LE CONCERT EUROPÉEN
les arrière-pensées des princes et ignorent les sentiments des peuples. Léditice était solide, puisqu'il a résisté un demisiècle à plusieurs espèces d'adversaires. Pourtant, il y restait deux fissures : l" La garantie mutuelle des territoires se limitait aux États chrétien^, seuls représentés au Congrès; elle ne s'étendait pas à la Turquie d'Europe, peuplée par quatre nations chrétiennes sujettes du sultan musulman. 2" Le concert européen ne reposait que sur les relations extérieures entre les gouvernements; il ne s'appuyait ni sur le consentement des peuples, ni sur une morale politique commune à l'Europe; il risquait donc d'être rompu par tout changement de régime intérieur qui rendrait impossible la collaboration cordiale entre les différents gouvernements.
Il faut rendre cette justice à Mettei'nich qu'il voulait boucher ces deux fissures. — Au Congrès, ae Vienne, d proposa d'admettre le suitan dans la Société d'assurance mutuelle des souverains; mais le tsar regardait l'Empire ottoman comme son terrain de chasse et refusa de le mettre sous la garde de l'Europe. — Metternich essaya de décider les grandes puissances à compléter le règlement des territoires par un règlement de politique intérieure commun à toute l'Europe. Alexandre cherchait aussi un système d'unité européenne. Mais leurs méthodes, comme leurs tempéraments, furent inconciliables. /
Alexandre, pénétré de mysticisme chrétien, songeait à fonder « la grande famille européenne » par l'accord fraternel entre les souverains unis dans une même foi chrétienne; mais il ne voulait pas tenir les peuples à l'écart. Son projet, rédigé dès le 15 mai 1815, attribue les succès de la « grande alliance » à « l'ascendant de l'opinion publique » sur les gouvernements; il reconnaît que « l'esprit du siècle » a produit « la tendance des peuples... à une existence constitutionnelle » et veut que « les Étais dont la réunion devra former désormais la grande famille européenne » tiennent compte de ces sentiments des peuples dans le règlement des institutions intérieures. Alexandre espérait assurer la paix
de l'Europe en unissant tous les souverains dans un sentimont « de IVateniilé et d'amour » qui ferait adopter à tous les Etals le même régime polili(|ue. Ce régime, — qu'il avait réclamé pour la France et qu'il établissait dans ses Etats de Finlande et de Pologne, — c'était la monarchie constilulionnelle, pourvue d'assemblées représentatives aristocratiques, également éloignée des deux extrêmes pernicieux, l'absolutisme et la démocratie. C'est cet idéal conservateur libéral qu'il crut réaliser par un traité en forme, appelé d'un nom religieux la Sainte- Alliance.
Metlei'nicli acceptait bien « la solidarité morale... entre toules les puissances... du conlinent ». mais seulement pour maintenir l'ordre établi, car l'Europe était alteinle par « la fièvre de la révolution » et « ce n'est pas au milieu de l'agilaliondes passions (]u'il faut songer à réformer ». Il proposait donc (jue le concert europ(''en, créé pour maintenir la distribulion extérieure des territoires, fût employé à maintenir aussi, dans l'intérieur des Étals, le régime politi(|ue le plus 'iopposéà la révolution, celui (jue l'Autriche pratiquait elle- \mème, la monarchie absolue, avec le gouvernement secret jet sans contrôle. L'assurance contre linva-ion du dehors /serait étendue à la révolution du dedans. Les princes s'engageraient à se soutenir mutuellement contre leurs peu|iles; et si un peu|de forçait son souverain à abolir le pouvoir absolu, les grandes puissances interviendraient par la force pour le rélalilir. Dans ce système, la communauté de la politique intérieure sera maintenue par l'inlervetdion armée de l'étranger. La paix ne résultera plus seulement d'un é(|uilibre instable entre dfs forces, elle sera a-surée par la stabilité parfaite, rinimobililé coniplèledu régime ((]ui est le rêve de Idul adniinislr.ilcur). Cette entrepiise semblait possible en ce temps où la masse des peuples se composait de paysans dcpcnd.inis et ignoran's, tenus à l'écait de toute vie publiijue, dépourvus de toute idée polilique, môme d'un seniinicnt nalional. Le prolétariat ouvrier n'était pas encore né, il n'existait presque pas de grandes villes. L opposition