince de Wiggenstein que j'étais prêt à mourir pour les Cosaque» et que j'indiquerai le chemin pour tourner Nogent. » — Les habitants de Nogent, qui furent si abominablement pillés, durent m féliciter du dévouement aux Bourbons du chevalier Brunel.
restauration', par les sympathies avouées du prince régent d'Angleterre * ; par raltiludc ambiguë des autres -aiverains alliés qui, sans rien promettre de certain,
aient loin de détruire leurs espérances, ils se disposaient à seconder personnellement les efforts des royalistes. Le 1" janvier, le comte de Provence écrivait, et signait comme roi de France, la seconde proclamation d'Hartwell. Dans le courant du mois, le duc de Berri arrivait à Jersey, oii il se trouvait à proximité de la Bretagne, et le comte d'Artois et le duc d'Angoulème s'embarquaient, le premier pour gagner la Franche-Comté par les Pays-Bas et la Suisse, le second pour rejoindre en deçà des Pyrénées le quartier général de Wellington. L'invasion leur ouvrait la France.
Les appels àla rébellion, l'inertie des fonctionnaires, et surtout les nouvelles de la marche de l'ennemi, qui gagnait chaque jour du terrain, achevaient de perdre l'esprit public, créaient partout l'agitation et le désordre. Les levées de conscrits et]de gardes nationaux rencontraient une résistance extrême. Personne ne voulait plus partir. La cohorte active de Rouen était composée exclusivement de remplaçants; on n'avait même pas pu trouver d'officiers'. C'était à qui donnerait l'exemple de l'insoumission. Dans le Nord, le Pasde-Calais, le Calvados, l'Eure-et-Loir, les Landes, la Haute-Garonne, surtout dans la Mayenne, les Deux- Sèvres, leMaine-et-Loire et la Loire-Inférieure, chaque séance de tirage au sort devenait émeute. Les appelés murmuraient, vociféraient, menaçaient. A Touiouse,
1 . Evening Staar, Times, Courier, Observateur allemand, etc., 8 janvisr, 1 1 jan- ▼ier, 22 janvier, etc. « ... La restauration de la monarchie s'impose... 11 n'y a pas à négocier avec Bonaparte, le successeur des Robespierre, des Marat et autres bouchers. ■
2. Dépêche secrète du comte Liéven à Nesselrode, Londres, W janvier citée dans la Correspondanee de lord Castlereagn, V, 267-273.
I. Préfet de Rouen à Montalivet, 18 janvier. Aich, nat., P. 7, 3737.
ce placard fut affiché : « Le premier qui se présentera pour tirer au sort sera pendu. » Le 20 janvier, sur la demande du préfet de Nantes, qui redoutait un soulèvement, la levée de 1815 futajournée de qumze jours. Le préfet de Maine-et-Loire écrivait : « L'insurrection do tout le département est à craindre, w Le préfet du Calvados : « ACaen, tout est prêt pour une révolution*. » Malgré les gendarmes, les garnisaires, les colonnes mobiles, déserteurs, réfractaires, insoumis se multipliaient. Un détachement de conscrits de Seine- Inférieure, comptant 177 présents au départ, n'en avait plus que 3o à l'arrivée^. Si les soldats manquaient d'armes, les réfractaires savaient en trouver. Des bandes de 50, de 200, de 1 000 et même de 1 500 hommes parcouraientl'Artois, leMaineetl'Anjou, comme au temps delachouannerie,fusillantavecles troupes, arrêtantles diligences, envahissant les villages pour forcer les conscrits aies suivre et piller les caisses des percepteurs. D'autres bandes, de 10 à 20 réfractaires, dévalisaient les voitures et les malles-postes sur les routes de Lyon, de Marseille, de Toulouse, de Montpellier ^
Le recouvrement des impôts soulevait les mêmes résistances que l'appel des conscrits. Grande émotion dans l'Orne, où le bruit se répand, le 12 janvier, que le gouvernement, à bout de ressources, va faire enlever chez les particuliers l'argenterie, les bijoux, le linge et le drap. Dans le Gers, un ancien page du comte de Provence parcourt les villages en exhortant les paysans à ne point payer les contributions addi-
1. Rapports journaliers de Pasquier, rapports de police et analyses de pièces renvoyées à la police, du 10 janvier au 10 février. Arch. nat,, AF., iv, 1534, F. 7, 3 737, 3043 et 4 291.
2. Rapport do Ilullin, 18 janvier. Arch. nat., AF., iv, 1534.
3. Rapport de police et analyse de pièces renvoyées à la préfecture, du 10 janvier au 10 février. Arch. nat., F, Z 3043. Masséna à CUrke, 26 février. Arch. de la guerr*.
tionnelles. AMarmande, un placard affiché poite que '< les employés des droits réunis seront pendus en présence des Anglais ». Dans le Haut-Rhin, dans le Nord, dans la Somme, dans la Loire-Inférieure, on paraît tout disposé à ne pas attendre les Anglais pour procéder à celte exécution : des employés des droits réunis sont menacés, maltraités, mis en péril de mort. Le préfet d'Angers écrit : « La perception des impôts ne s'opère dans aucune commune*. » C'est ainsi que les contributions directes, bien qu'elles eussent été presque doublées, donnèrent, dans le premier trimestre de 4814, 33 743 000 francs au lieu de 75 500 000 francs perçus dans la période correspondante de 1810 ^
A Paris, Chateaubriand commençait d'écrire sa brochure : Buonaparte et les Bourboiis. Le mécontentement allait croissant, et dans les salons, dans les cafés, à la Bourse, au foyer déserté des théâtres, on ne craignait pas de dire ce que l'on pensait. On répétait vingt fois par jour le mot attribué à Talleyrand : « C'est le commencement de la fin '. » On discutait les chances des Bourbons; on affirmait que l'intention des Alliés était de rétablir l'ancienne monarchie, que le roi allait être couronné à Lyen, qui était déjà au
1. Rapports de Pasquier, rapports de polie* et analyses de pièces, 13, 27 •"t 28 janvier, 3 et 24 février, et passim. Arch. nat., AK., iv, 1534, F. 7, 3043, 3 737, 4 291.
2. Les autres recettes étaient à l'avenant. L'enregistrement donnait 13 millions au lieu de 45 millions; les postes, 17 OuO francs auiieo de 2 750 000 francs. Dana la séance du conseil des ministres du 25 février, il était constaté que • l'administration avait reçu dans un mois 367000 francs au lieu de 10 millions qu'elle aurait perçus en temps ordinairo. • Procès-verbaux des conseil* des ministres. Arch. nat., AF., iV, 99.
3. Journal d'un officier anglais pendant le» quatre premiers mois de 1814. Retue britannique, 1826, t. IV, p. 91. — Cet Anglais, prisonnier sur parole depuis 1803, était devenu un vrai Parisien, non point de cœur mais d'idées, connaissant tout le monde et familier avec toutes les choses. Son journal, fort curieux et presque impartial, a paru en original d'abord dans le London Uagaxine, puis en volume, à Londres, en 1828, oa vol. ia-S (Bibliothèque da Ifaaee Carnavalet, n* 11571).
pouvoir de l'ennemi ^ Des caricatures circulaient oi!i un Cosaque remettait à l'empereur la carte de visite du czar. Un matin, on trouva fixé à la base de la colonne de la Grande- Armée un papier portant ces mots : « Passez vite; il va tomber^. »
Tandis que dans le peuple, qui pourtant n'avait pas grand'chose à perdre, on redoutait le sac et Tincendie, dans la noblesse on attendait avec moins d'eiîroi « les restaurateurs du trône » ; et dans la bourgeoisie, particulièrement chez les femmes, ou disait, entre deux parties de bouillotte : « Les Cosaques ne sont méchants que dans les gazettes. A leur entrée à Màcon, les Alliés ont donné des fêtes et dépensé beaucoup d'argent. Ils arriveront fort à propos à Paris, où il n'y a plus un sou, pour rendre à la capitale ses plaisirs et ses richesses '. » Néanmoins on enfouissait Tor et l'argenterie au fond des caves * et nombre de gens quittaient Paris, à l'exemple des deux filles du duc de Rovigo, que celui-ci avaient envoyées à Toulouse avec le beau mobilier de son hôtel de la rue Cerrutti'. — C'était, pour un ministre de la police, une singulière façon de rassurer l'esprit public !
Personne ne croyait aux récits que faisaient les journaux des avantages remportés sur l'ennemi par les garnisons de la rive gauche du Rhin, ni aux tableaux qu'ils traçaient de la faiblesse de l'armée alliée, de l'enthousiasme patriotique des campagnes, des forces innombrables qui se réunissaient à Châlons.
1. Rapports de police, 21 janvier; rapports journaliers de Pasquier, 4, 15 «t 21 janvier. Dossier Guillon, Ferez, etc.; Arch. nat., AF., iv, 1534 et F. 7, 6603.