LA POLITIQUE MONDIALE DE L'ALLEMAGNE
d'influence, d'avantages économiques par un autre Etat sans réclamer sa part ou une compensation. Toutes ces conceptions concordaient sur un point : l'Allemagne devait rompre avec la politique de saturation, elle ne devait plus rester repliée sur elle-même et confinée en Europe; son activité devait se répandre sur toute la terre.
Fafner sortit de sa caverne et regarda le monde. Ce qu'il y vit ne lui fut pas agréable. Il vit les meilleures places occupées, celles de premier ordre par les Anglais et leurs colonies de peuplement, les autres par les Anglais, les Français, les Hollandais, les Russes. L'avenir apparaissait fermé. Les grandes étendues, domaines des grands peuples de l'avenir, avaient toutes une population qui ne parlait pas l'allemand. Dans un siècle, l'Amérique du Nord parlerait anglais, l'Amérique du Sud espagnol et portugais, l'Afrique anglais et français, l'Australasie anglais; l'Asie parlerait russe, anglais et chinois; aucun continent ne parlerait allemand.
Il fallait se metire en état d'opérer au loin; l'armée, faite pour dominer en Europe, n'y suffisait pas. L'Allemagne se fit une flotte de guerre. Ce fut d'abord une opération commerciale : ot Le commerce suit le pavillon », disait-on; la flotte servait de réclame aux marchandises allemandes. — Puis on déclara la flotte nécessaire pour défendre les colonies de l'Allemagne. Mais ces médiocres colonies valaientelles une si grosse dépense? — On finit par s'avouer que la flotte était, comme l'armée, une manifestation de la puissance allemande destinée à appuyer les opérations de la diplomatie.
Guillaume II promena sa Weltpolitik dans tous les coins du monde où il crut trouver une brèche pour faire pénétrer l'influence de l'Allemagne, de préférence dans les pays qu'il jugeait désorganisés. — Il prépara le partage de la Chine; mais le soulèvement national des Chinois, malgré la victoire des « Huns » dévastateurs envoyés contre eux d'Allemagne (c'est Guillaume lui-même qui exhorta ses soldats à prendre les Huns pour modèle), lui fit abandonner l'entreprise; il
26 LE NOUVEAU SYSTÈME ET LA GUERRE DE 191 i.
n'en resta que le coûleux établissement de Tsing-Tao que le Japon vient de lui enlever. — Il pensa à soutenir les Boers contre l'Angleterre, pour ouvrir à l'influence allemande une porte dans l'Afrique australe; mais il se ravisa vile et ce fut à l'Ang-lelerre qr'il envoya un plan de guerre contre les Boers, préparé par son élat-major, ce qui n'augmenta son influence ni en Afrique ni en Europe. — H chercha à prendre pied dans l'Amérique du Sud, en envoyant sa flotte réclamer à coups de canons au ^'énézuéla le paiement de créances allemandes; mais il fut arrêté net par les États-Unis au nom de la doctrine de Monroe. — Il voulut ouvrir le Maroc au commerce et aux entreprises de l'Allemagne; trois fois il le fit savoir aux Français par « un coup de [)oing sur la table ». Ces trois manifesl allons de la puissance allemande, Tanger IllOo, Algésiras 1906, Agadir 1911, aboutirent au protectorat de la France sur le Maroc. — En Perse, il fut, avant d'avoir rien entrepris, devancé par l'accord entre la Russie et l'Angleterre. — Son terrain de prédilection fut l'empire ottoman. II couvrit de sa protection le sultan Abd-ul-Hamid, massacreur de ses sujets arméniens, crétois et macédoniens, et obtint, pour les fabriques allemandes, la fourniture du matériel de guerre; pour l'armée allemande, l'éducation des officiers turcs. Il fit concéder à une compagnie allemande la grande ligne de Bagdad, qui devait ouvrir aux marchandises (on disait même aux colons) venues d'Allemagne la vaste région du Ti^-^re et de l'Euphrate. Mais les capitaux français qu'il espérait firent défaut au « Bagdad allemand ». La révolution ottomane de 19 i8, qui plaça le sultan sous la tutelle des Jeunes-Turcs, puis la défaite des Turcs par les nations des ]3alkans en 1912 mirent en danger, à la l'ois, les entreprises et l'influence allemandes. La Weltpolitlk ne récoltait que des échecs.
Cependant, l'Allemagne grandissait de plus en plus vite en force et elle ét:iitde plus en plus fière; fière de sa population montée à 65 millions d'ûmes, fière de sa richesse évaluée entre 500 et 550 milliards, fière de la subordination méca-