‹ 1814Chapitre 8 sur 178 · Rapport de police, 21 janvier. Arch. nat., F · texte numérisé non relu

Rapport de police, 21 janvier. Arch. nat., F

6. Journal d'un officier ^--tgUut, 91. Cf. Agenda du gênerai Pelet, carton ■•naut. Arch. de U guen \

paroles ni musique ne trouvaient d'écho. Les demandes de dispense pour la garde nationale de Paris, demandes apostillées par les plus grands personnages de l'empire, s'amoncelaient dans les mairies. « Les hommes les plus valides se déclarent malades, » écrit le baron Pasquier*. Trois compagnies d'artillerie de la garde nationale devaient être composées d'étudiants en droit et en méde.cine. Le général de Lespinasse, chargé de faire l'appel, ayant été accueilli par des huées, on dut renoncer à l'organisation de ces compagnies ^ L\/iiiée elle-même, disait -on dans Paris, ne voulait plus se battre, et l'on citait parmi les jeunes soldats des désertions, des suicides, des mutilations volontaire?. On assurait qu'un détachement d'infanterie, traversant le pont de Bordeaux, avait jeté ses armes dans la Gironde. D'après un autre récit, comme un bataillon, se rendant à l'armée, défilait dans ^arue Saint-Denis, on cria aux soldats qu'ils allaient à la boucherie. Plusieurs répondirent : — «Nousallons chercher un /oms; au premier coup defeu, nous passerons du côté de l'ennemi \ » Le fait était-il vrai? Le rapport de police qui le relate paraît le mettre en doute. Ce dont, malheureusement, on ne peut douter, c'est de la situation lamentable des recrues à leur arrivée au grand dépôt de Courbevoie. Non seulement les conscrits ne trouvaient pas toujours de pain, mais beaucoup d'entre eux ne trouvaient pas de gîte. Et ils étaient mal venus à réclamer auprès des officiers du dépôt, accablés de travail, perdant la tête au milieu de tant de conscrits à incorporer et à pourvoir

1. Liasse de lettres et rapport de Pasquier, 9 février. Arch. n&t., F. 7, 6605, F. 9, 753, AF., iv, 1534.

2. Doyen de la Faculté de médecine à Clarke et Lespinasse à'I.iarke, 7 et « février. Arch. cat., F. 7, 6605.

3. Rapports de police, 18 décembre 1813 «t 17 «t 19 janvier 1814. Arch. Ut , F. 7, 3737, 3043 et 6603,

LA FRANCE AU COMMENCEMENT DE 1814. t9

de tout. On entendait ces réponses : « — F... -moi le camp; je n'ai pas le temps de m'occuper de vous'. »

Or, des cinquante mille conscrits qui, en trois mois, passèrent par cette caserne de Courbevoie, 1 pour 100 seulement déserta'. Quel témoignage à l'honneur des soldats ae 1814! Ces enfants, ces mariés de la veille, qui, le cœur si gros, avaient quitté la chaumière oh pleurait la mère esseulée et la femme allaitant le nouveau-né, se transformaient vite à la vue du drapeau. Ils apprenaient des vieux cadres, hommes de bronze qui avaient conquis l'Europe en chantant, ces grands sentiments d'abnégation et ces heureux sentiments d'insouciance dont est fait l'esprit militaire. Et quand un jour de revue ou un jour de combat, l'empereur avait passé devant eux, ils subissaient sa fascination, et ils en arrivaient à se battre, non plus soutenus par le devoir, non plus animés par le patriotisme, mais bien véritablement pour Napoléon.

On les appelait les Maries-Louises ces pauvres petits soldats soudainement arrachés au foyer et jetés; quinze jours après l'incorporation, dans la fournaise des batailles. Ce nom de Maries-Louises, ils l'ont inscrit avec leur sang sur une grande page de l'histoire. C'étaient des Maries-Louises, ces cuirassiers sachant à peine se tenir à cheval, qui, à Valjouan, enfonçaient cinq escadrons et sabraient avec tant de fureur

1. Rapports de Pasqaier, 9 et 10 février. Rapport de Hallin, 21 février. Arch. nat., AF., iv, 1 534. • Les conscrits de Courbevoie mearent de faim, » dit textuellement Pasqaier. — Voici pourquoi beaucoup de recrues ne trouvaient pas de giie. Le triage des conscrits pour la garde se faisait k la caserne de Courbevoie. Ceux qui n'étaient pas choisis étaient renvoyés, quelquefois très tard dans la soirée et individuellement, à Paris, ou ils devaient attendre jusqu'au lendemain matin l'ouverture des casernes. Cf. Rapport de police du 16 janvier '>ù il est parlé de conscrits maltraités par les officiers, F. 7, 6'î03,

2. Au 2 mars, les dépôts de la garde avaient reçu 50472 conscrits; 43422 avaient été incorporés dans la garde ; 6 168 avaient été renvoyés dans les dépôts de la ligne ; 672 avaient déserté. Not« da général Omano, 2 mars. Situation* de 1814. Arch. d« la guerre.

qu'ils ne voulaient pas faire de quartier. C'étaient des Maries-Louises, ces chasseurs dont le général Delort disait, au moment d'aborder l'ennemi : « Je crois qu'on perd la tête de me faire char^-er f ,vec de la cavalerie pareille! », et qui traversaient alontereau comme une trombe, culbutant les bataillons autrichiens massés dans les rues. C'était un Marie-Louise, ce tirailleur qui, indifférent à la musique des balles comme à la vue des hommes frappés autour de lui, restait fixe à sa place sous un feu meurtrier, sans riposter lui-même, et répondait au maréchal Marmont : « Je tirerais aussi bien qu'un autre, mais je ne sais pas charger mon fusil. » C'était un Marie- Louise, ce chasseur qui à Champaubert fit prisonnier le général Olsufjew et ne le voulut lâcher que devant l'empereur. Des Maries-Louises, ces conscrits du 28" de ligne qui, au combat de Bar-sur-Aube, défendirent un contre quatre les bois de Lévigny, en ne se servant que de la baïonnette! Des Maries- Louises encore, ces voltigeurs du 14' régiment de la jeune garde qui, à la bataille de Craonne, se maintinrent trois heures sur la crête du plateau, à petite portée des batteries ennemies, dont la mitraille faucha 680 hommes sur 920 * ! Ils étaient sans capote par huit degrés de froid, ils marchaient dans la neige avec de mauvais souliers, ils manquaient parfois de pain^ ils savaient à peine se servir de leurs armes, et ils com-

1. Lettre de BordessouUe, 18 février, citée dans les documents du colonel Brahaut. Arch. de la guerre; Mém. de Pajol, III, 145; Journal de FaJbvier, 4, 6, 33, 35. Mémoires de Marmont, VI, 51. Minot à Macdonald, 10 février. Arch. de la guerre. Chassé à Oudinot, 3 mars. Arch. nat., AF., rv, 1667. Mémoires de Ségur, VI, 320. Journal de la division Boyer de Rebeval. Arch. de la guerre. -- « Oh ! s'écriait Marmont, qu'il y a d'héroïsme dans le sang français ! Des conscrits, arrivés de la veille, se conduisirent pour le courage comme de vieux soldats. »

2, Général Lucotte à Berthier, Nogent, 24 février. Arch. nat., AF., rv, 1668. Correspondant de Napoléon, 21214. Duc de Padoue K Berthier, La Ferté-iotti- Jouarre, 4 mars. Arch. d* la guerre.

LA FRANCE AU COMMENCEMENT DE 1814. il

battaient chaque jour dans les actions les plus meurtrières! Et pendant toute la campagne, pas un cri ne sortit de leurs rangs qui ne fût une acclamation pour l'empereur. — Salut, ô Maries-Louises !

Chateaubriand a écrit, dans les Mémoires d'outretombe : « J'avais une si haute idée du génie de Napoléon et de la vaillance de nos soldats qu'une invasion de l'étranger, heureuse jusque dans ses derniers résultats, ne me pouvait tomber dans la tête. Mais je pensais que cette invasion, en faisant sentir à la France le danger où l'ambition de Napoléon l'avait réduite, amènerait un mouvement intérieur et que l'affranchissement des Français s'opérerait de leurs propres mains. » Faux jugements, espérances chimériques. La paix signée à Châtiilon, à quelques conditions que ce fût, l'empereur n'aurait rien eu à redouter de la France délivrée et rendue à ses foyers et à ses travaux. L'ennemi rejeté au delà du Rhin, encore moins l'empereur aurait eu à craindre de la France transportée et enorgueillie par ces nouvelles victoires. Malgré les appels à la rébellion et les belles promesses des placards royalistes, malgré la calamité des événements et la misère des temps, il s'en fallait que tous les Français conspirassent la chute de l'empire et tressaillissent de joie au seul nom des Bourbons. Ce roi inconnu, comment pouvait-il devenir populaire? Ceux-là mêmes qui prêchaient son retour ne s'entendaient pas sur sa personne. Ici l'on désignait le comte de Provence, mais là c'était le comte d'Artois, ailleurs le duc d'Angoulême*. Si le despotisme impérial avait fait des mécontenta, ces mécontents n'étaient pas disposés pour cela à se mettre sous le

} . Placard afnché dans l'Eure. Propos des royaliistes de TouloQ et lettr* de Bàle, 22 janvier. Rapports d« Pasquier, 11 et 13 janvier. Arch. nat., AF., IV, 1534.

« bon plaisir » royal. Si l'on voulait la liberté, on désirait aussi conserver Fég-alité. On n'aimait guère les centimes additionnels et les droits réunis, mais on redoutait fort la dîme, la tyrannie locale des hobereaux, l'influence du clergé, la revendication des biens nationaux. Dans les campagnes, on se plaignait de la gur^re et des impôts ; pour cela, on ne faisait pas de politique. Que la Chambre fût muette, le sénat servile, Rovigo arbitraire, que le livre de î Allemagne fût mis au pilon, que « la dame Récamier », ou la « dame de Rohan », ou « le sieur de Sabran* », fût expulsé par simple mesure administrative, oh! en vérité, voilà de quoi les paysans s'inquiétaient bien peu !

A Paris même, l'empereur avait conservé de nombreux partisans. Le peuple entier était pour lui* Trois fois, le 24 décembre, le 26 décembre, le 22 janvier, Napoléon parcourut à pied les quartiers populeux. Son visage calme inspirait à la foule la sécurité qu'il semblait exprimer. Il fut acclamé. Des ouvriers s'approchèrent de lui, offrant leurs bras pour combattre. « Seuls, quelques bourgeois, dit un rapport de police, affectèrent, par bon ton, de garder un silence improbateur^ » Le 23 janvier, l'empereur reçut en audience solennelle les nouveaux officiers de la garde nationale parisienne. Tous n'étaient point des amis zélés du gouvernement. Bourienne ne portait-il pas les épaulettes de capitaine? Ces officiers, au nombre de

1. État des incfiridus renvoyés de Paris dans les Tilles et villages de l'Empire. Arch. nat., F. 7, 6586.

2. Rapports journaliers de Pasquier, en janvier et février, passim. Rapports de police, 21 janvier, 22 janvier, etc. Arch. nat., AF., iv, 1534 et F. 7, 6605 et 6603. Mémoires de Mollien, IV, 127. Cf. Rodriguez, Relation de ce qui s'est passé à Paris à l'époque de la déchéance de Buonaparte, 91-95, qui en dépit de ses calomnies et de ses réticences est contraint de reconnaître l'état d'esprit de « la vile populace », comme il dit.

3. Rapport de Hullin, 23 janvier. Rapport de police, 28 j»nvier. Arch. nat., AF., IT, 1534 et F. 7, 6603. Cf. Bauttet, IV, p. 256.

neuf cents, se rangèrent dans la salle des maréchaux. L'empereur parut, et, bientôt après, entrèrent l'impératrice et M"" do Monlesquiou, celle-ci portant le roi de Rome dans ses bras. L'empereur dit qu'il allait se placer à la tèlo de l'armée, et qu'avec i'aide de Dieu ot la vafeur des troupes, il espérait repousser l'enncmi au delà des frontières. Prenant alors l'impératrice d'une main et le roi de Rome de l'autre, il ajouta: — « Je confie au courage de la garde nationale l'impératrice et le roi de Rome. » — « Wa femme et mon fils, » roprit-il d'une voix émue. A ces derniers mots, un grand cri de : Vive l'empereur ! — « un cri à fendre les voûtes » — retentit dans la salle. Les rangs furent rompus. Tous les officiers, plusieurs les larmes plein les yeux, s'approchèrent du groupe auguste, témoignant de leur émotion par ce mouvement spontané*. Le soir même, une adresse à l'empereur fut signée dans les légions, encore que le général Hullin, commandant la place, eut tenté de s'y opposer au nom de la discipline. Entre autres protestations de fidélité et de dévoùment, l'adresse contenait cette phrase caractéristique : « En vain les ennemis ont conçu l'injurieux espoir de diviser la nation. A la haine, à l'animosité que leur inspire la crainte de votre génie, vos fidèles sujets opposeront leur amour et la confiance que les vicissitudes de la fortune n'ont pas détruits. » Le lendemain, l'impression des paroles de l'empereur était restée si profonde, que quelques gens d'esprit prirent à tâche de l'atténuer. A les entendre, la scène grandiose de la salle des maréchaux n'était qu'une comédie dont Talma avait réglé les répétitions *.

1. Rapport de Pasquier. ?4 janner. Arch. cat., AF., vr, 1 534. Jour'al d^wm prixonnier anglais. 93. Cf. .Meaeval, 11. 30, «i le pseudo-Bournenno qui avoue qu« lai-méme ■ fut viyeineot emu •, IX, 3l4-3lf>«

2. Kappori de Fasqaier, 24 jauvier; Arch. nat, AF., !▼, 1534. Giraa4. tamftag da Paris «n l»I4, in.*!*, 1S14, SI, note.

Le départ de l'empereur pour l'armée, le 25 janvier, à quatre heures du matin, ranima rcspérance. On ne pouvait croire que le capitaine si longtemps invincible ne retrouvât pas sa fortune sur le sol envahi de la France. On disait que toutes les chances étaient pour l'empereur, qu'il avait deux cent mille soldats à Châlons, qu'un traité secrètement conclu avec Ferdinand VII allait lui rendre les vieilles troupes d'Aragon et de Catalogne*, que les alliés effrayés ne demandaient qu'à signer la paix*. Aux premières nouvelles des combats de Saint-Dizier (27 janvier) et de Brienne (29 janvier), que les journaux officieux, — mais ne l'étaient-ils pas tous? — représentaient comme de grands succès ^ la Bourse monta en trois jours de plus de deux francs*. Le 1" février, à l'Opéra, où l'on donnait la première représentation de Y Oriflamme, le public nombreux et enthousiaste s'attendait à voir l'impératrice, le roi Joseph et même le roi de Rome, à entendre sur la scène l'annonce officielle de la grande victoire*.

Fausse joie, espérances d'un jour. Dès le lendemain, 2 février, la note du Moniteur, qui parle du combat de Brienne comme d'une simple affaire d'ar-

1. Le public était bien renseigné sur ce point. Par les négociations entamées k, Valençay, dès le 19 novembre, l'empereur s'était engagé à rendre la liberté à. Ferdinand VII et à reconnaître l'intégrité du territoire espagnol, sous la condition qu'en retour l'Espagne rentrerait dans la neutralité et éloignerait l'armée anglaise. Les admirables troupes de Soult et de Sachet seraient ainsi devenues disponibles. Malheureusement, des déSances mutuelles, des temporisations, des indiscrétions équivalant à des trahisons arrêtèrent tout. Feiilinand ne fut acheminé vers l'Espagne que le 19 mars, alors que la Junte refusait encore de ratifier le traité conclu le 11 décembre entre Napoléon et le captif de Valençay.

2. Rapports journaliers de Pasqnier, 26 janvier a'-' '/ février. Rapports da police aux mêlées dates. Arch. nat., AF., iv, 1534; F. 7,3737 et 6603. Rodrig^ez, 10, U.

3. Journal de l'Kmpire, Gazette de France, Journal de Paris, etc., dTi 29 janvier au 2 février.

Page 1