‹ 1815-1915, du Congrès de Vienne à la guerre de 1914Chapitre 12 sur 14 · LA POLITIQUE MONDIALE DE L'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

LA POLITIQUE MONDIALE DE L'ALLEMAGNE

nique des individus à la société qu'elle appelait de « Torganisation », fiôre de l'ordre régulier de son armée et de sa police, du soin minutieux de ses chemins de fer, ses rues, ses posles, ses caisses d'assurance, de la perfection technique de ses usines et de ses laboratoires, qu'elle prenait pour la forme supérieure de la civilisation. Et plus elle s'admirait, moins elle avait de succès dans le monde. Elle ignorait que « la culture » est une acquisition intérieure de l'individu, un produit de l'expérience et de la réflexion psychologiques, et que seule elle rend apte à comprendre et à prévoir les sentiments des autres; ce qu'aucune technique, aucun mécanisme social ne peut suppléer. Plus l'Allemagne devenait savante, plus elle était maladroite. Sa psychologie rudimenlaire ne connaissait que deux ressorts, la crainte et l'intérêt matériel, « sucre et cravache », les procédés du dompteur d'animaux. Elle irritait par ses menaces ceux qu'elle voulait effrayer, elle mettait en défiance par ses ruses ceux qu'elle cherchait à gagner; elle blessait par l'étalage de sa force.

Bismarck avait été moins maladroit; c'est que, par-dessus sa sensibilité birbare de Prussien, il aviiit reçu la culture européenne fondée sur la psychologie; il connaissait « le moment psychologique », il tenait compte des « impondérables ». INIais depuis vingt ans que l'Allemagne a fermé ses fenêtres sur l'Europe et ne regarde plus qu'elle-même, elle s'est rendue incapable de tout discernement moral; car la société allemande, uniforme et docile, ne fournil pas de sujets d'observation pour une éducation psychologique. De là vient la prodigieuse maladresse de tous les appels adressés au monde par les Allemands pour justifier leur conduite; les intellectuels ne se sont pas montrés plus intelligents que les autres, parce qu'ils n'ont pas plus de culture humaine.

L'Anglelerre, inquiète de l'augmentai ion rapide de la flotte allemande, renonça à son « splendide isolement » et, enterrant ses vieilles rivalités, se rapprocha de la h'rnnce, puis de la Russie. La Triple Entente se dressa en face de la Triple Alliance aflaiblie par la rivalité entre l'Autriche et

l'Italie. L'équilibre des forces entre les puissances fut rétabli et mil fin à la prépondérance de l'Allemagne. On levit(enl906), à la conférence d'Algcsiras, convoquée sur la réclamation expressede Berlin : l'Allemagne s'y trouva isolée avec l'Autriche, « son brillant second ». L'instrument forgé par Bismarck pour mainlenir la paix allemande en Europe avait été faussé par la Wellpolilik. Un Prussien intelligent, le professeur H. Delbriïck, dès 1906, signalait le danger d'une politique agressive qui entraînerait l'Allemagne, sans autre alliée que l'Autriche, à une guerre contre la Triple Entente où elle aurait le dessous. Mais l'opinion allemande réclamait des manifeslations de la force allemande. Pourquoi la plus grande puissance de l'Europe tenait-elle dans le monde un rang si inférieur à sa dignité? C'est que des voisins envieux avaient formé un complot pour « l'encercler » et barrer toutes les voies à son expansion; il fallait briser « l'encerclement ». La folie des grandeurs aboutissait à la manie de la persécution.

Autant que sa politique extérieure, son régime intérieur faisait l'Allemagne isolée. Tandis que les autres Étals civilisés évoluaient vers un régime représentatif, de plus en plus libéral et démocratique, fondé sur la volonté du peuple et le sentiment national, la noblesse prussienne, maîtresse de la cour et de l'armée, le fonctionnarisme prussien, maître du gouvernement et de l'administration, orientaient l'Allemagne vers un retour à la monarchie bureaucratique et militaire; l'empereur Guillaume faisait revivre les allures et le langage de la royauté de droit divin. La noblesse s'obstinait à maintenir en Prusse la division des électeurs en trois classes, l'élection à deux degrés, le vote public, expédients provisoires de la réaction de 1849, devenus un sysième inique et incohérent jus(ju'au ridicule. Le gouvernement s'entèlait à dénationaliser, par la persécution policière, administrative, scolaire, par la colonisation, môme par l'expropriation, les Polonais, les Danois du Schleswig, les Alsaciens, — sans autre résultat que de fortifier le sentiment nalional des

opprimés et d'indigner par ses procédés barbares 1 opinion du monde civilisé. C'est ce que depuis longtemps Delbrûck ne cessait de répéter (dans les Preussische Jahrbucher).

La guerre de 1914. — L'antipathie croissait entre l'Allemagne et les autres puissances; tout concert européen sincère devenait impossible. La paix fui rompue par la question d'Orient. L'Allemagne ne s'y intéressait plus seulement comme alliée de l'Autriche; la WellpolUik avait dans l'Empire olloman un deses champs d'action; un des articles essentiels du programme d'expansion économi(iue, la « poussée vers l'Orient », réclamait pour les puissances allemandes la maîtrise de la route entre le Danube et Salonique, de façon que la domination germanique pftt s'étendre sur tout le centre de l'ancien continent sans interruption, depuis Hambourg et Trieste jusqu'à Bassorah et au golfe Pcrsique. La Serbie encombrait la route. Longtemps docile à la cour de Vienne, elle avait repris depuis 1905, sous le roi Pierre, son indépendance politique et économique et vivait en hostilité continue avec l'Autiiche qui opprimait les Serbes de Bosnie, avec les Magyars qui persécutaient les Serbes de Hongrie. Le gouvernement autrichien attribuait les plaintes de ses sujets slaves à la propagande serbe. Il prétendit démontrer au monde la complicité du gouvernement de Serbie en faisant fabriquer les faux documents qui, produits aux débats des fameux procès d'Agram et du professeur Friedjung (1908-09), couvrirent de confusion les autorités autrichiennes, — non pas une retouche diplomatique à une pièce réelle à la façon de la dépêche d'Ems, mais des faux grossiers, des faux à la façon du Moyen Age, un soi-disant écrit d'un ministre de Serbie, plein de fautes de langue, un prétendu procès-verbal d'une société secrète d'étudiants serbes, écrit sur une feuille d'un mètre de long, parce que le faussaire avait trouvé cette dimension commode pour photographier son faux. Quand le minisire d'iEhrenthal, pour mériter le surnom de « Bismarck autrichien », fit annexer la Bosnie à la monarchie autri

chienne en 1908,1a rupture avec la Serbie devint irréparable. L'alliance entre les Éiats des Balkans conclue malgré la cour de Vienne, leurs victoires sur les Turcs en 191 "2 ruinèrent la politique autrichienne en Orient. L'agrandissement du territoire de la Serbie en 1915 barra à l'Allemagne la route de Salonique, à l'Autriche la voie vers la domination dans les Balkans. L'Allemagne déçue dans sa politique mondiale, l'Autriche déçue dans sa lutte contre la Serbie, se concertèrent. De leurs déceptions combinées naquit, dès 1915, la résolution de se débarrasser des Serbes. L'attentat de Sarajevo fournil le prétexte; les deux empereurs d'un cœur léger marchèrent vers la catastrophe.

Dans celte guerre, qu'ils ont voulue et préparée, \a Allemands ont apporté la perfeclion technique du matériel : leurs milrailleuses, leurs automobiles blindées, leurs transports par chemins de fer, leurs tranchées, leurs avions, leurs sous-marins ont, dès le début, fait voir en eux les maîtres dans l'art de la préparation militaire. Ils y ont apporté aussi leur psychologie enfantine, qui les rend incapables de prévoir la conduite des autres hommes et les effets de leurs propres actes. lisse sont trompés sur tous les peuples, lourdement et sans exception : sur les Busses et les Français, dont ils n'ont su évaluer ni la cohésion nationale ni le courage individuel, — sur les Belges et les Serbes, qu'ils ont cru fasciner par la terreur, — sur les Anglais, les Italiens, les Japonais, les Américains, qu'ils ont essayé de séduire, — sur les peuples musulmans, qu'ils ont fait appeler à la guerre sainte par unTurc. Les crimes de leurs généraux et les insolentes déclarations de leurs diplomates ont obligé l'Europe à réaliser ce qui avait été la chimère de leur imaginalion, l'encerclement de l'Allemagne, encerclement militaire, économique et moral qui finira par l'étouffer.

Que sera le prochain règ-lement de l'Europe? Je n'essaierai pas d'en tracer le plan géographique. C'est un jeu assez vain tant que les armées n'ont pas achevé leur œuvre, et ce n'est pas un jeu sans inconvénient, car ce qu'un Français publie est lu d'un œil distrai'. en F'rance, mais d'un œil attentif par les adversaires. Il est permis seulement d'essayer d'en préciser la nature morale.

La volonté ardente, unanime, peut-êlre impérieuse de l'Europe après cette horrible guerre réclamera la paix, non pas seulement la paix officielle qui mettra fin aux massacres et aux ruines et rendra les combattants à la vie normale, mais la paix réelle, la paix définitive qui délivrera le monde de la course aux armements et du cauchemar permanent de la guerre subite, la paix qui donnera aux peuples la sécurité nécessaire au travail et la liberté d'employer leurs ressources aux œuvres delà civilisation. L'Europe ne veut plus être une armée toujours en sentinelle, sous la menace d'une atlaque que les perfectionnements des explosifs et des aéronefs rendraient de plus en plus redoutable. Elle ne veut plus, pour éviter d'être dévorée par la Prusse, être forcée de se faire à demi prussienne, par crainte de la « guerre préventive » être condamnée à la « paix armée ». Le régime prussien a fait faillite, il n'a jamais donné la sécurilé, il n'a même pas empêché la guerre. Il faut un régime qui assure à l'Europe la sécurité complète et la délivre des armements ruineux. Sur quel fondement peut-il êlre établi?

Le prochain congrès n'invoquera ni le droit légitime des princes comme Metternich, ni le jugement de Dieu comme Bismarck; notre temps n'a plus la foi au droit divin des rois ni le culte de la Force; sa religion est le sentiment national. Les peuples ont fait des progrès depuis 1815, et même depuis

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