Mûftliug, 147. Mémoires de Langeron
Ces décrets célèbres furent publiés dans le Moniteur du 7 mars. Le pfeniier porte : «Art. l". ... Tous les citoyens sont requis de courir aux armes, de sonner le tocsin quand ils entendent approcher le canon de nos troupes, de se réunir, de parcourir les bois, de rompre les ponts, d'attaquer les flancs et les derrières de l'ennemi. » « Art. 2. Chaque citoyen français prisonnier de guerre qui serait exécuté sera imniédiatein>^nt veugé, par représailles, par la mort d'un prisonnier ennemi. » Le second décret est ainsi conçu : • Tous les maires, fonctionnaires publics et habitants qui, au lieu d'exciter l'élan patriotique du peuple, le refroidissent ou dissuadent les citoyens d'une légitime déiense seront considérés comme traîtres et jugés comme tels. »
Napoléon, à qui répugnaient les exécutions militaires et qui ne pensait pas que l'on pût décréter des élans de patriotisme, avait voulu par ces deux décrets moins se procurer une ressource militaire qu'épouvanter Tennemi (Fain, p. 162). Les proclamations et les ordres du jour de Blùcher et de Schvarcenberg témoignent que pour ce dernier point les décrets de Fismes atteignirent bien leur but. Quant à leur effet réel sur les populations rurales, il ne parait pas qu'il fût aussi nul que le prétend Kain. Sans doute les paysans qui étaient décidés à se défendre n'avaient point atteudu la publication des décrets d« Fismes pour prendre le fusil et la fourche. On a vu au chapitre I" de • \S'm\ ifiie dès les premiers jours de février les campagnes étaient sorties de leur torpeur. Mais à dater des décrets les documents signalent une recrudescence de patriotisme actif en Champagne, an Bourgogne et en Lorraiue. Cf. Allix à Clarke, 9, 11, 16. 23 mars; Viviot à Commandant de Chàlons, 15 mars; Rapports imprimés, 10 et 13 mars, etc. Arch. de ia guerre-, Otenin à Clarke, 16 mars- Henrion à Drouot, 26 mars; Rapport 4e Droua», «. d, (vei-s le 21 mars), ev., etc. Arch. nat., AF.iv, 1370.
par une proclamation portant que tout attroupement dans une commune entraînerait la destruction du village et que tout paysan pris les armes à la main serait puni de mort', ces exécutions militaires et ces menaces ne le rassuraient point, pas plus qu'elles ne semblaient intimider les campagnards. Les embuscades, les attaques de convois, les meurtres dans les fermes isolées continuaient, tout comme si Blûcher n'eût point parlé. Le lendemain de sa proclamation, les paysans de l'Oise avaient fait la conduite à coups de fusil aux soldats deBiilow qui regagnaient Laon*. Le vieux maréchal avait encore une autre appréhension. Depuis le commencement de mars, Bernadette était à Liège et il y restait avec vingt-trois mille Suédois sans faire un pas en avant. Bliicher s'imaginait que le prince de Suède n'attendait qu'un signe de Napoléon pour tomber sur les derrières de l'armée de Silésie*. Sans doute, Bcrnadolte avait reçu un émissaire du roi Joseph \ et, bien que rien n'eût été arrêté dans ces pourparlers, la fidélité de leur nouvel allié était devenu suspecte aux Coalisés'. Sans doute le prince de Suède, dépité qu'on lui eût retiré le com-
1. Arrêté de Blucher, Laon, 13 mars. Proclamation de Bliicher aax F"rançais, Laon, 13 mars. Placard signé du préfet provisoire de Laon, Laon, 14 mars. Arch. de Laon.
Le 10 mars, Schwarzenberg rendait une ordonnance analogae, en vertu de laquelle chaque habitant ayant agi offensivement devait être fusillé dans les vingt-quatre heures et chaque village ou ou aurait sonné le tocsin, pille d'abord et brillé ensuite. Chose vraiment, digue de mémoire, Schwarzenberg coiiiinençait sa proclamation par ces mots ; « Français, on vous excite à la rébellion. »
2. Rapport d'Otenin, Compiègne, 16 mars. Arch. nat., AF. iv, 1670.
3- Mût'fling, 147. Cf. Mémoires de l.angeron. Arch. des Atf. étrangères.
4. Correspondance de Napoléon, '2\2Q1 : Correspondance du roi Josfp/c'X., 164.
5. Les Mémoires de Laugeron et la lettre du baron Sbrusemarck adressée de Liège le 20 mai a l'état-major des souveraius et saisie par les coureurs français (Arch. nat., AF. tv, 1668) sont, entre autres documents, de sûrs témoignage des suspicioDs qui régnaient chez les Alliés contis Bernadette. — Langeron va même jusqu'à dire que Bernadotie était en correspondance avec le général Maison, son ancien camarade, qui lui proposait de se joindre à lui pour tomber sur les derrières des Alliés. Et Langeron ajoute : « Certainement Bernadotte l'eût fait si nous eussions essuyé quelque écbeo. »
mandement des corps deBiilow et de Winzin^ffcrode, et peu jaloux d'entrer l'épée à la main dans son ancienne patrie, v.ù il gardait le secret eSj>oir d'être appelé comme souverain, s'était décidé à ne point franchir la frontière. Par une distinction un peu subtile, il estimait que les Français oublieraient qiio le prince de Suède les avait combattus sur les bords de l'Elster, si Bernadolte s'abstenait de les combattre sur les bords de la Seine. Toutefois les craintes de I31ucher étaient 'chimériques. Il était déraisonnable de compter sur la coopération des Suédois, puisque Bernadotte avait écrit aux Alliés : « Je suis dans l'impossibilité défaire aucun mouvement actif et ne me trouve point en position d'aller relever personne'. » Mais de là à redouter une attaque, il y avait bien loin. Trop habile pour se compromettre en agissant offensivement soit pour la Coalition, soit pour la France, Bernadette ne cherchait qu'à se réserver en attendant que les armes eussent décidé. Si la victoire se déclarait pour les Alliés, il resterait prétendant au trône de France, alléguant auprès dos souverains, comme excuse à son inaction, ses scrupules à envahir le pays où il était né et où il aspirait à régner. Si au contraire la France était victorieuse, il se ferait mérite de sa neutralité pour obtenir quelques compensations en Finlande. Quoi qu'il en fût, la conduite de Bernadette inquiétait fort Blucher, et se regardant avec raison comme invincible dans sa forte position de Laon, il ue pouvait se résoudre à la quitter*.
Si la nouvelle de la prise de Reims arrêtait net l'au dacieux Blucher, à plus forte raison ce coup de mai» de Napoléon devait-il immobiliser le très circonspect
1. Lettre de Bernadotte à Blûcher, citée par 1)011)112, HI (Annexes), 474. Cette lettre est du 13 mars, mais il y est fait allusion à une lettre anleriaurement écrite dans ce sens aux souverains alliés.
I. Miiùling, 147 ; Mémoire» de L&ngeron. Arcb. dea Affaires étraDgèraa.
Schwarzenberg. Déjà du 5 au 11 mars il avait orAvé avec sa lenteur accoutumée. Maître de Troyes dès l'aprcs-midi du 4 mars, il s'était borné les jours suivants à porter ses troupes à Romilly, à Trainel et à Monligny, poussant ses avant-gardes sur Nogen t. Bray et Sens, mais laissant ses réserves à Cliaumont'. Sans égard pour les impatiences, les conseils, les objurgations du czar qui, dès le lendemain du combat de Barsur-Aube (28 février), avait voulu que l'on marchât incontinent sur les derrières de Napoléon, et sans souci des railleries et des critiques des états-majors russes et prussiens, le prince de Schwarzenberg agissait comme s'il eût devant lui une armée double de la sienne. Deux plans s'offraient à lui : ou culbuter avec ses cent mille hommes les trente mille soldats de Macdonald et pousser droit sur Paris; ou laisser quelques divisions pour contenir ce maréchal et marcher dans le dos de Napoléon, de façon à l'écraser entre les masses de l'armée de Bohème et celles de l'armée de Silésie. Que Schwarzenberg prît l'un ou l'autre parti, il devait dans les deux cas terminer la campagne rapidement et glorieusement. Mais sans parler de prétendues raisons d'ordre politique *, des
1. Ordres de Schwarzenberg des 4 au 9 mars, cités par Plotho, IIl, 252- 256. Cf. Schels, II, 110-124; Bogdanowitsch.II, 9-13.— Nogent avait été évacué le 6 mars par Tarrière-garde de Macdoaald, qui s'était retirée sur la riv« droite de la Seine, en face de cette ville.
2. Bernhardi (IV, 419-420) et d'autres historiens ont attribué les perpétuellaa temporisations de Schwarzenberg à sa déférence pour d-s secrètes instruclions de son souverain. L'empereur d'Autriche, prétendent-ils, ne voulait pas détrôner son geudre. Or, si Schwarzenberg eût pris Paris ou écrasé Napoléon, la déchéance était inévitable. Une victoire décisive des Autrichiens eût donc été, en réalité, à l'eucontre des vues de 1 empereur François. Ce qu'il fallait, c'était que la grande armée ne se compromit pas et s'affaiblît le moins poss"ile. afin que l'Autriche restât l'arbitre de la paix. Nous ne nions pas que ces jrioses aient été dites, en février et en mars 1814, dans les états-majors russes et prussiens, mais il ne faut accorder que bien peu de créance à ces propos par lesquels les officiers de Bliicher et d'Alexandre Chercbainnt à expliquer les lenteurs de Schwarzenberg. tSi • les intention» BQcrr'ios » de l'empereur François étaient de laisser Napoléon régner sur la Kraiic«, ces iuteutions étaient bien secrètes «a ellet, puisque ce bouveraia
considérations militaires empêchaient Scliwarzenbcrg de prendre une olîensive aussi marquée. Il était sans nouvelles de Bliicher \ Or si le feld-maréchal avait été battu, c'était aller au-devant d'une défaite que s'avancer contre Napoléon vainqueur de l'armée de Silésie. « Je n'ai point de nouvelles, écrivait Scliwarzenberg, et j'avoue que je tremble. Si Bliicher essuie une défaite pourrai-je livrer bataille moi-môme, car si je suis vaincu, quel triomphe pour Napoléon et quelle humiliation pour les souverains de repasser le Rhin àla tète d'une armée battue*! » Quant à marcher
ne fit rien pour les marquer et encore moins pour les faire prévaloir. Sans doute la majorité des officiers autrichienii ne tenaient pa.<i à continuer la guerre et manifestaient même des sympathies pour Napoléon. (lettres de Flahaut à Napoléon, 25, 26, 28 février. Arch. nat., AF. iv, 1669. Rapporta d'oinciers fraui;ai:> chargés d'escorter les courriers anglai.s, ? mars et 5 mars. Arch. de la guerre; etc.) Mais remp»;reur d'Autriche qui disait si ViPTi : " l/'>Kp.>rience des siècles a prouvé cuiabien cbes les puissances 1er rapporta de famille soat subordonnes aux intérêts dea Kiata, » était sor tuu^ •s points en parfaita communaatA avec Mettermcn et avec »cbw.trzenDerg. Or les Mémoires de JJettemich prouvent que non seulement dey Lanj,'res, aon seulement dès Francfort, mais dès Prague, ce min:.«tre poursuivait le '.ut de détrôner l'empereur. Pour Schwarxenberg, est-il admissible qu'il vouât ménager Napoléon, celui qui, au commencement de 1813. parlait du divoro! ie Marie-Louise qui, le 13 février, alors que le congrès de Chàtiilon n'eu était encore qu'à sa deuxième séance, poussait les avant-gardea autrichiennes ju» qu'à Fontainebleau, qui le S7 février ne faisait rien pour lacouclusiouderarmistire que lui-même avait mendié et qui enfin, le 29 mars, écrivait !&, fameuse proclamation bourbonienne? 11 faut bien remarquer que si Schwarzenberg avait le 10 février des instructions de son souverain de ne point passer la Seine, il ne s'y tenait pas. puisqu'il prescrivait le 13 février à Wrède et à Wigt;enstein de se porter sur Provins et Nangia. C'était bien là passer la Seine. — Au reste les deux lettres que Bons citons plus bas (nota 8. suflisent à témoigne' que la cause des temporisatiu:is da achwarzonber;^ e:ait purement et simplement la peur d'être battu.
1. Les Cosaqu-ss de Platon et Kaizarcv avaient bien été envoyés le Î7 février dans la direction de Sézanne et de Chàlons afin d'assurer les communications entre les deux armées; mais ils n'y avaient point réussi et n'avaient pu obtenir aucun renseignement. Le 10 mars seulement, Kaizarov écrivit à Schwanenberg que l'armée de Napoléon occupait le terrain entra . Aisne et la Vesle, de Reims à Soissons, et que toute communication avec Blùcher étai» ùiterrompue. (Rapport de Kaizarow, 10 mars, cité par Bogdanowitscn. m", 2yï.j -* C'étaient là des nouvelles p-îU précises et peu rassurantes.
2. Lettre de Schvarzenberg, 12 mars, cite par Thielen, 243. '- Cf. la lettr» de lord Burghesh à lord Oastlereagh. « ... Schwamenberg a une terreur de so battre, il veut se replier, il dit que seules les victoires de l'arince de Silé.iia peuvent le sauver. » Corretpondane* d» CtutUreagh, V, 368.
sur Paris, Schwarzenberg estimait que c'était aussi se compromettre, tant qu'on n'aurait pas reçu de renseignements sur les opérations engagées entre ia Marne et l'Aisne, car on s'exposerait à une attaque de flanc de Napoléon. De plus, les vivres commençaient à devenir rares. Dans un mouvement sui Paris qui, en allongeant la ligne-manœuvre, en rendrait la garde plus difficile contre les attaques des partisans et des paysans français, on risquerait que les vivres manquassent tout à fait*. Ces considérations n'eussent sans doute pas arrêté un soldat résolu et entreprenant, mais Schvvarzenberg n'était guère résolu et moins encore il était entreprenant.
Aussi heureux que surpris de celte trêve accordée par l'ennemi, Macdonald en profitait pour réorganiser et reposer ses troupes, dont plusieurs chefs étaient fort découragés. « Je ferai tous mes efforts, écrivait-il à Clarke, pour remplir l'attente de l'empereur. Mon zèle n'a pas besoin de stimulant. Je voudrais pouvoir en soufflera tant d'autres qui n'en ont pas. » Chaque soir, le duc de Tarente s'attendait à une attaque pour le lendemain, et la journée qui s'annonçait menaçante se passait tranquille ^
Le 11 mars seulement, Schwarzenberg se décida à débusquer Macdonald de la rive droite de la Seine. Le 12 et le 13 furent employés à des mouvements préparatoires. Enfin le 14, tandis que Wrède bombardait Bray, que Gyulai cl le prince héritier de Wurtemberg occupaient en forces Sens et Nogent, l'infanterie de Rajewsky, ayant traversé la Seine à Pont, s'avança sur Vilienoxe, menaçant la gauche des Français. Les gardes et réserves vinrent à Lesmont'. Le soir du 14