Droysen, Tork'a Lihen, III
2. Droysen, III, 349; Muffling. Au* meinem Lebem, 138; Journal d« JLaagcron. Arch. de Saint-Peter«bourg, 29103.
les autres, suivis de prbs parles Pnissiens, détalent à toute vitesse dans la direction de la butte des Vignes qu'occupe le gros des troupes. Mais avant qu'ils aient eu le temps de donner l'alarme à leurs camarades de la réserve de Paris et aux vétérans du 6' corps, la colonne de Kleist qui a marché et marché très vite à travers champs, entre Athies et la route de Reims, assaille la butte des Vignes, criant : « Flurrah ! hurrah! » et la colonne de Ilorn, qui a suivi la grand'route, arrive devant le parc d'artillerie établi en face du Chauiïour. « — Ordonnez-vous de prendre les canons? » demande Ilorn. — « Avec l'aide de Dieu, » répond York. Les Prussiens se jettent en masse sur les batteries; les canonniers se défendent comme ils peuvent, frappant de la crosse et du sabre, lâchant à bout portant leurs coups de carabine; d'autres tentent de mettre quelques canons en batterie, mais de si près et dans l'obscurité le tir reste presque sans résultat. Les artilleurs sont tués sur leurs pièces, les Prussiens s'emparent de canons encore chargés. Des conducteurs n'ayant point le temps de ramener les pièces sur leurs avant-trains, les traînent à la prolonge ; dès les jtremiers pas, les canons culbutent dans les terres et versent dans les fossés*.
Tandis que les Français sont si vigoureusement attaqués de front et sur la gauche, à la droite la cavalerie entière d'York et de Kleist : plus de sept mille chevaux, cuirassiers de Brandebourg et de Silésie, hussards de Poméranie, hulans de Posen et de la Prusse orientale, dragons de Ilohenzollern, de Lilhuanie, de la Nouvelle-Marche, landwers de Borg, de la Marche-Électorale, de Mccklembourg-
1. Rapport d'York, 12 mars, cit. par Bogdanowitsch, I, 347-510; Droyseo, York's Lehenin, 350; Rapport de Marmont, Corbénj, 11 mar». Arch, aat., A.F. IV, 1670. Mem. de Mannont. VI, 213.
LE HURRAH d'aTHIES. 217
Strélitz, — toutes les provinces de la Prusse se ruant à la curée, — franchit le ruisseau de Chambry et aborde le bivouac des deux mille cavaliers de Bordessoullo. Ceux-ci, chargés an moment où ils sautent en selle, sont rompus avant d'être formés. Ils s'enfuient au grand galop, mêlés aux Prussiens et sabrant avec eux, dans la direction de la route de Reims. Quelques bataillons du 6' corps qui commencent à se rallier accueillent cette nuée de cavaliers, amis et ennemis, par un feu effroyable. Eperdus, les cuirassiers et les lanciers de Bordessoulle refluent dans les escadrons prussiens, et les deux cavaleries ne formant plus qu'une seule masse tournoient sur elles-mêmes en combattant. C'est partout la confusion. On bat la charge sur place sans avancer. Dans les ténèbres, les Prussiens tirent sur les Prussiens, les Français tirent sur les Français. On cherche mutuellement à se tromper, les soldats d'York criant : Vive l'empereur ! les soldats de Marmont poussant des hurrahs ! On ne se reconnaît qu'à l'éclair fugitif des coups de feu *.
Le duc de Raguse accourt du château d'Eppes, évitant d'être pris dans les remous de la mêlée de cavalerie et se frayant passage à travers les bandes de fuyards. Arrivé au milieu de ses troupes, il est impuissant à les reformer. Il ne sait plus où sont les emplacements des régiments, à qui donner des ordres, comment les faire transmettre. Par bonheur, à ce terrible moment arrive un secours inespéré. Le colonel Fabvier, qui vers six heures du soir a été détaché avec un minier 4e fantassins et deux pièces de canon pour rétablir les communications avec l'armée impériale, entend le bruit du hurrah. Aussitôt il rev'ent sur ses
1. Rapport d'York,10 mars. Fabvier. Journal de* opération* du «» eorpi, tO-SL. Cf. Rapport de Marmont, Corbeojr, 10 mars.
pas, voit le désordre, comprend la situation, et quoiqu'il ne soit pas en forces, il attaque résolument la droite du général Kleist qui déborde la route de Reims Les Prussiens surpris reculent et dégagent la route. Fabvier s'y établit, s'y défend, s'y maintient, avec tout ce qu'il peut rallier de fuyards. Marmont profite de cette diversion pour remettre un peu d'ordre parmi ses troupes et les faire filer vers Festieux en deux colonnes : la cavalerie parallèlement à la route, l'infanterie sur la chaussée*.
Grâce à la contre-attaque du colonel Fabvier, la déroute se changea en retraite. Mais quelle retraite I Pendant trois heures, les têtes de colonnes, durent se frayer passage, à coups de baïonnette et à coups de fusil à brûle-poitrail, à travers les flots de cavalerie qui barraient la route et harcelaient les deux flancs, tandis que l'infanterie prussienne qui suivait de près Tarrière-garde tirait des salves à intervalles réguliers. « Je n'oublierai jamais, dit Marmont, la musique qui accompagnait notre marche. Des cornets d'infanterie légère se faisaient entendre; l'ennemi s'arrêtait et un feu de quelques minutes était dirigé sur nous. Un silence succédait jusqu'à ce qu'une nouvelle musique, annonçant un nouveau feu, se fît entendre*. »
Pendant cette marche lente et meurtrière, un parti de cavalerie ennemie avait été détaché en avant, avec du canon, afin de couper la retraite aux troupes françaises en prenant position à la tête du défilé de Festieux. Si ce mouvement avait réussi, il eût vraisemblablement amené la destruction totale du corps de
1. Rapport de Marmont, Corbény, 9 mars ; Fabvier, Journal du 6* corpt. Cf. Rapport d'York et ilémoiret de Marmont, VI, 212-213. — Marmont, cela va de soi, ne dit pas un mot ni dans son rapport ai dana ses M^m<tire*, im l'heureuse diversion de Fabvier.
t. Mémoire* de Marmont, VI, 21S-213. Cf. Droyaea,|IlI, 354.
Marmont. Le péril fut conjuré par la présence d'ejprit et la résolution d'une poignée de soldats. Un détachement de cent vingt-cinq chasseurs à pied de la vieille garde, qui arrivait de Paris avec un convoi d'habillements, cantonnait à Festieux dans cette nuit du 9 au 10 mars. Informés delà retraite du maréchal, sans ioute par les premiers fuyards échappés du champ de bataille, ces vieux soldats eurent un pressentiment de Fimmense danger que courait l'armée. Ils prirent spontanément les armes et, s'embusquant à l'entrée du défilé, ils en défendirent l'approche contre les escadrons prussiens jusqu'au moment où s'y engagea la colonne du duc de Raguse*.
A Festieux on était sauvé. Une arrière-garde fut laissée là pour contenir l'ennemi et les troupes bivouaquèrent entre Corbény et Berry-au-Bac. Quant aux Prussiens, leur cavalerie et un fort détachement d'infanterie s'établirent à quelque distance de Festieux, et le gros de l'armée prit position entre Eppes et Athies *. Le lendemain, le corps de Marmont se concentra à Berry-au-Bac. Plus de trois mille hommes sur neuf mille manquaient à l'appel : sept cents tués ou blessés et deux mille cinq cents prisonniers'. Presque toute l'artillerie, quarante-cinq bouches à feu et cent vingt caissons et voitures, était tombée aux mains de l'ennemi. « Je viens d'acquérir la triste conviction, écrivit de Corbény Marmont à
1. Cf. Journal de Fabvier, 51. Rapport da oommandant d« Berry-kn-Bac, 10 mars. Arcb. de la guerre.
2. Rapport de Marmont, Corbény, 10 mars, 2 heures dn matin. Arch. nat.. AF. r», 1670. Rapport du commandant de Berrv-au-Bac. Arch. de la Guerre. Rapport d'York, 10 mars, cité par Bog'lano'v'itscb, Getckichte des Knege» von 18U, I. 347; Droysen, Tork'ê Leben. Ul, 355.
3. Marmont, dans ses Mémoire*. VI, 213, n'avoue qae 7 à 800 homme* pris on tués; les historiens alleman.is et russes : Plotho. Schu'.s, Mùifling. Bo^anowitsch, Bemhardi, parlent de 4 000 et même de 5 000 hommes. D'après la comparaison des aitaations du 6* corps des 8 et 10 mars, on trouve le chifli* 00 3200 hommes «aTiron.
l'empereur, qu'il ne me reste que huit pièces. Ainsi presque tout a été pris *. »
Cependant, Bliicher après avoir donné ses ordres d'attaque s'était retiré chez lui, « aussi assuré du succès, dit Miiflling, que chef d'armée pût jamais l'être ». Vers neuf heures du soir, comme le feldmaréchal achevait de souper, un premier aide de camp, Brandeburg, lui annonça que la surprise avait réussi et que les troupes de Marmont étaient repoussées dans le plus grand désordre jusqu'à la butte des Vignes. A dix heures, il se mettait au lit lorsqu'un second aide de camp, Rôder, vint lui rapporter que l'ennemi n'ayant pu se reformer le succès était certain. Bliicher transporté de joie s'écria : « — Ah ! ce vieux York ! quel brave homme ! Si l'on ne pouvait plus compter sur lui, le ciel s'écroulerait. » Enfin à onze heures, arrive un troisième aide de camp, Liitzow. L'ennemi, dit-il, est mis en pleine déroute et poursuivi énergiquement sur la chaussée de Festieux *. Bliicher exulte ; il mande auprès de lui Gneisenau et Miiffling, afin de concerter pour le lendemain des dispositions « destinées à achever ce qui a été si bien commencé ' »
1- Rapport de Marmont à Napoléon, Corbenj, 10 mars, 2 heures du matin. Arch. nat., AF. iv, 1670. — Dans ses Mihnoires. Marmont dit 21 pièces, et au commencement de son rapport à l'empereur, il ne dit même que 12 ou 14. C'est dans le post-scriptura qu'il écrit la phrase que nous citons. Muffling I Aus meinem Leben, 139), Schulz, Wagner, Bogdano\trit3Ch et autres hi:storiens étrangers semblent donc bien fondés à parler de 40 ou 50 canons.
2. Droysen, York's Ze6e/t,.III,355, 356; Bogdanowitsch, tfe«cAicA. des Kriegei 1814. I, 318. Cf. Miiffling, Aus meinem Leben, 140.
3. Lettre de Bliicher à York, quartier général de Laon, 9 mars, minuit, '.iiee par Droysen, III, 355. « ... Votre Excellence a de nouveau donné la preuve de ce que peuvent faire la prudence et la résolution. Je vous félicite de votre brillant succès et je vous envoie la disposition suivante, destiné« à achever ce que vous avex si bien commencé. *
Miifdiug prétend que, couché et craignant un refroidissement, il ne se rendit pas k l'appel du feld-maréchal, mais qu'après s'être fait renseigner sur les opérations d'York, il envoya à Gneisenau un aide de camp, Gerlach, avec un projet de disposition. Le plan de Miiffling reçut l'agrément du chef
LE HLRRAH d'aTUIES. 221
Des officiers dépêchés dans la nuit aux commandants de corps d'armée leur apportent les ordres pour la journée du 10 mars : York et Kleist poursuivront Marmont à Berry-au-Bac ; Winzingcrode etBûlow repousseront l'armée impériale dans la direction de Soissons; Langeron et Sacken, marchant parallèlement à l'empereur par Bruyères, Chamouille et le plateau de Craonne, manœuvreront de façon à venir lui coupei la retraite à l'Ange-Gardien *
ëYUt-major et fut adopté par Bl&cher. Bien qne MQ^ing donne des détaOft des plus précis, il est permis de croire qoe c« plan vint tont natareUement à la pensée de BIQcber.
1. Ordre de BlQcher, Laon, 10 mars, minuit, cité par Plotho, III, 298. — Ce plan dont les généraux alliés attendaient les plus beaux résultats était sans doute bien combine. Toutefois, pour devancer l'empereur à r.\nge- Gardieu, il fallait que les corps de Sacken et de Langeron fissent vingt kilomètres en terrain accidenté pendant 1« temps que l'armé* française «n fermit Viinze sur on* bouua routs.
Les grand' gardes françaises qui couvraient le front de l'armée, entre Cïacy et Leuilly, n'entendirent rien du combat d'Athies. Le vent contmuait à souffler de l'ouest et Ton tiraillait sans cesse sur toute la ligne des avant-postes. L'empereur qui s'était retiré à Chavignon resta ainsi toute la nuit du 9 au 10 mars dans la plus complète ignorance du désastre de Marmont. A l'heure même où le 6° corps, en pleine déroute, cherchait à atteindre le défilé de Fcstieux, Napoléon 1 ui assignait son rôle dans la grande attaque qu'il projetait pour le lendemain au lever du jour. D'après la disposition, les divisions Charpentier et Boyer de Rebeval, soutenues par le corps du prince de la Moskowa, la vieille garde de Priant, les trois divisions de cavalerie de la garde et la réserve d'artillerie, devaient déboucher de Clacy et pousser les Alliés vers la Neuville. Le duc deTrévise, avec les divisions Porret de Morvan et Christiani, les dragons de Roussel et les Polonais de Pacz, formerait le centre de l'armée et se tiendrait prêt à appuyer l'attaque. A la droite, le duc de Raguse continuerait à manœuvrer,' de l'endroit où il se trouverait, pour menacer la route de Laon à Avesnes*.
1. Ordre du 9 mars, cité par Koch, I, 418-419. Cf. Fain, 171-172, et Correspondance de Napoléon, 21 460.
Ca plan d'attaque a été fort critiqué par les historiens militaires et nom-
Le 10 mars, entre quatre et cinq heures du matin, Napoléon mettait ses bottes et demandait ses chevaux, lorsque deux dragons démontés, qui s'étaient échappés du champ de bataille d'Athies et qui avaient erré
BÀinent par Koch qui le déclare ■ extraordinaire >. En la circonstance, ces dispositions étaient- elles si condamnables! Dans l'esprit de l'empereur, les choses ne s'étaient que peu modifiées depuis le matin, et s'il avait eo alors des raisons pour attaquer l'ennemi, — il pensait que Blilcher, déterminé à la retraite, ne défendrait pas Laon sérieusement, — ces mêmes raisons existaient encore. Blùcher, en effet, n'avait engagé qu'une très faible partie de son armée, à peine la moitié du corps de Bùlow et le tiers du corps de Winzingerode; et par les positions assignées à ses troupes, il avait dissimulé à la ▼ne de Napoléon quatre de ses corps d'armée sur six. Si, d'autre part, les Prussiens avaient fait nne vigoureuse résistance, s'ils avaient repris Ardon. ils s'étaient cependant laissé débusquer de Clacj et des premières maisons de Semillj. La situation se trouvait donc telle qu'elle était le matin, sopposé, bien entendu, — hypothèse confirmée par les faits, — que l'empereur ignorât le désastre d'Aihies. A envisager les choses de cette façon, il semble que Napoléon n'eût pas montré sa ténacité accoutumée si après cette journée passée en combats partiels et en tâtonnements il eût abandonné la partie. Ajoutez à cela que les nouvelles de Châtillon et de Troyes reçues l'avant-veille l'engageaient à tenter un coup de désespoir, que s'il refoulait Bllicher, ce succès pouvait entraîner la retraite de toutes les armées coalisées; qu'au contraire, s'il se retirait sans combattre, il allait lui-même •e trouver dans la position la plus critique, entre Blùcher invaincu et Schvarlenberg ranimé. Si donc, nous qui jugeons après coup, en connaissant et les effectifs de l'armée de Blùcher et l'intention arrêtée du feld-maréchal de défendre Laon à tout prix, nous ne pouvons dire avec Thiers (p. 478) * que la journée du 9 promettait de bons résultats pour le lendemain «, .bous devons admettre cependant que Napoléon, qui ne connaissait ni les desseins de l'ennemi ni les forces dont il disposait, était en droit de penser ainsi.
■Vaudoncourt (IL 53-M...) ne se contente pas de critiquer cette disposition, il la considère comme apocryphe ou tout au moins comme devant s'appliquera la journée du 9 mars. Sur ce dernier point, Vaudoncourt avance une gro^e erreur. S'il s'agissait de la journée du 9, Napoléon ne dirait pas que Charpentier devra ïa matin déboucher de Clacy, puisque le 9, Charpentier était à la queue de la colonne et que, d'ailleurs, les Russes occupaient Clacy. Quant k f authenticité même de Tordre, nous devons avouer qu'il n'y a point trace de cette disposition dans le registre de Berthier, ce qui est tout à fait extraordinaire. Néanmoins l'assertion très vague du colonel Fabvier {Journal du 6" eorp$, p. 52), qui rapporte avoir entendu dire que • Napoléon voulait faire un mouvement par le flanc droit et attaquer du côté d'Atbies « ne saurait être admise. Napoléon a toujours condamné les marches de flanc devant l'ennemi, et d'ailleurs il n'est pas plus question dans le registre ' e Berthier de cette prétendue disposition que de «eile citée par Koch. Les paroles de Fain : • Tout est prêt pour l'attaque, les ordres partent et le lendemain dès la pointe du jour l'affaire doit recommencer • ; la lettre de Napoléon (21 460) : • ... J'avais pris mes d.spositions pour attaquer vigoureusement l'ennemi •; enfin /es opérations a.e.'nc:s de la journée du 10, concordont parfaitement avec le dispositit que noua a conservé Koch. il est vraisemblable que cet officier en tenait la copie du dac 4a Trevise qui lai avait commiuiiqBé une partie de sa correspondance militair*.
toute la nuit, sont introduits près de lui par rofîic'er de service. Ils racontent le hiirrah, disent que les troupes sont en pleine déroule, que le maréchal doit être pris ou tué. L'empereur doute d'abord. Il fait monter à cheval tous ses officiers pour courir aux nouvelles. Mais bientôt des rapports de reconnaissances viennent confirmer le récit des deux dragons. La défaite du corpsdeMarmonlest trop certaine. Néanmoins le duc de Raguse n'est pas tué, il rallie ses troupes aux environs de Corbény'.
L'événement était de nature à faire hésiter l'empereur. Sans la coopération de Marmont, le succès paraissait bien chanceux. Et, cependant, pour s'engager avec le 6' corps, l'ennemi n'avait-il pas dégarni Laon et ne pourrait-on pas s'en rendre maître par une attaque vigoureuse? En tout cas, en n'abandonnant point le champ de bataille, on obligerait les Alliés à se concentrer et à arrêter la poursuite du maréchal. L'empereur se décida à rester devant Laon pendant la journée, résolu à se laisser guider par les circonstances pour garder la défensive ou prendre l'offensive. Au reste, malgré la résistance de la veille, malgré le hurrah de la nuit, l'empereur et ses lieutenants avaient toujours l'arrière-pensée que Biiicher était prêt à évacuer Laon*.
Conformément aux ordres envoyés à minuit du
1. Fain, 172. Rapport da post« de Noavion, 10 mars, 2 heures et demie d« matin. Arch. de la guerre.
2. « ... Il est probable que l'ennemi auiait évacué Laon sans l'échauffourèe da duc de Raguse qui s'est comporté comme un sous-lieutenant. » Chavignon, Il mars. Correspondance de Xapolénn, 21 461. — Le 10, à 9 heures du matin, Ney écrivait à Benhier, de la Tuilerie de Semilly : « ... Le mouvement de l'ennemi semble se prononcer sur Vervius... » Arch. de la guerre. Enfin, le 10, à 6 heures du soir, quand vraiment il n'était plus douteux que Blûcher voulût se maintenir dans Laon, Berihier écrivait encore:» Le prince de la Moskowa maiatieudra ses feux toute la uuit et partira une heure avant 1« jour. // s'assurera, avant de partir, que l'ennemi n'ait point évacué la ville... * Registre de BerChier Arch. de la guerre.
DEUXIÈME JOURNÉE DE LA BATAILLE DE LAON. 2i»
anarlier général prussien, quatre corps alliés s'étaient mis en marche à la pointe du jour. York et Kleîst, partis à la poursuite de Marmonl, avaient dépassé Festieux, et Langeron et Sacken, manœuvrant pour couper la retraite à l'empereur, avaient leurs tètes de colonnes à Bruyères, lorsque chacun de ces généraux reçut soudain un contre-ordre le rappelant sous Laon'. Dans les dernières heures do la nuit, Bliicher, déjà souflrant la veille et dont une journée entière passée sur un rempart, battu de tous les vents, n'avait point rétabli la santé, avait été saisi d'un très violent accès de fièvre. Le matin, il ne put se lever. Affaibli de corps et d'esprit et se sentant incapable de diriger les opérations, il délégua le commandement pour la journée à son chef d'état-major Gneisenau. Celui-ci n'accepta qu'à contre-cœur celte responsabilité, et quand arrivèrent les rapports des grand'gardes, annonçant que loin que l'armée française dessinât sa retraite, elleoccupaitles positions de la veille et semblait se préparer à une attaque, il fut véritablement pris de peur. « — Il faut que la disposition de cette nuit soit tout de suite changée, dit-il à Muflling. Le plan projeté est trop hardi et peut nous perdre Les quatre corps doivent être rappelés sur-lc-cliamp. Ceux de Biilow et de Winzingerode ne suffiraient pas pour résister à Napoléon. » Muflling consterné •enta vainement de combattre les raisons de GneisC' nau, le contre-ordre fut expédié*. Gneisenau renonçait à une manœuvre stratégique, qui pouvait amener la destruction totale de l'armée franç'xise, pour se hmiter à une simple opération lactique où en raison de la forte assiette de sa position et de l'écrasante
V Ordre de Blûcber. Laon, 10 mars, cité pjur Plotho, III, 300; MûCUaff- Ah* meinem Leben. U2, 144; Schels, I, 181-182. S. Vlùffliog, 142; BogdJUK iriucb, L 3U.
IS
supériorité numérique de ses troupes, il était certain d'un petit succès. Si la prudence est la principale vertu militaire, le général Gneisenau était un grand homme de guerre
Winzingerode, qui cou\Tait le village de la Neuville, reçut vers neuf heures du matin l'ordre de débusquer les Français de Clacy. Woronzoff, chargé de l'attaque, fit d'abord canonner les maisons, puis, à dix heures la division Chowansky marcha sur le village, qu'occupait le général Charpentier avec une division et qu'il avait fortifié pendant la nuit. Deux des divisions de Ney vinrent s'établir, par un changement de front, parallèlement au chemin de Mons à Laon, à droite et en arrière du marais de Clacy, tandis que la brigade Pierre Boyer se maintenait toujours dans les premières maisons de Semilly. Le reste do l'arméô française se déployait des deux côtés do la route de Laon, sa droite à Leuilly'.
Charpentier laissa, sans tirer un coup do feu, les Russes s'engager en colonnes serrées sur l'étroite chausséedeClacy; quand ils furentàdeux ccntsmètrcs du village, il les arrêta par une volée do mitraille aussitôt suivie d'une fusillade bien nourrie. Une seconde attaque de Chowansky, soutenue par une brigade fraîche et appuyée par une vaine charge de cavalerie à travers le marais à demi gelé, ne réussit pas davantage. Cinq fois encore, de midi à deux heures, l'infanterie de Cliowansky, renforcée des divisions Laptcw et IVuitzch revint à l'assaut, cinq fois elle fut repoussée, tlne batterie établie par Ney au sommet do la butte de la Paillasse, sur le chemin de Mons, écharpait les colonnes rucses. Malheureusement le feu de ces canons causa quelques pertes aux troupes de Charpen-
X. Ney à Bertbier, tuilerie de Semilly 9 Beores dn natin. Arch. d« 1* guerre. Baéa A?3 Scheis I 183.
lier, postées à l'avancée du village. L'empereur était venu à Clacy où, du clocher de l'église, il obsen'ait la montagne de Laon et le champ de bataille. On dit qu'il envoya un aide de camp au maréchal Ney afin que fût rectifié le tir de sa batterie *.
Gneisenau voyant les attaques des Russes faiblir pensa à les faire soutenir par quelques régiments de Biilow, immobiles sur les crêtes et les versants de la montagne. Les mouvements des troupes prussiennes n'échappèrent pas à la longue-vue de l'empereur, et il en conclut que les Alliés se décidaient enfin à évacuer Laon. Pour presser leur retraite, il ordonna à Charpentier de faire une sortie et de pousser les Russes vers la Neuville, à Ney d'aborder Semilly, à Mortier de lancer une colonne sur Ardon. Ces trois points étaient fortement occupés. Les Français furent repoussés. A l'ouest do Semilly, néanmoins, un bataillon de Curial réussit à atieindro les premières rampes de la montagne. Les soldats criaient : victoire ! quand le feu d'une batterie, soudain démasquée, les contraignit à se replier sous uno trombe de mitraille. Cette attaque générale ne fut point d'ailleurs tout à fait sans résultat. Les Alliés intimidés demeurèrent sur la défensive jusqu'à la fin de la journée*.
Tant d'attaques repoussées depuis la veille et tant de cadavres amoncelés devant les positions ennemies témoignaient do l'impossibilité de la victoire. Napoléon cependant ne pouvait se résoudre à abandonner cette plaine de Laon. Peut-être sa ténacité accoutumée était-elle augmentée par la vision que cette partie perdue serait sans revanche. Drouot, puis Belliard, J'
1. Cf. Fam/l73: Corrttwfndanet de Napoléon. 21461 : Koch, I9(M21 ; ScbeU, I, 183; Wagner, III. 98, 99; Bogdanowitsch, l, 300-351 ; Fleury, 384.
2. Lettre de Blûcher k Scbwarzenberg, Laon, 10 mars, cilM par Bogd*- ■ovUcli, \, 351, 510; Wagner, lU, W-M; Fain, 173.
furent, dit-on, envoyés tour à tour, à Ta tête, du bois de Clacy, pour voir jusqu'oii s'étendait la droite des Russes et si Ton ne pourrait point les déborder. Les deux généraux ayant répondu négativement, l'empereur se résigna à se retirer sur Soissons, qu'une petite garnison française avait réoccupé le 9 mars. Pour imposer à l'ennemi on continua à canonner. A la tombée du jour, l'armée se mit en marche vers Soissons : Charpentier et la cavalerie par Mons, Anisy et Laiïaux ; Mortier et Friant par la grande route. Ney, général d'avant-garde le mutin des victoires et général d'arrièrc-gardo le soir des défaites, reçut l'ordre do rester sur ses positions jusqu'au lendemain avec son corps, les dragons de Roussel et deux bataillons do Charpentier'. Il écrivait à Berthier : « Ce n'est pas avec une poignée de monde qu'il est possible de bien faire une retraite devant une armée. Ce serait à la vieille garde même de faire la retraite*. » D'ailleurs la nuit fut tranquille. Le 11 mars seulement, les Russes se décidèrent à inquiéter la retraite. Un parti de cavalerie attaqua Charpentier près dePinon et lui lit quelques prisonniers. Sur la grande route, les Cosaques de Czernischeff, soutenus par quinze cents hommes d'infanterie et du canon, se mirent à la poursuite du corps de Ney. Deux bataillons, sous les ordres de l'adjudant-commandant Sémery, formaient l'extrême arrière-garde. Ennuyé par les Cosaques qui le harcelaient sans cesse, Sémery leur prépara une petite surprise. A la montée de Mailly, il fit embusquer son second échelon dans le bois qui borde la route, puis, dépassant ce point avec son premier échelon, il laissa les Cosaques le dépasser à leur tour.
1. Registre de Berthier (ordres du 10 mars, bivouac devant Laon, 6 heure» du soir, et Chavignon, 8 heures et 9 heures). Arch. de la guerre.
2. Ney à Berthier, Urcel, 11 mars. 5 heures du matin. Arch. de la gi>erra.
OKCX.ÈME JOURNÉE DE LA BiTA.LLE DE LAO:.. ^
Tomme ils précipilaicnt TalUire pour charger le ba- ^XTaesIeryUacmi^ure^^^^^^^^^^^^^
,'^ la ^Ufince fort respectueuse de trois kilomeires Tarm^e opéra a'concLtrati à SoissonB, sans être LtrrenTn.uiétée, dans l'apr.s-midi et la soirée du
'VrFrançals avaient perdu devant Laon Pjus^de six m/le hommes, tués, blessés ou prisonniers Mais deuTiours durant, l'empereur, avec une poignée de .nmbiuants avait imposé à l'ennemi, et le troisième
Se un champ de manœuvres. La présence de Na- ^oiéon produisait toujoursl' effet de la tête de Méduse .
. ordre, de Ney, 10 «a.. Rapport de 1^^^^^" n'r^â^TX'l't. nérâl Rousseau k Ney. LetU-6 de Ney a Berihier,
T'^gistre de Bertbier (ordr.. du U mar.. Soi».on.. 4 et 5 heures du
■oir). Arch- de la guerre. „„„»,;.„„. dans la journée du U aux bords
Des parus de -»-»l«"%*^^™^"^r.url"ue sL riea entrepreudr» de
éelAisae. entre Berry-au-Bac ?' J'^^'" * „„,*emeDt de quelques chanois
.érieux contre nos troupes Ils » «"'^"^"'^'"."Jîrun convoi de prisonniers
de blessés sur les flanc» de l armée «» *'*"'','*„7 ".J'i-il^^ce des polies de
Î^sses. La veille, un pulk '^-f-^'^'^^XZ^Zll àutS^^l-^^ a^i' t«»«
cavalerie du général Orouvelle qu. »^'«"^'*'';*. '"".^êté un petit convoi où
an harrah sur Soissons. Eu -> '«"-"^^J^'^.^lîlfc Je l" isoe.^t à cheval l.
se trouvaient, en voiture, le ^'«'•"°.^"'^"i ' P[;„ * „U» pour rejoindre Na-
général Nansouty et quelques ««^"«"X^^ vlu^t ^^ii été fait prison-
poléoa à Laon. L'escorte dispersée, '« •'=^°.^^°""* les bonis de TAisn.
nier et Nansouty sabrant les <=o«1««« "•'^, f*!^t.r son cheval, lorsque
avec ses officiers. Vivement poursuivi, il allait ? '^**; ^ ,. chuie.
ranimai atteint dune balle s'abattit, enuralnant on cavalier dan^ ^^ .
Les officiers étaient déjà de l'autre coté de la ^^^^-^-[J^,^^ d, niùcUer. l'eau tout botté et traversa l Aisne a '*"?«■ R„^j3„owii»ch. I. 453. Laon. Il mars. Arch. de Laon. Heury. *^-*-*° ' f "'^.^"^J.ies de Marmont à 3. Dans ce chiffre, sont naturellement «^^l""'": '^'^.E^t'rcel. M mars. Athies(voirp.2l9de .1814.). ^^- '*^T\ .^H L bT^t^'''^^ réduites en ou il dit que sa première division et la or'gane ° ' . ^Vagner. Ul. 101 ;
tout k 1000 f-sils. Arch. de la guerre. ^1»^°' "J' ^!,^4, »^i;nt perdu Schels. 1. 186. - D'après le. rapports étrangers, le. AU.es a
seulement 3 SOC hommes.
elle paralysait les Alliés en les terrorisant. Quel désastre menaçait la petite armée impériale si Bliicher eût résolument lancé contre elle les masses énormes dont il disposait!
Les commandants de corps d'armée, au reste, furent singulièrement irrités du contre-ordre donné dans la matinée da 10 mars, et no dissimulèrent pas leur mécontentement au quartier général. Woronzoff etGroImann, chef d'état-major de Kloist, déclarèrent que c'était un grand malheur. Sacken, hors de lui, dit à Mùffling : « — Ecoutez, monsieur le général, jusqu'ici j'ai toujours respecté les décisions du feldmaréchal, mais depuis quatre jours il a perdu la tête. Pourquoi avoir changé cette disposition qui nous aurait amenés à donner le coup de grâce à Napoléon? » Ce n'était pas seulement cette occasion perdue qui exaspérait les généraux russes. Les défiances et la jalousie étaient grandes entre les Alliés. Les Russes prétendirent que Gneisenau avait renoncé à l'attaque atin de ménager les troupes prussiennes qui étaient placées en première ligne. C'étaient les Russes seuls qui avaient combattu à Craonno. Bliicher, frappé des grandes pertes qu'ils avaient subies, avait déclaré qu'à la première affaire les corps russes resteraient en réserve. Or, G ncisenau arrêtait l'opération projetée tout justement quand c'était aux Prussiens de marcher. York pensait avoir un autre motif de plainte. 11 était en mésintelligence avec Gneisenau et il s'iniaginaii que le chef d'état-major l'avai* rappelé sous Laon afin de lui enlever l'honneur d'achever la défaite de Marmont. Trop fier pour récriminer, York se contenta de ne point paraître chez Biiiche.. Revenu s'établir entre Vaux et Alliies lo 10 vers midi, il passa celtb journée au milieu do ses troupes, veillant aux mesures d'ordre et do discipline et faisant distribuer
du pain aux malheureux habitants d'Alhics que ses soldats avaient, la veille, pillés et incendiés. Dans une ronde de nuit, il aperçut une femme agenouillée. 11 s'approcha avec son aide de camp pour chasser cette rôdeuse, sans doute occupée à détrousser les morts. Mais celle-ci, une cantinière française du 6* corps, se dressant toute droite comme une Euménide, dit : « J'ai bien le droit d'enlerrcr mon mari 1 ' »
Le lendemain, de nouveaux ordres de Gnoisenau en vertu desquels York devait prendre ses quartiers dans les environs de Corbény, qui étaient la contrée la plus ravagée du pays, achevèrent d'irriter le vieux général. Il donna ses instructions à ses lieutenants pour la marche et les cantonnements; cela fait, sans prévenir personne sauf son aide de camp, le comte de Brandcburg, il partit en voiture pour Bruxelles. Ce départ causa une grande émotion au quartier général et dans toute l'armée. Les officiers de Bliicher voulaient qu'on déférât York à un conseil de guevre, mais ils n'osaient proposer une pareille mesure au feld-marôchal. On lui suggéra d'abord l'idée d'une lettre où, feignant de croire à une indisposition subito du général York, il lui exprimerait le vœu de son prochain rétablissement et de son prompt retour. Les amis d'York savaient que cette lettre ne ferait point fléchir sa résolution. Ils persuadèrent à Bliicher d'écrire à York en no prenant conseil que de son propre cœur. Atteint d'une sorte d'ophtalmie, le maréchal y voyait à peine; il traça en grosses lettres ces trois lignes : « Mon vieux camarade, l'histoire ne saurait raconter une chose pareille sur nous doux. Ainsi soyez raisonnable et revenez*. » De son côté, le prince Guillaume do Prusse envoyait à York une lettre nou
1. Maffling, 144. 14«; Droysea. ni, 355, 36Î: Boçdanoviuch. I. 352, 3Si. t. Dro/seo, Ui, 356. Cf. Mùfdiog, I4A, «t Boe(UnowiUcb,I, 3&^
moins honorable pour celui qui en était l'auteur que pour le général à qui elle était adressée : « Le départ de Votre Excellence nous met, nous tous qui avious le bonhcui- d'être sous vos ordres, dans la plus profonde aftliction. Nous connaissons votre caractère généreux et nous espérons que vous ne nous abandonnerez pas. Jamais la Prusse n'a eu besoin plus que maintenant, pour restaurer sa vieille gloire, de généraux tels que celui qui a donné le signal d'abattre la domiualion étrangère. Comme votre concitoyen et votre lieutenant, comme potit-fils, fils et frère de vos rois, je vous supplie de revenir parmi nous'. »
Si la discorde régnait à l'armée de Bohème, s'il y avait bien des jalousies, bien des défiances et bien des différends entre les Russes et les Autrichiens, les mêmes dissentiments se retrouvaient à l'armée do Silésie entre Russes et Prussiens et même entre Prussiens et Prussiens. C'est pourquoi Langeron voyant Blùcher malade, presque aveugle, sans forces et sans volonté, et craignant, comme le plus ancien des généraux, d'avoir à assumer la responsabilité du commandement en chef, s'écriait au sortir de la chambre du feld-maréchal : « Pour Dieu ! quoi qu'il arrive, emportons ce cadavre avec nous ! ^ »
1. Lettre citée par Dnysen, III, 368. — A la suite de la lettre de Blùcher •t de Celle du prince Guillaume, York vint reprendre bon commandeuKsut.