CONCLUSION
18G6; ils se sont enrichis, instruits, affranchis, tous ont pris conscience de leur nalionalilé, la plupart ont acquis le droit à la vie politique et se sont habitués à ce qu'on tînt compte de leur volonté. On ne procédera plus, comme le Congrès de Vienne, par des calculs de nombres d'âmes, il faudra savoir ce que ces âmes désirent. Cette guerre a élé partout une guerre nationale, elle a éveillé les revendications même des nations non organisées. Par une innovation sans exemple, les gouvernements alliés ont réglé le traitement de leurs prisonniers de guerre d'après leur nationalité personnelle. On peut donc espérer que le congrès se fera une règle de respecter, dans la répartition des territoires, le sentiment national et la volonté des populations. Je ne prétends pas qu'il soit facile, dans cette zone de l'Europe orientale où les nationalités sont emmêlées sans limites précises, de trouver des solutions, je ne dis pas satisfaisantes pour tous les intéressés, mais seulement équitables. Du moins, on est en droit de compter que des mesures seront prises pour assurer le respect de leur langue et de leurs coutumes à tous, même aux minorités. Quant à la France, dont le droit public est fondé sur la volonté nationale, elle repoussera toute solution qui l'exposerait à la honte de voir des députés protestataires dans une Chambre française, ou à la tentation criminelle de franciser un territoire en faisant disparaître les habitants.
Le respect du droit des nations diminue les chances de guerre, il ne les supprime pas, tant que les nations restent hostiles. Toute entente durable, entre les groupes comme entre les individus, exige une morale commune, qui fournisse des règles respectées de tous, des sanctions efficaces pour tous. En Europe, depuis la chute de l'idéal politique du Moyen Age fondé sur l'autorité religieuse, aucune règle ne dirige plus les rapports entre les États. Cette anarchie internationale a son fondement dans l'idée même de la souveraineté, définie au xvi" siècle, par Bodin, « la puissance absolue et perpétuelle d'une République ». Le propre du pouvoir absolu est de ne reconnaître au-dessus de lui ni règle ni contrôle.
Appliqué à la politique intérieure, ce principe donne la monarchie absolue, le pouvoir arbitraire du souverain sur tous les sujets; appliqué aux relations entre Etats, il aboutit à Tanarchie morale érigée par Machiavel en une doctrine consolidée par la pratique de la diplomatie. Il n'y a entre les États ni droits, ni devoirs, ni obligations ; les règles internationales ne sont que des convenances d'intérêts ; elles changent avec les intérêts: un trailé n'est qu'un procès-verbal constatant un état actuel des faits. Monarchie absolue et machiavélisme ne sont que deux variétés du même absolutisme. Au xix*^ siècle, l'absolutisme a été chassé de la politique intérieure par la révolte des peuples; il s'est retranché dans la politique étrangère et les peuples l'y laissent vivre, par ignorance, parce qu'ils n'en voient pas bien le danger. Cette guerre l'a rendu visible. Tous les autres Etats suppléent au défaut de morale internationale par des habitudes de moralité générale; ils respectent la paix et les traités par égard pour l'opinion publique ou par un sentiment d'humanité qui les fait reculer devant l'horreur de la guerre. Mais la Prusse n'a pas de ces scrupules et on sait maintenant comment elle exploite sa souveraineté.
Tant que subsistera dans les relations internationales cette notion surannée de la souveraineté, la paix ne sera pas définitive. La guerre restera menaçante tant qu'un homme d'Etat rega)'dera comme son devoir de patriote de préparer une guerre d'agression et que son pays l'admirera s'il réussit. Il faut extirper ce sentiment de la souveraineté absolue de l'État envers les autres États, comme on a extirpé le sentiment de la souveraineté absolue du prince à l'égard des sujets. C'est une révolution à faire dans la vie internationale, le pendant de la révolution qui, dans l'inlérieur de chaque État, a établi le régime représentatif. L'opinion publique seule peut la faire; elle est en avance sur les diplomates, elle sent déjà que les peuples d'Europe ont plus d'intérêts communs que d'intérêts opposés, qu'il serait plus avantageux pour tous de travailler de concert que de se détruire, elle sait que la paix est préfé-