LA MÉTHODE DE LA PAIX ARMÉE
De sa puissance militaire TAllemag^ne ne fit pas l'usage que redoutaient ses voisins. Sa prépondérance fut lourde, mais ne fut pas belliqueuse. p]lle menaça de la guerre, mais elle maintint la paix. Elle ne chercha ni conquêtes ni aventures. Sa politique se résuma dans deux formules de Bismarck : « Toute la question d'Orient ne vaut pas les os d'un grenadier poméranien », donc pas d'invasion en Orient. — « L'Allemagne est saturée », donc pas d'agrandissements. Les colonies, créées à partir de 1884, ne furent acceptées du gouvernement allemand que sous la forme d'entreprises faites par des compagnies protégées par l'Empire. L'Allemagne de Bismarck, comme l'Autriche de Metternich, satisfaite de l'ordre établi par elle en Europe, se tenait immobile, surveillant la France. Fafner, ayant conquis l'or du Rhin, se retirait dans sa caverne.
L'Allemagne garda cette attitude tant que vécut Guillaume P'. Mais cette politique de conservation, enfermée dans les limites de l'Europe, ne suffit pas longtemps à Guillaume IL II entra bientôt en conflit avec Bismarck, et, s'il est vrai qu'il le renvoya surtout parce qu'il désapprouvait son projet de coup d'État contre le suffrage universel, le désaccord sur la politique étrangère coniribua à la rupture. Bismarck voulait continuer l'entente avec la Russie; Guillaume préféra resserrer l'accord avec l'Autriche.
Alexandre III, personnellement hostile aux Allemands, avait pourtant reçu froidement les avances des Français. II répugnait à entrer en relations avec des ministères républicains en qui il ne trouvait pas les garanties de durée et de discrétion nécessaires à une négociation d'alliance. Rassuré enfin par la longue durée du ministère de 1890 à I89i>, que dirigeaient des hommes d'allures distinguées et d'opinions modérées (MM. de Freycinet et Ribot), il accepta le rapprochement désiré par ses ministres des finances, qui avaient besoin des capitaux français pour les entreprises industrielles et la conversion du papier-monnaie.
La politique mondiale de l'Allemagne. — L'alliance franco-russe, en unissant deux grandes puissances isolées, en opposition à la Triple Alliance des trois grandes puissances du centre, mit fin à la prépondérance exclusive de l'Allemagne et commença à rétablir en Europe un système fondé sur l'équilibre des forces.
Guillaume II inaugurait alors la « politique mondiale » {Weltpolitik), formule grandiloquente, pensée confuse; l'empereur Guillaume, qui a beaucoup parlé, ne s'est jamais soucié de penser avec précision. Les Allemands en ont donné, successivement ou simultonément, quatre interprétations. 1° La plus ancienne paraît avoir été que le gouvernement impérial devait, soit par des subventions, soit par l'intervention de ses agents officiels, aider les Allemands à étendre leur commerce dans le monde entier. — 2" On parla aussi de la nécessité de trouver un débouché à la population allemande en croissance rapide; au lieu de laisser les émigrants aller en Amérique où ils étaient perdus pour l'Allemagne, le gouvernement les dirigerait vers des territoires sans maître où ils formeraient des colonies de peuplement sous la domination directe ou sous l'influence de l'empire — 5° On s'avisa ensuite que l'Allemagne, avec son industrie colossale et son agriculture perfectionnée, n'avait plus de trop plein de population à déverser au dehors, puisqu'il lui fallait faire venir des ouvriers étrangers. Elle devait donc chercher non des colonies de peuplement, mais des colonies d'exploitation, que les Allemands, capitalistes, ingénieurs, planteurs, entrepreneurs, mettraient en valeur en dirigeant le travail des indigènes; ils s'habitueraient ainsi, disait Delbruck, à devenir comme les Anglais « un peuple de maîtres ». Mais il fallait de vastes territoires, et c'était le rôle du gouvernement de les acquérir.— 4° Enfin, on en vint à dire que l'Allemagne, devenue la plus grande puissance du monde, ne jouait pas un rôle politique proportionné à sa force. Désormais, sur toute question soulevée dans le monde, elle devait « dire son mot » ; le gouvernement ne devait plus laisser passer aucune acquisition de terri toi