PROJETS DE NAPOLÉON POUR LE 17 JUIN
On pourrait employer mieux un lendemain de victoire. Aussi Napoléon ne persiste pas longtemps dans l'idée de laisser tant de repos à ses troupes, un tel répit à l'ennemi. C'était son intention à huit heures, comme en témoigne la lettre de Soult au maréchal Ney; mais à huit heures et demie, avant de monter en voiture, il médite d'autres projets. Il envoie à Lobau l'ordre de porter au soutien de Pajol sur la route de Namur la division d'infanterie Teste avec sa batterie ] ; il fait diriger vers les Quatre-Bras une reconnaissance de cavalerie, pour s'assurer si les Anglais occupent encore en forces cette position2. Il quitte le château de Fleurus, bien décidé à n'y plus rentrer. Déjà, dans l'entourage impérial, on dit que l'on va suivre les Prussiens vers Namur et les Anglais vers Bruxelles3.
1. « Je vais me mettre en marche avec la division Teste, que Sa Majesté vient de m'envoyer. » Pajol à Grouchy, en avant du Mazy, 17 juin, midi. (Arch. Guerre, Armée du Nord.)
Du point où était bivouaqué Teste le matin du 17, entre Brye et Sonibreffe, au Mazy où il était arrivé avant midi, il y a 2 lieues. Teste avait donc reçu l'ordre de mouvement au plus tard vers 9 heures, et cet ordre avait nécessairement été expédié de Fleurus avant 9 heures. Une lettre datée du quartier-impérial de Fleurus, 19 juin, 9 heures du matin (Arch. Aff. étrangères, 1802), porte d'ailleurs : « Lobau (on veut dire : une des divisions de Lobau) suit l'ennemi qui fuit. »
2. Grouchy, Observât., 11-12 ; Relat. suce, I, 19. Gourgaud, 73, 74.
3. « Quartier-général de Fleurus, 17 juin. — Il est 9 heures du matin. Nous montons à cheval pour suivre l'ennemi sur Namur et Bruxelles. Hier toute la maison de l'empereur est venue avec nous au feu... Si le général Delort avait été un peu soutenu, il prenait en un quart d'heure cinquante pièces de canon. Mais tout cela se fera aujourd'hui. » (Arch. Aff. étrangères, 1802.)
Cette lettre, ou plutôt cette note sans suscription ni signature, mais qui a tous les caractères d'authenticité, fut écrite vraisemblablement au duc de Vicence soit par le général Fouler, écuyer de l'empereur (il y a d'autres lettres de Fouler analogues), soit par un officier de l'état-major impérial, soit encore par un attaché au cabinet de Bassano. Elle démontre que, dès avant son départ de Fleurus, Napoléon avait conçu la double manœuvre qui fut opérée dans la journée. Gela est confirmé par la lettre de Soult à Davout, Fleurus, 17 juin (Registre du major-général) : « ... L'empereur remonte à cheval pour suivre les succès de la bataille de Ligny. » Cette lettre fut écrite un peu après le départ de l'empereur, c'est-à-dire entre 9 et 10 heures. Nous savons par les notes de Baudus, aide de camp de
L'empereur, en effet, a conçu cette double manœuvre, mais il n'en a pas encore déterminé le mode d'exécution. Il veut de nouveaux renseignements. Il va les attendre sur le champ de bataille de la veille, au milieu de ses soldats à qui il sait qu'il ne peut jamais trop se montrer.
Un peu avant neuf heures, l'empereur monta en voiture \ Sa lourde berline cheminait à travers les sillons trop lentement et avec de rudes cahots. Il la quitta, « si fatigué qu'il fût », dit Groucby, et prit son cheval. Il parcourut Ligny, Saint-Amand, les abords de La Haye. Des blessés prussiens en grand nombre étaient restés pêle-mêle avec les cadavres. L'empereur leur parla, leur fit distribuer de l'eaude-vie, quelque argent, et donna devant eux les ordres les plus précis pour qu'ils fussent relevés sans retard et pansés avec les mêmes soins que les Français. Un officier supérieur prussien gisait, horriblement mutilé, à la place même où il était tombé la veille. L'empereur appela un paysan qui se trouvait à quelques pas et lui dit d'un ton grave: « — Crois-tu à l'enfer? » Le Belge, terriblement intimidé, balbutia un oui. « — Eh bien! si tu ne veux pas aller en enfer, prends soin de ce blessé que je te confie ; autrement, Dieu te fera brûler ; il veut qu'on soit charitable. » La recommandation, conclut un des témoins de cette scène, n'était
Soult (communiquées par M. de Montenon), que le major-général n'accompagna pas l'empereur dans sa visite au champ de bataille, et le rejoignit plus tard au moulin de Bussy.
1. Note précitée. (Arch. Aff., 1802.) Grouchy, Observ., 10; Relat. suce 18 Lettre du général Baudrand citée par Grouchy, App. VIII, 63.— D'après les traditions locales, Napoléon aurait quitté le château à 8 heures. — — Le général von Grôben, en observation à Tilly, écrivit à midi à Gneisenau : « ... L'armée française faisait la soupe. Peu après 9 heures, une grande suite devint visible. Les soldats se levèrent et on entendit des cris de: Vive l'empereur!» (Rapport cité par von Ollech, Geschichte des Feldzuges von /«S/5, 168-169.)